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Une mise en scène de la technique : Les théâtres
de machines
Hélène
Vérin & Luisa Dolza
Mécanique
et politique
La
Renaissance, jusqu'au seuil de l'époque moderne, est un moment
singulier, et à plus d'un titre une expérience unique dans
l'histoire des techniques.1 Lors même que l'enseignement de ces
dernières est encore largement l'effet d'initiatives locales, voire
individuelles, en marge ou aux marges des institutions scolaires, que
les métiers constituent le cadre institutionnel dominant de leur
tradition par apprentissage, que les professions relevant des mécaniques
sont entachées d'un mépris et d'une méfiance ancestrale
et durable, les machines, les dispositifs mécaniques, s'installent
peu à peu dans les paysages, tant agricoles qu'urbains. Il suffit
de suivre Montaigne, en 1580, dans son Voyage en Italie par la Suisse
et l'Allemagne, pour prendre la mesure de l'étonnement que procurent
ces machines par leur nouveauté et leurs dimensions, au point que
leur renommée invite au détour touristique. Ainsi, le mardi
18 octobre, " par une singulière courtoisie des seigneurs
de la ville " d'Augsbourg, Montaigne et son secrétaire vont-ils
visiter un système de portes et de ponts-levis, actionné
à distance, à l'aide de roues, de chaînes et de ressorts,
qui permet de faire entrer quelqu'un dans ladite ville et même de
lui faire payer la taxe de passage, " sans qu'il voie nul à
qui parler ". Et Montaigne de conclure : " C'est une des plus
artificielles choses qui se puissent voir. La Reine d'Angleterre a envoié
un ambassadeur exprès pour prier la seigneurie de découvrir
l'usage de ces engins : ils disent qu'il l'en refusèrent ".2
On peut comprendre cette réticence, en un temps où l'état
de guerre est plutôt la règle que l'exception. Le perfectionnement
des armes à feu et des moyens de s'en défendre contribue
aussi à transformer les paysages. Diderot, reprenant Bacon, ne
vantera-t-il pas dans la poudre à canon " ce qui a fait naître
tous ces chefs-d'uvres d'architecture, qui défendent nos
frontières et celles de nos ennemis " ?3
C'est que les grands, des ducs aux princes et aux souverains, sont de
plus en plus conscients de l'importance d'un appareillage technique sûr
et compétitif, lors même que les garanties offertes demeurent
fragiles. Ils en attendent le moyen non seulement de gagner les guerres
contre leurs adversaires, ou de protéger leur territoire, que de
surmonter les ruses de la nature par celles de la mécanique : gérer
les eaux, gagner des terres arables par des drainages, des assèchements,
des irrigations, mettant en uvre des canaux, digues, machines élévatoires
destinés à conduire les " eaux sauvages " jusqu'aux
fontaines de leurs villes. Car ils rivalisent aussi par la beauté
de leurs palais et jardins, ornés de grottes et de jeux d'eau,
par leurs automates, et surtout dans les fêtes, jeux et tournois,
ainsi que les fastes de leurs théâtres, grands pourvoyeurs
de merveilles. Toutes festivités dont le rôle politique est
bien connu.
Les rivalités entre les princes, les concurrences entre les villes,
sont le terreau même où s'enracinent les mécaniques.
Plus essentiellement, n'est-ce pas l'universelle contrariété
que décrivent des humanistes comme Juan Luis Vivès, celle
qui existe entre les nations, les peuples, les religions, dans la nature
elle-même, entre les forces, éléments, minéraux
et plantes qui invite à recourir aux mécaniques ? En effet
les experts mécaniciens n'affirment-ils pas hautement que leur
art s'exerce par les contraires et dans la contrariété,
pour le bien public. Il s'appuient pour ce dire sur Archimède,
et aussi sur " Le philosophe ", se référençant
aux Questions Mécaniques du pseudo-Aristote. Car au-delà
ou en deçà de la science qu'y découvrent ces experts,
ce texte a valeur légitimante de la manière d'aborder les
mécaniques qu'ils revendiquent. En effet quel est le premier mot
de ce traité ? " Thaumazetaï " = " On s'émerveille
". On s'émerveille en particulier de " ce qui arrive
outre-nature, ou contre-nature, lorsque cela advient grâce à
l'art, pour l'utilité des hommes. "4 Cet art est celui par
lequel une petite force en produit une grande, celui qui contrevient au
mouvement naturel des corps, élevant les masses, les eaux, pour
les conduire, selon " l'occurrent besoin ", à l'avantage
du Prince et de son peuple.
Si les inventeurs peuvent ainsi en appeler à Aristote, c'est que
le texte des Questions mécaniques est dorénavant disponible.
On sait que les manuscrits précieux rapportés d'Orient,
ceux, récents, des grands ingénieurs et architectes italiens,
commencent à circuler très tôt entre les bibliothèques
des grands et des riches curieux ; mais c'est l'imprimerie et son pouvoir
de diffusion qui va solliciter traductions et commentaires, bientôt
en langue vernaculaire, des mécaniciens de l'Antiquité,
d'Archimède à Héron et Vitruve. Très vite
l'imprimerie s'empare de ce domaine des mécaniques, pour produire
des livres de fortifications et d'engins de guerre, puis d'instruments
de mesure, de machineries propres aux mines, aux chantiers de construction,
aux ateliers, aux usages de l'eau. L'imprimerie va contribuer à
faire de la machine le symbole, l'emblème d'un monde où
l'invention est promue comme une valeur. Dans les années 1570,
l'art de la gravure, se perfectionnant, met à la disposition des
amateurs, un fascinant spectacle livresque de la mécanique, les
théâtres de machines.5 Longtemps les belles planches de ces
ouvrages constituèrent la principale source des études sur
la technique mécanique au début de l'époque moderne.
Aujourd'hui, l'édition de fac-similés accompagnés
d'études critiques favorise une approche plus complête, traitant
chacun de ces livres comme un tout, dont chaque partie doit être
considérée en elle-même et dans son articulation à
l'ensemble.6
Qu'est-ce qu'un théâtre de machines
En
ouvrant un théâtre de machines, généralement,
un grand in-folio, on découvre d'abord le frontispice, suivi d'une
dédicace à un grand personnage, puis d'un avis au lecteur,
parfois accompagné d'une préface, où l'auteur annonce
comment et pourquoi il a décidé de rendre publiques ses
inventions. Ces inventions apparaissent dans la suite des planches gravées
en pleine page qui constituent l'essentiel de l'ouvrage. Chacune représente
un instrument ou une machine, avec la légende, souvent en latin,
qui la décrit. Un texte plus ou moins développé l'accompagne,
la " déclaration de la figure ". Celle-ci consiste pour
l'essentiel à préciser en quoi la machine est utile, à
quelle condition l'utiliser, et aussi comment mouvements et forces s'y
propagent et sont transformés.
Dès le premier théâtre de machines, celui de Jacques
Besson, en 1578, ces caractéristiques se mettent en place, grâce
à la convergence d'un ensemble de conditions qui vont contribuer
à les fixer.7 En 1569, dans la dédicace d'un autre ouvrage,
adressée au roi Charles IX, l'auteur, expert mécanicien,
professeur de mathématiques et pasteur protestant, annonce qu'il
" travaille aussi à présent, pour dédier à
sa Majesté, un ample livre, distribué en plusieurs inventions
nouvelles d'instrumens & machine utiles. "8 Selon Besson lui-même,
cette dédicace vise à " mettre sous (l')autorité
et protection royale ", " le Livre de (ses) machines et inventions
manuelles " qu'il prépare " pour les géomètres,
pour les marmiers, pour les marchans, pour les artisans, pour les gentilzhommes,
bref pour pauvres et pour riches qui y voudront (tant peu que ce soit)
entendre et tout ce pour la conservation, utilité et entretien
du bien public. "9
C'est aussi pour mener à bien son projet, qu'il s'adresse au roi
: il est alors en quête de moyens financiers, qu'il obtient en effet
de Charles IX quelque temps après. La mise en uvre de l'édition
suppose en outre le soutien d'un réseau d'amis et de collaborateurs
: ici, c'est bien évidemment le réseau huguenot. Jacques
Androuet du Cerceau, accepte de se charger de la gravure. Son atelier
est l'un des plus réputés de France, et René Boyvin,
célèbre graveur de l'école de Fontainebleau, contribue
à l'ouvrage en taillant quatre planches. Besson parvient ainsi
à faire un premier tirage de son Livre d'instruments.10 Tirage
sans doute limité, et ne répondant qu'imparfaitement à
son projet, faute des " moyens et appuis à ce requis "
dit-il dans son " épistre au lecteur ". En effet, le
livre prendra sa forme définitive de théâtre dans
l'édition posthume, quelques années plus tard : un jeune
humaniste, François Beroald, soutenu par un prestigieux éditeur
protestant, Bartholomée Vincent, conçoit et organise un
véritable coup éditorial. Il fait orner le livre d'un frontispice,
complête et enrichit les déclarations de figures, y joint
des sonnets à la gloire et à la renommée de l'auteur
disparu,
"
qui suant sous son aleine
n'espargna jamais sa peine,
tant qu'es os il eut vigueur ".
et demande au lecteur que " d'un il débonnaire (il veuille)
de cur accueil faire à ce théâtre divin. "11
Et Beroald inventa le nom de " Théâtre de machines ".
La dénomination de théâtre, alors très en vogue,
s'applique à des ouvrages variés : les atlas sont des théâtres
du monde, des recueils d'exemples moraux sont des théâtres
de la vie, des dispositifs ordonnés dans un espace imaginaire ou
matériel, sont des théâtres de mémoire. Le
dernier ouvrage de Jean Bodin est " un tableau de tout le monde universel
(
) pour y arregarder comme dans un théâtre ".
Cette mise en scène, en lumière, implique une mise en ordre,
qui seule permet de saisir la structure cachée de " ceste
belle machine du monde (
) afin que nous puissions cognoistre (
son)
très sage Architecte (
) et l'aimer en toutes choses. "12
Les théâtres d'inventions mécaniques, ces manifestations
du labeur et de l'ingenium de l'auteur, comme l'énonce l'ode à
Besson, sont aussi des monuments pérennes qui perpétuent
sa renommée. Dans cette période de troubles et d'incertitudes,
le thème est commun. Jean Errard, l'un des plus grands ingénieurs
de France avant Vauban, inscrit son théâtre de machines sous
la devise vivitur ingenio, cataera morti erunt. L'homme est mortel, mais
survit par son ingenium, son esprit d'invention.
Utiles et agréables, plaisants et merveilleux, au service du roi
et à la gloire de Dieu, les théâtres de machines concentrent
les thèmes rhétoriques les plus en vogue à l'époque.
C'est le génie propre de Besson et de Beroald que d'avoir su les
mettre au service de la mécanique et, du même pas, d'offrir
à celle-ci un nouveau public. Le succès est immédiat
et durable. Le genre littéraire, fixé dans les années
1570, est d'abord franco-italien : Jean Errard publie son Livre d'instruments
en 1584, à Nancy, Agostino Ramelli, à Paris, en 1588, produit,
avec le Diverse et artificiose machine, le premier livre bilingue, français
et italien, tandis qu'en 1595, Fausto Veranzio présente les déclarations
de figures des machines de ses Machinae Novae, publiées à
Venise, en cinq langues : latin, italien, espagnol, français et
allemand. Jusque dans les années 1620, les auteurs sont essentiellement
italiens : Vittorio Zonca (1607), Jacopo Strada (1617-18), Giovanni Branca
(1629) ; et français : Ambroise Bachot (1587 et 1598), Joseph Boillot
(1598) et Salomon de Caus (1615). Le succès éditorial est
considérable, et presque tous connaissent des rééditions
en plusieurs langues, de sorte que les théâtres de machines
du XVIe siècle et du début du XVIIe se retrouvent encore
aujourd'hui dans les bibliothèques du monde entier, du Japon à
l'Amérique latine. Ils étaient déjà dans celles
des grands ingénieurs et des collectionneurs. Vauban comme Perronet
avaient leur Ramelli.
À partir du début du XVIIe siècle, des auteurs allemands
lancent leurs propres Theatrum machinarum, en empruntant largement aux
ouvrages précédents. Georges Boëckler annonce explicitement
qu'il reprend les modèles présentés par Strada et
Ramelli.13 Sa contribution propre est, dit-il, de faciliter leur compréhension
en perfectionnant et en développant les déclarations des
figures. Le genre se modifie, les thèmes rhétoriques s'infléchissent
vers plus de rigueur, même si le thème des merveilles du
spectacle de la mécanique demeure présent. Les planches,
de plus en plus nombreuses, se rapprochent par le style de ce qu'elles
seront dans la " Description des arts " de l'Encyclopédie,
organisée par Diderot. Le Theatrum machinarum de Leupold, dont
les derniers volumes paraissent à la fin du XVIIIe siècle,
doivent encore aux ingénieurs du XVIe un certain nombre des dispositifs
mécaniques présentés.14
L'économie
du livre : sous la rhétorique, la transgression
Approfondissons
cette approche consistant à mettre en relation les caractéristiques
formelles de ce genre littéraire avec les conditions techniques
et sociales de sa mise en uvre, en évoquant successivement
les différentes parties qui constituent les théâtres
de machines publiés entre les années 1570 et 1630.
Le livre in-folio avec frontispice caractérise à partir
de cette époque toutes sortes de " beaux livres ". Ce
modèle éditorial relève des normes instaurées
par les libraires associés à des ateliers de gravures. Comme
tout autre, le frontispice du théâtre de machines présente
le titre dans une composition architecturale plus ou moins ornementée,
sous un fronton souvent triangulaire, et encadré de colonnes et
de cariatides. Les angelots perchés çà et là
brandissent, certes, des couronnes de lauriers, mais aussi des instruments
de mesure. Les cariatides, dans le Théâtre de Besson, les
Desseins artificieux de toutes sortes de machines de Jacopo Strada, et
Le Machine de Giovanni Branca, ne sont autres que les grands personnages
qui soutiennent la mécanique : Archimède, Vitruve ou Euclide.
Pour son Timon, Bachot inscrit le titre de l'ouvrage dans le plan d'une
forteresse hérissée tout alentour d'instruments mathématiques
et d'éléments de machines. Un compas trône au milieu,
sous le titre, embrassant des figures géométriques. La référence
au sujet traité n'apparaît pas toujours aussi nettement.
Le frontispice du Diverse et artificiose machine de Ramelli, très
orné, n'évoque le sujet traité que par quelques boulets,
et les deux grands et graves personnages qui font office de cariatides
ne sont pas aisément identifiables. Les Machinae Novae de Fausto
Veranzio et le Novo Teatro de Zonca ne présentent en frontispice
que des sortes d'entrées solennelles d'un temple, sans aucune référence
à la mécanique. On sait que, dans les ateliers, des planches
gravées étaient réutilisées, à peine
réaménagées, pour toutes sortes d'ouvrages.
Parmi ces frontispices, seul celui des Raisons des forces mouvantes de
Salomon de Caus rompt avec le modèle du genre, en offrant le spectacle
d'un espace scénique animé. Au premier plan, Archimède,
tenant une balance romaine et Héron, un siphon, s'adonnent à
leurs activités emblématiques. Le souci d'information va
jusqu'à la gravure de leur nom, à leurs pieds. Derrière
eux, sur la scène en perspective, sont disposés des soufflets,
ressorts, règles et compas. De part et d'autre, dans des niches,
Mercure et Vulcain rappellent que le monde des mécaniques est au
service du bien public, tandis que des angelots joueurs entrouvrent le
volet sur lequel s'inscrit le titre, vers l'autre scène, celle
du monde.
Tournons la page de titre, pour celle de la dédicace. Celle-ci
est sans doute, avec l'avis au lecteur, l'élément où
le rapport entre les caractéristiques de l'uvre et les conditions
de sa production est le plus patent, puisque en général,
il n'y a pas de théâtre de machines sans " les moyens
et appuis à ce requis ", comme le dit Besson sans ambages.
On quémande ceux-ci auprès de quelque grand auquel est alors
dédié l'ouvrage. Il faut donc admettre que c'est bien à
tort que quelques commentateurs tardifs ont pu s'indigner de l'emphase
courtisane caractérisant ces dédicaces. Sans compter que
cette rhétorique fait partie d'un jeu stylistique dont on se délecte
alors, la dédicace est affaire sérieuse, puisque l'avenir
de l'auteur dépend souvent de la généreuse protection
d'un grand. Presque tous nos auteurs sont architectes ou ingénieurs,
et l'on est alors ingénieur de quelque puissant, attaché
à sa personne autant qu'à sa fonction politique. Les historiens
ont donc souvent vu dans les théâtres de machines des genres
de dossiers de presse qui servaient à la promotion des auteurs.
Sans doute faut-il tempérer cette appréciation en rappelant
que de nombreux théâtres de machines sont des ouvrages de
l'âge mûr, voire des publications posthumes. C'est le cas,
nous l'avons vu, de celui de Besson. Ramelli a soixante-sept ans lorsqu'il
publie son Diverse et artificiose machine, Giovanni Branca en a cinquante-huit
ans et une promotion fort honorable. Quant au Novo Teatro de Zonca, il
est publié à Padoue en 1607, sept ans après sa mort,
et c'est le petit-fils de Jacopo Strada qui publie ses Desseins artificiaux.
On voit mal d'ailleurs comment les nombreuses machines présentées
auraient vraiment pu être inventées par un ingénieur
débutant. Il n'y a guère que Jean Errard pour affirmer avec
une juvénile audace - il n'a alors que trente ans et avoue "
être resté jusqu'à présent inutile " auprès
du duc de Lorraine - qu'il est bien l'inventeur des quarante machines,
instruments et dispositifs présentés dans son livre. Il
tempère néammoins cette prétention par une notule
embarrassée qui ouvre son épître au lecteur, signalant
qu'" il se faict ordinairement que deux personnes se rencontrent
en mesme invention ". Rappelons ici que la pratique du dessin levé
sur des machines existantes ou des recueils manuscrits est commune et
nécessaire à l'exercice du métier et à son
perfectionnement. On cite le cas des carnets de Villars de Honnecourt,
les manuscrits de Francesco Giorgio Martini et encore ceux de Léonard
de Vinci, auxquels eut directement accès Fausto Veranzio, auteur
des Machinae Novae. Disons que lorsque les théâtres de machines
commencent à être publiés, de nombreux dessins circulent
dans les milieux d'experts mécaniciens chez lesquels ils ont certainement
puisé des idées.
L'épître au lecteur qui suit la dédicace est l'occasion
de narrer les circonstances de sa publication. Là aussi, on peut
reconnaître, au fil des théâtres successifs, les termes
d'une rhétorique bien rodée. C'est d'abord la description
de l'écrasant labeur qu'implique une telle production, où
l'on voit déjà apparaître le thème des "
longues soirées de veille " qui se retrouvera dans nombre
d'ouvrages d'ingénieurs. La précarité du statut d'inventeur,
jointe aux facultés exceptionnelles qu'il exige, comme la crainte
d'être spolié de ses découvertes, se combinent dans
l'évocation d'un milieu professionnel où règnent
envie, coups bas et trahisons, " le chaud bouillonnement des hommes
envieux qui remordent tout ce qui n'est pas de leur boutique ", affirme
Bachot. En contrepoint, l'amour du bien public qui guide l'auteur éclate
avec plus de vigueur encore. Il s'allie au souci religieux, celui de travailler
à la gloire de Dieu chez Besson, qui est ministre de la "
Religion ", de remplir le devoir de charité chez Bachot ou
le très catholique Ramelli. Encore a-t-il fallu, pour que l'auteur
mène son livre à terme, qu'il y consacre son précieux
temps et ses travaux, et que collègues bienveillants et amis insistent
avec persévérance. Ce souci de présenter l'ouvrage
comme objet du désir de connaisseurs lui confère un prix
particulier, d'autant qu'il y gagne la valeur humaniste du devoir d'amitié
accompli. On notera que, souvent, c'est envers la difficulté inhérente
à l'effort d'écriture des déclarations de figures
que l'auteur avoue sa plus grande réticence, et à cette
écriture que s'appliquait tout particulièrement dit-il,
la demande de ses amis. Peut-être, en effet, touche-t-on ici à
une sorte de transgression : n'est-ce pas en s'autorisant de cette "
ayle de parole escripte ", comme le dit joliment Bachot, que le praticien
fait accéder son uvre de fabricant de machines au statut
d'uvre libérale ? N'oublions pas que les arts libéraux
sont ceux qui relèvent de la parole. Écrite dans les recueils
de machines, cette parole délivre des savoirs cachés, les
rend accessibles à tous " libéralement ", insistent
nos auteurs.
À ce stade de notre présentation, qui ne s'attache qu'aux
traits formels du genre, on peut néammoins déceler, au-delà
des différences souvent notables distinguant chacun de ces théâtres
de machines, certaines évolutions. Et tout particulièrement
en ce qui concerne la place accordée à la science. Si tous
les théâtres de machines ne bénéficient pas
d'épîtres au lecteur ou de préfaces également
développées, ni de teneur équivalente, c'est toujours
dans cette partie des livres que sont concentrées pour l'essentiel,
les références à la science dont ils dépendent,
la mécanique, elle-même dérivée des mathématiques.
Sous l'autorité supérieure d'Euclide, Vitruve, dont le traité
d'Architecture livre X est le grand inspirateur, Archimède, le
Héron des Pneumatiques, lorsque sa traduction se diffusera, "
le Philosophe ", c'est-à-dire Aristote, sont évoqués
comme les grandes figures tutélaires. S'il y a évolution,
c'est dans les développements savants dont on s'autorise. Ce n'est
pas par hasard que Besson, au début des années 1570, renonça
à publier en introduction de son ouvrage, un long et savant exposé
sur les mécaniques, sur les rapports entre nature et artifice,
physique et mathématiques,15 alors qu'en 1588, la préface
de Ramelli est truffée de références savantes, dont
on a pu montrer qu'elle était une sorte de patchwork, constitué
d'extraits d'ouvrages de science mécanique.16 La relation entre
pratique mécanique et science mécanique est en train de
bouger.
La mécanique est faculté, art et science, écrivait
Lorini en 1597 ?17 et lorsque Salomon de Caus, en 1615 intitule l'ouvrage
qu'il publie : Les Raisons des forces mouvantes avec diverses machines
tant utiles que plaisantes ausquelles sont adjoints plusieurs desseings
de grotes et fontaines, il affiche par ce titre, outre ses prétentions
théoriciennes, la solidarité entre la conception de machines
particulières et l'universel que découvre la science. En
quelque sorte, on peut suivre les étapes d'une bataille en voie
d'être gagnée. Inscrire l'art du mécanicien dans les
arts libéraux et dans une science des mécaniques qui, pour
être pratique, n'en est pas moins science, a cessé d'être
acte de transgression. La bataille dure néammoins, et les savants
mécaniciens ne sont pas les derniers à rejeter les praticiens
dans la médiocrité des empiristes, ne serait-ce que pour
marquer la distance. Elle existe, cette distance, et les théâtres
de machines, la tradition même du genre contribua à la maintenir.
Mais il est temps, pour comprendre la manière dont les théâtres
de machines jouèrent leur rôle spécifique dans cette
histoire, d'entrer dans le vif de l'uvre, de ces théâtres
de l'invention mécanique.
Que
mettent en scène les théâtres de machines ?
À
cette question, la réponse paraît évidente et simple
: ils mettent en scène des inventions. C'est bien ainsi, en effet,
qu'ils s'annoncent. Encore faut-il rester attentif à ce que signifie
alors invention. Le mot a les trois sens contemporains du mot engin, ingegno
en italien : c'est l'esprit d'invention, le talent d'inventer de l'auteur
; mais c'est aussi l'exercice de cet esprit dans les dispositifs de l'art
: les ingéniosités, les trouvailles ingénieuses dont
témoignent les machines représentées. Ces engins,
machines et instruments sont enfin, et selon un troisième sens,
des inventions pour lesquelles leur auteur peut recevoir un privilège
d'exploitation.18
Comment les théâtres de machines rendent-ils sensibles ces
formes de l'invention ? Pour filer la métaphore du théâtre,
comment, par quelle disposition des parties de l'ouvrage, à l'aide
de quels modes d'expression, les textes, les planches, par quelle succession
- l'ordre de présentation des machines - l'invention est-elle mise
en scène ?
Entendus comme des théâtres de l'esprit inventif de leurs
auteurs, ces ouvrages participent au large mouvement contemporain de réflexion
sur l'uvre d'art comme expression de l'ingegno de l'artiste. Robert
Klein a pu écrire que " les auteurs de l'époque sont
convaincus que ce qui rend une chose digne d'admiration, c'est l'acte
de l'ingegno qui l'a conçue. "19 Les auteurs de théâtres
de machines défendent l'idée que cet ingegno humain ne s'exprime
nulle part avec plus de grandeur et de force que dans l'invention mécanique.
Ce renversement dans l'ordre de la dignité des arts qui reléguait
jusque-là les mécaniques dans l'ignoble, doit être
mis en rapport avec le thème des merveilles de la mécanique
que nous avons évoqué.
En 1547 déjà, Benedetto Varchi, dans une leçon à
l'Académie florentine, avait avancé l'idée que tous
les arts sont mécaniques, si l'on prend mécanique, non dans
le sens trivial de la production artisanale, mais en ce sens que tous,
mettant en uvre le corps et l'esprit, impliquent la contrariété
et sont de l'ordre de merveille.20 La classification des arts qu'il proposait
alors, selon le plus ou moins d'ingegno et de fatica qu'ils supposent,
a peut-être inspiré Pietro Bertelli, qui la reprend dans
sa dédicace au Novo Teatro de Zonca. Mais Bertelli ajoute que,
vu qu'il y a plusieurs degrés d'ingegno, l'art de fabriquer des
machines est le plus élevé, celui qui exige la plus grande
acuité, ce que prouve l'étymologie commune des mots ingegnero
et ingegno.21 Ainsi les théâtres de machines sont des arguments
dans la lutte que mènent les mécaniciens praticiens pour
élever le statut de leur profession, tout en montrant jusqu'où
peut aller leur excellence personnelle dans le métier. Ce qui a
plus belle allure que la simple volonté de supplanter des collègues
envieux.
Pour déceler ce qui, dans l'économie du livre, rend compte
spécifiquement de l'invention comme pouvoir d'inventer, nous disposons
de ce qu'annoncent les auteurs eux-mêmes. Ainsi, et à la
fin de son épître, Branca nous donne une indication : ce
qui, dans l'ouvrage, s'adresse plus spécifiquement à l'ingegno
de son lecteur, sont les textes et les renvois chiffrés de la figure
au texte. En permettant de comprendre l'engin présenté dans
la figure et à quelle fin répond chacune de ses parties,
ils invitent le lecteur à, éventuellement, l'adapter et
la faire servir à d'autres opérations, et lui-même
inventer de nouvelles machines à partir de celles de Branca. Il
y a donc bien un niveau de lecture du théâtre de machine
où l'ingegno de l'auteur s'adresse à celui du lecteur à
l'aide de certains procédés qui, faisant saisir l'acte d'invention
du premier, sont susceptibles de faire passer à l'acte le pouvoir
d'inventer du second. Tous nos auteurs sont d'accord pour affirmer que
la figuration seule n'y suffit pas. Bachot explique dans sa dédicace
: " Ce mien talent renfermé en ce trop estroict estuy de quelques
manouvrages sembleroit un couteau en sa gayne ou une loy dans les tables,
si je n'empanois mes inventions d'une ayle de parole escripte qui porte
ces rarités de l'Orient en l'Occident, témoigne à
tous que la semence dont il pleust au Ciel parsemer mon champ n'est pas
tombée en une infertile arene ". Il faut prendre à
la lettre ce caractère de témoin, car le propre du témoin
est de certifier un acte, une chose, par la parole : attestation qui découvre
la chose comme preuve, ici, la machine, présentée comme
matérialisation d'une intention, d'une idée de l'inventeur.
Dans les théâtres de machines, cette parole écrite
qui témoigne est celle qui accompagne chacune des planches, et
d'abord la légende, portée sur la planche même, par
Besson, Errard, Véranzio, ou, en tête de la déclaration
de la figure, par Ramelli et Salomon de Caus. Ces légendes définissent
en quoi il s'agit d'inventions répondant à des intentions
particulières : ce sont des manières de, des moyen de, des
inventions pour, une nouvelle espèce de machine, d'artifice, pour
les avantages particuliers que procure la machine par ses dispositions
concertées. À lire les légendes d'affilée
on voit surgir un certain nombre de thèmes auxquel on pourrait
s'attendre ; la facilité : faire monter facilement l'eau sur un
lieu plus haut, filer plus facilement la laine
la rapidité
: " nouvelle presse plus compendieuse et aisée que les communes
tant pour imprimer livres que pour estamper toutes figures taillées
sur letton ou cuyvre ",22 économie des forces engagées
(diminuer le nombre des hommes ou les remplacer par des animaux ou des
éléments naturels), des moyens mis en uvre (temps,
espace, matières, économie monétaire), avantages
maîtrisés des effets escomptés, utilité, commodité,
plaisir, mais aussi, singularité, nouvelles actions possibles,
jusqu'alors inconcevables. Enfin, l'auteur signale parfois le recours
aux pouvoirs de la science des mécaniques : " nouvelle façon
de composer (par le ministère de la vis et de la balance) un artifice
convenable à descharger tous les plus amples bateaux ou navires,
conduis à port, des plus massifz, pesans, & grands fardeaux
qu'elles puissent porter ", indique Besson.23 Mais alors, pourquoi
était-ce si difficile à écrire ?
On a beaucoup glosé sur le fait que ces légendes ne proposent
pas la dénomination des machines présentées. Franck
Reuleaux y voit la preuve d'une absence d'esprit d'analyse scientifique
de la part de ces mécaniciens,24 d'autres y décèlent
l'incapacité d'inventer des noms pour ces machines nouvelles.25
Nous serions plutôt tentées de voir dans cette association
légende-figure celle de deux formes d'expression assignées
à deux formes d'ingegno : par le texte, l'invention astucieuse,
le témoin de l'astuce inventive, comme l'écrit Bachot, et
par la figure, la machine nouvelle, cette invention, cet engin, la preuve
sensible, visible. Loin de voir dans l'intitulé des légendes
l'indice de l'incapacité de proposer une dénomination qui
fixerait l'engin dans un genre défini, c'est l'écart entre
ce que dit la légende et ce que montre la figure qui fait surgir
ce qui constitue l'invention comme pouvoir d'inventer et potentialité
d'inventions nouvelles. Dans le maintien de cet écart, nous serions
tentées de voir non un fait négatif, mais une sorte de décalque
de l'emprise, de l'impresa, " symbole composé d'une image
et d'une sentence et servant à exprimer une règle de vie
ou un programme personnel de son porteur ".26 Composer des emprises
est durant la période, une activité fort prisée,
et de nombreux traités y ont été consacrés.
Des règles de formation de telles devises composites, on retiendra
l'intérêt que l'on y reconnaît à ce qui est
un " nud " d'idée et d'image, qui doit surtout
éviter le pléonasme qu'impliquerait la désignation
écrite de ce qui est figuré, car le sens naît de l'effet
de contraste entre ce qu'expriment les deux modes d'expression convoqués.
C'est-à-dire ici la parole et l'image, l'intention et la réalité
sensible, le projet et l'objet produit.
Les dessins de machines ont alors valeur de témoin, au sens de
tiers, de quelque chose qui se tient en tiers, pour attester et certifier
la réalité d'un acte. Pour le souligner, on joue sur l'impact
de l'image, sur le pouvoir de la figuration à évoquer l'existence
physique des inventions, présentées selon une scénographie
minutieuse. Les machines trônent au milieu d'un paysage, l'atelier,
la nature, la ville, entourées de leurs servants en pleine action.
Chaque planche est un tableau où se déploient les artifices
de la meilleure gravure, pour le plus grand plaisir du lecteur. Mais les
vagabondages de l'imagination sont rappelés à l'ordre, en
quelque sorte, celui qu'indique l'ordre numérique ou alphabétique
des chiffres ou des lettres. Portés en surimpression, ils invitent
au déchiffrage des fonctions concertées des parties de la
machine en dénotent l'ordre des raisons, contraignent le regard
à suivre le décours des forces imprimés à
la machine, selon l'intention de l'inventeur. Aussi, incitent-ils à
la lecture des renvois dans le texte. Là encore, on peut apercevoir
le souci d'éveiller l'acuité de l'esprit par l'effet de
contrastes, tout à la fois, impressionner le lecteur par la beauté
des figures, et l'arracher à la simple contemplation par la mise
à distance que suscite l'ordre des chiffres.
On voit sur ce seul rapport du texte et de l'image dans les théâtres
de machines comment se composent, la faculté, l'acte et la chose
même dans la scénographie de l'invention. Pour pousser plus
avant, il faudrait voir comment l'ordre de succession des différentes
planches y contribue à son tour. Comment aussi les renvois de l'une
à l'autre, en appelant l'attention sur les variations possibles
d'une même astuce ingénieuse, suscitent d'autres regards
sur les inventions présentées. Ce à quoi, constamment,
le texte invite. Et pour clore cette évocation, nous suggérons
à notre lecteur de feuilleter le Divers et artificiose machine
de Ramelli. Il verra peu à peu apparaître une multiplicité
de plans de lecture, au point que les machines dessinées ne lui
apparaîtront plus que comme les supports de tout un édifice
de conceptions possibles qui, s'interpénêtrant, se superposant,
déploient l'espace divers et artificieux de l'invention.
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