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Présentation : De la technique comme spectacle
André Grelon, Françoise Chamozzi, Ina Wagner
Ce numéro
passe en revue les multiples modes de présentation de la technique
et de ses objets, dans différents univers, ceux des musées
et expositions, des arts, de l'industrie et de l'économie, des
nouvelles technologies. À la fois historique et contemporain, il
fait appel à des spécialistes de plusieurs disciplines et
de plusieurs pays européens. Leurs contributions s'appuient sur
de nombreux exemples et sur une riche iconographie.
Les textes
de la première partie traitent des lieux où sont montrés
la technique et les objets techniques, principalement les musées
et expositions.
L'objet technique, ainsi que l'écrit Niels Beckenbach, connaît
plusieurs formes de présentation - vitrine, " triomphe ",
miroir -, et son statut évolue en même temps que celle-ci:
objet rare, objet anonyme de masse, fétiche social, tandis qu'aujourd'hui
le simulacre des médias électroniques s'émancipe
de la culture matérielle.
Brigitte Felderer analyse une exposition viennoise de 1996 intitulée
Machine désirante - machine désir, une histoire des visions
techniques depuis le XVIIIe siècle, qui cherchait à renouveler
la présentation de la technique en vigueur dans les musées
classiques. En effet, dit l'auteur, il est essentiel de saisir le contexte
et les idées, les perspectives, les représentations et les
idéologies ayant suscité un projet technique, et qui, ensemble,
contribuent à l'invention du monde.
Analysant le comportement des visiteurs de musée, en l'occurrence
le musée des Sciences de Londres, Dirk vom Lehn, Christian Heath
et John Hindmarsh démontrent que, loin d'être totalement
guidés par les schémas pré-établis des concepteurs,
maîtres de la mise en scène des objets exposés, ces
visiteurs, par leurs actions et interactions, deviennent en fait metteurs
en scène eux-mêmes.
Toujours sur le thème de la muséographie, Antoni Roca Rosell,
développant l'exemple des musées de la Catalogne (musée
de la Science de la Fondation la Caixa, musée de la Science et
de la Technique de Catalogne et son réseau ), soutient la thèse
qu'ils sont le reflet de la démocratisation post-franquiste, de
l'affirmation d'une culture et d'une identité régionales.
Rüdiger Lainer et Ina Wagner, comparant la Wunderkammer (chambre
des merveilles) du passé et l'actuel logiciel en 3-D du même
nom, utilisé par des architectes, paysagistes et designers, analysent
le potentiel scénographique des outils multimédias, lorsqu'ils
sont utilisés comme espaces d'exposition et d'archivage.
La technique
et sa mise en scène sont bien évidemment présents
dans le domaine des arts au sens large : tel est le thème de la
deuxième partie.
Cette situation prévalait déjà au cours d'une lointaine
période, avec les " théâtres des machines ",
présentés par Hélène Vérin et Luisa
Dolza, lesquels n'ont de théâtre au sens moderne que le nom,
puisqu'il s'agit de livres édités sur deux siècles,
entre 1570 et 1770, montrant et expliquant outils, instruments, machines,
utilisés dans les arts et métiers.
Dans le roman également, où, après un bond dans le
temps, nous nous retrouvons à la charnière des XIXe et XXe
siècles. Yves Jeanneret montre que, appliquée à l'écrit,
l'idée de mise en scène peut seulement être métaphorique
; il s'agit plutôt de mises en texte de l'objet technique, à
cette époque historique où la machine envahit le roman.
L'écriture fait plus que révéler la technique, elle
construit la technique elle-même, en propose une lecture, oblige
à la penser et à la voir autrement que comme l'ombre de
la science. L'auteur distingue et illustre trois grands modes de la lecture
technique : technologie, technomythie et technographie.
La technique apparaît également sur le lieu par excellence
de la mise en scène, le théâtre. Daniel Raichvarg
a choisi de présenter cette histoire en trois actes : le premier
débute à l'époque du théâtre à
machines, illustrée par la création de la Toison d'or de
Corneille, succédant à la grande machinerie théâtrale
italienne montée par les ingénieurs hydrauliciens, et s'éteignant
avec le développement du récitatif. L'acte 2 est celui du
coup de théâtre de l'apparition de l'électricité,
qui a révolutionné la mise en scène, mais également
de tout un ensemble de nouveaux procédés techniques mettant
en uvre aussi bien l'optique, l'acoustique, la pyrotechnie, la mécanique,
que l'astronomie et la météorologie ! Cependant, la technique
a bouleversé bien plus que la mise en scène, elle a modelé
le goût du public, dont le comportement a été modifié
par un excès de technique. C'est alors l'acte 3 où l'on
se demande si l'électricité, en prenant trop de place dans
la mise en scène, n'a pas éteint le spectateur. Le texte
qui suit, " L'apport de l'électricité dans la mise
en scène au théâtre et au music-hall ", écrit
en 1937 par Louis Jouvet, nostalgique de l'ombre des chandelles, développe
et illustre cette question.
Aujourd'hui, la technique va s'insinuer jusqu'au plus intime de nous-mêmes,
notre corps, corps mort en l'occurrence, corps plastiné et exhibé
dans des expositions qui ont suscité passion - rejet ou fascination
-, mais jamais indifférence. " L'art anatomique ", inventé
par l'allemand von Hagens, est montré pour la première fois
en 1999, avec l'exposition " Le monde des corps ". Il s'agit
de la représentation esthétique et éducative de l'intérieur
du corps humain, pratiquée à partir de cadavres ayant subi
des traitements chimiques et mécaniques, ainsi transformés
" plastinats " et mis en scène de telle sorte que certaines
parties en sont particulièrement révélées.
Un rappel historique montre que les présentations anatomiques possèdent
depuis le XVIe siècle une dimension esthétique essentielle.
Aujourd'hui, l'accès à l'intérieur du corps humain
a été banalisé par les récentes techniques
d'imagerie médicale. Si ces expositions sont controversées
- elles ont remporté un énorme succès et suscité
des polémiques intenses -, c'est qu'elles posent une question totalement
nouvelle dans notre culture : la mort, convoquée par la présentation
de cadavres véritables, peut-elle relever de l'art et du spectacle
? Van Dijck montre que les plastinats sont des hybrides de modèles
artistiques et d'organismes manipulés, où la part de la
technique l'emporte sur le réalisme, et que les plastinats rendent
inapplicables les catégories épistémologiques (corps/maquette,
artificiel/réel, authentique/copie) sur lesquelles s'appuient nos
jugements éthiques.
La troisième
partie de ce numéro est consacrée à la façon
dont le spectacle de la technique cherche à proposer une vision
du monde qu'elle a contribué à façonner, dans les
domaines économiques et industriels.
Nicolas Pierrot, avec la collaboration de Marie-Laure Griffaton, montre
que dès la fin du XVIIIe siècle, les fabriques et les usines
ont fourni le sujet d'un nombre croissant de toiles et de dessins, jusqu'à
l'essoufflement de la vague réaliste au début des années
1890. Il examine comment la mise en scène des espaces industriels,
qui est aussi celle du travail, s'est parfois détournée
du seul objectif promotionnel pour laisser la place au témoignage,
au discours pédagogique et à la célébration
des spectacles saisissants de l'univers industriel.
Bruno Jacomy étudie une gravure tirée d'un ouvrage de vulgarisation
technique de la fin du XIXe siècle présentant une dynamo
industrielle, et montre comment le dessinateur a commis une erreur grossière
dans l'interprétation d'un élément fonctionnel de
cette machine. Analysant plus généralement les procédés
de représentation des objets techniques, il pose la question du
rôle et de la fiabilité de ces illustrations.
Il ne suffit pas à un objet technique d'apparaître pour se
diffuser dans la société. Patrice Carré, en retraçant
l'invention puis le développement du téléphone jusque
vers 1930, s'attache à montrer comment la présentation publique
de l'objet contribue à créer du désir et du besoin.
Elle relève d'une esthétique (on dirait aujourd'hui du design),
et a essentiellement bénéficié des expositions de
la fin du XIXe siècle, universelles, internationales ou industrielles,
qui ont uvré pour sa vulgarisation scientifique et technique.
En même temps, ce nouvel objet a stimulé l'imaginaire social
et s'est retrouvé mis en scène sous des formes diverses,
allant de la carte postale au théâtre et au cinéma,
muet d'abord, puis parlant, sans oublier la littérature. Aujourd'hui,
avec Internet, la fiction a été dépassée,
à grands coups de mise en scène !
Jean-Jacques Henry reprend le thème du cinéma, en choisissant
d'analyser l'uvre de Jacques Tati, que la critique a voulu voir
comme dénonçant un monde technicisé et déshumanisé.
En réalité, Tati était un passionné de technique,
dont il a utilisé les dernières trouvailles dans la fabrication
de ses films. Mais en même temps, la représentation qu'il
en donne dans la vie courante met au jour ce qui peut être justifié
ou ridicule, utile ou superflu.
Le personnage de Volta, inventeur de la pile électrique, jouit
en Italie d'une renommée au moins comparable à celle de
Pasteur ou Marie Curie en France. Un véritable " temple "
lui est ainsi consacré à Côme, sa ville natale. Présentant
les imposantes commémorations dont les anniversaires successifs
de sa naissance, de sa mort et de sa découverte ont fait l'objet
depuis plus d'un siècle, Donata Vittani donne à réfléchir
sur le rôle de la célébration des grandes innovations
techniques dans la constitution d'une identité collective.
Olivier Namias étudie comment le bouleversement des paysages urbains
et ruraux par l'extension, au XXe siècle, de la toile des fils
électriques, a posé de sérieux problèmes d'acceptation
sociale. Entre le rejet des tenants d'une esthétique classique
et l'enthousiasme moderniste de certains artistes, la tension a été
vive, et, à certains égards, persiste aujourd'hui. Les représentations
picturales et photographiques du fil électrique, son incorporation
dans les projets architecturaux, constituent à cet égard
un élément-clé de son intégration dans la
civilisation technique contemporaine.
La quatrième
partie de ce numéro se consacre aux aspects les plus récents
des nouvelles technologies, qui ont abouti à ce paradoxe d'une
auto-mise en scène.
Rüdiger Lainer et Ina Wagner, analysant les médias électroniques
et leur utilisation dans le domaine de l'architecture, démontrent
comment la technique est passée du statut d'objet d'exposition
à celui d'espace d'exposition et de représentation, tout
en décrivant l'utilisation de ces médias dans l'aménagement
de l'espace et leur influence sur les concepts architecturaux contemporains.
De même, grâce à des exemples de réalité
virtuelle, de réalité augmentée et d'ubiquité
informatique, Giorgio de Michelis analyse comment, lorsque ces nouvelles
technologies engendrent des espaces virtuels, ceux-ci deviennent la scène
même où agissent et interagissent les utilisateurs.
Proposant une notion nouvelle, celle de " tiers espace ", Marco
Susani, en s'appuyant sur différentes réalisations dans
le domaine des espaces médiatiques et des environnements partagés,
montre à quel point est dépassée la notion physico-matérielle
de mise en scène.
Mais selon Mike Robinson et al., qui rapportent une recherche collective
élaborée à propos du premier sommet sur Internet
réunissant Clinton et Eltsine à Helsinki en 1997, en dépit
d'une démonstration-mise en scène formidable des nouvelles
technologies de l'information et de la communication, ces dernières
demeurent une source d'information secondaire par rapport aux techniques
et façons de travailler classiques des journalistes.
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