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LE TELEPHONE, ENTRE PUBLIC ET PRIVE, OU LA MISE EN SCENE D'UNE TECHNIQUE
Patrice Carre
"D'un
socle portatif à semelle de feutre, selon cinq mètres de
fils de trois sortes qui s'entortillent sans nuire au son, une crustace
se décroche, qui gaiement bourdonne... Tandis qu'entre les seins
de quelque sirène sous roche, une cerise de métal vibre...".
Ainsi Francis Ponge , comme un entomologiste décrivant l'insecte
qu'il observe sous sa loupe, présente l'appareil... le téléphone,
saisi par les mots. D'emblée, l'objet, complexe, enchevêtré
sur lui-même, est mis en scène.
Avant d'être objet technique, avant d'être réseau,
le téléphone fut d'abord mot
Le Dictionnaire universel
des sciences, des lettres et des arts de Bouillet en 1854, ignore "téléphone"
mais donne de "téléphonie" la définition
suivante : "Art de correspondre à de grandes distances à
l'aide du son : c'est une télégraphie acoustique [
]Voy.
Porte-voix. Téléphone et porte-voix ; les mots sont donc,
sinon confondus ou synonymes, du moins, renvoyés l'un à
l'autre. Avant même que l'objet ait une existence matérielle,
son étymologie en laisse deviner la forme. Dès son édition
de 1877, le Dictionnaire de la langue française de Littré
introduit le substantif. Après une première période
d'imprécisions, où le téléphone se situe plus
du côté de l'instrument de musique que de l'objet technique
à proprement parler, le vocabulaire prend acte de l'innovation
tout en inscrivant l'objet dans la "lignée" du télégraphe.
Les techniques ont souvent une existence avant leur inscription dans un
vocabulaire qui se manifeste (non exclusivement) par leur entrée
dans un dictionnaire. L'acte de nomination a, dans une histoire, une importance
qui est loin d'être négligeable. Il indique souvent qu'une
mutation fondamentale affecte ce qu'il désigne.
Si le téléphone
se fait mot avant d'être objet, il acquiert sa matérialité
vers 1876, quand naissent les premiers prototypes.
Ils sont la première manifestation concrète de ce qui, jusqu'alors,
restait du domaine de l'épure. Avec la construction matérielle
du projet, une première mise en formes se met en scène.
Globalement, on en distingue quatre temps. Un stade primitif, une première
époque : les formes sont encore expérimentales, il s'agit
essentiellement de prototypes. Une deuxième période correspond
à l'apparition des divers types de microphones. Dans un troisième
temps, l'ergonomie des appareils s'améliore avec l'apparition du
combiné. Enfin, avec l'introduction de la batterie centrale, c'est
non seulement le téléphone qui change de forme, mais c'est
le réseau qui prend une autre dimension. Jusqu'aux années
1930, et avant donc que la standardisation ne banalise l'objet, les téléphones
n'obéissent, en apparence, à aucune règle de construction.
Contrairement à d'autres objets techniques, on ne peut comparer
un poste téléphonique à ses prédécesseurs.
Les premiers éclairages électriques, lampes ou lampadaires,
ont été inspirés des systèmes précédents
: chandelle, pétrole ou gaz ; les automobiles, comme les wagons
de chemin de fer, empruntent leurs silhouettes d'origine aux véhicules
hippomobiles mais le téléphone n'a pas d'équivalent.
L'objet était radicalement nouveau. Il fallait donc tout inventer
: technique et formes. Or, l'invention de l'objet téléphone
s'inscrit dans une période d'intense créativité qui
voit de façon quasi systématique se mettre en place des
liens forts entre esthétique et technique. Parallèlement
à une tendance qui adapte à l'électricité
des objets forgés pour d'autres techniques, des formes plus hardies
prennent, peu à peu, leur essor. Au cours des années 1890/1900,
apparaît un style nouveau, une esthétique "fin de siècle"
particulièrement raffinée, un "art nouveau" aux
formes arrondies et élancées, aux dessins alambiqués
mais à la géométrie souvent pure. Le téléphone
en est l'exact contemporain. L'Art Nouveau transforme le luminaire en
objet d'art et, malgré les contraintes techniques, en fait de même
avec le téléphone . Comme un meuble ou comme les premières
automobiles, avant que n'apparaissent la notion de production de masse
et la standardisation, conception et réalisation des téléphones
sont confiées à des artisans. Des électriciens certes,
mais souvent issus de cette lignée qui fit des horlogers des spécialistes
du télégraphe et des spécialistes du télégraphe
des électriciens... On retrouve là, de fait, une logique
artisanale. Elle explique les formes variées et le choix de la
finesse des matériaux. Des bois divers, travaillés avec
soin : poli du buis, chaleur de l'acajou, finesse du noyer, douceur du
sapin. Les socles de ces appareils sont souvent en ivorine, un mélange
de marbre, de ciment blanc et de pierre teintés en noir. Brillant
des chromes, richesse du bronze, bois vernis au tampon à l'égal
des grands meubles, disent ici à quel point décor et séduction
apparaissent comme mise en scène de la technique : formes élégantes
et sensuelles, cou tendu, forme ramassée prête à bondir
à la moindre sonnerie ou tranquilles fleurs de trèfle en
apparence, seulement en apparence, assoupies ...
Si la première
phase de la mise en scène de l'objet technique réside dans
son design, dans l'originalité des formes que lui donnent les constructeurs,
c'est, en cette fin de siècle, dans les expositions qu'il trouve
une autre forme de mise en scène.
Il quitte alors l'atelier pour se confronter aux regards du grand public.
De la fin des années 1860 au tournant du siècle, les expositions
qu'elles soient universelles, internationales, industrielles
se
multiplient. Par définition, elles sont du domaine de l'ostentatoire,
de la mise en scène. Elles prolifèrent et constituent alors
en elles-mêmes un mode nouveau de communication . On peut y distinguer
deux tendances. La première vise à l'instruction des masses.
Elle s'inscrit en cela du côté d'un vaste projet pédagogique.
Expliquer, démonter pour démontrer. Comment fonctionne l'objet
technique ? Il s'agit clairement de vulgarisation scientifique et technique
! L'exposition redouble le discours de la presse de vulgarisation scientifique
et suscite celui de la presse populaire qui, alors, prend son véritable
essor. La seconde, mais l'une n'est pas nécessairement exclusive
de l'autre, s'inscrit dans un autre registre. Elle est ludique et obéit
à des critères que nous dirions aujourd'hui de communication
et de marketing. Elle vise à faire de l'objet technique un produit
susceptible de pénétrer un marché. La mise en scène
est alors au service d'une pédagogie des usages, usages réels
ou projetés dans un avenir que l'on imagine proche.
Le téléphone fait sa première apparition publique
en France à l'occasion de l'Exposition Universelle de 1878. Ce
n'est que lors de la grande Exposition Internationale d'Électricité
de 1881, que le grand public se rend compte de son existence . Manifestation
mondiale, consacrée aux premières applications de l'électricité,
elle joue un rôle essentiel dans la diffusion des techniques. L'Expositions
est l'occasion pour la Société Générale des
Téléphones, qui avait bien du mal à pénétrer
un marché encore vierge, de monter une vaste opération de
communication. A l'initiative de Clément Ader, sont présentées
au public des démonstrations d'auditions téléphoniques.
Il ne s'agissait pas, dans ce cas précis, de proposer un service
particulier, mais de montrer clairement quelles étaient les possibilités
techniques du téléphone. Un des moyens utilisés jusque
là pour illustrer et faire comprendre son fonctionnement avait
été (ces dernières étant certainement plus
démonstratives que le simple son de la voix humaine énonçant
une phrase banale) l'audition d'uvres musicales et l'exécution
de quelques pièces sur un violon ou un piano. C'est ce que font,
dès 1876/1877, Bell et Watson . Ader, en reliant les salles de
l'Exposition à l'Opéra et à la Comédie Française,
donne à ces expériences une plus grande ampleur et -son
but était atteint- la presse s'en fit un large écho. Ces
démonstrations ont été reprises et amplifiées
lors de l'Exposition Universelle de 1889. De simple démonstration,
on passe alors au prototype d'un service. En effet, ce qui aurait pu apparaître
engouement passager se perpétue sous forme d'une société
commerciale. Au tournant du siècle, la société dite
du "Théâtrophone" a permis aux abonnés du
réseau parisien d'écouter les spectacles programmés
dans certaines salles de la capitale. De 1889 aux années 1920,
un peu plus de cent abonnés ont été desservis. Mais,
réglant mal la question des droits d'auteur, lourdement taxée
par l'administration puis menacée par cette forme de diffusion
nouvelle qu'était la T.S.F. naissante, la société
du théâtrophone disparaît à l'horizon des années
1920. Si l'expérience est courte, elle en dit pourtant beaucoup.
Suscité par l'invention de Bell, relayé par Clément
Ader, le téléphone avait révélé un
besoin. Ce n'est pas lui qui allait y répondre mais, près
de quarante ans plus tard, la radio...
Si, la diffusion
du téléphone reste, à l'orée du siècle,
encore très faible, il est cependant d'emblée mis en scène
sous des formes diverses. Elles vont de la représentation populaire
aux représentations les plus savantes.
La carte postale, dans sa banalité, en est un indice qui mérite,
qu'on s'y arrête. C'est bien d'une mise en scène dont il
s'agit. Au "coup de fil" qu'on ne saurait donner car l'appareil
est absent, se substitue, par voie postale, l'image de la conversation
téléphonée. Appareil de séduction, symbole
du désir, le téléphone est mis en scène à
l'occasion d'une conversation amoureuse. On peut, vers 1900, compter plus
d'une centaine de représentations de ce type. Elles obéissent
toutes à la même figuration, aux même stéréotypes.
Le fiancé (souvent en uniforme, loin de l'être aimé)
mimant l'appel, la conversation qui n'a pas, qui n'aura pas lieu. Ou bien,
la jeune femme seule devant le téléphone, guettant l'appel.
Ou bien encore, ces cartes divisées en deux vignettes : d'un côté,
lui : "m'entendez-vous ?", de l'autre, elle : "oui, je
vous aime". De fait, légendes ou textes qui accompagnent dessins
ou photographies prises en studio obéissent toujours aux même
règles. La phrase est courte. C'est une question : "m'aimez-vous
?" ou une affirmation : "vous me manquez". La pauvreté
du dialogue ou la banalité des mots échangés en disent
long cependant sur le pouvoir évocateur du téléphone.
En effet, il est signal de désir, passage par une voie détournée
(celle de la carte postale), il donne toute son importance à la
voix. A ces images, feront écho plus tard les slogans publicitaires
des compagnies de téléphone Outre-Atlantique : "votre
voix, c'est vous !". Or, qu'est-ce que le téléphone,
sinon la voix ? Léon Bloy, qui le haïssait comme il détestait
tout signe de la modernité, l'appelait "l'allonge-voix"
dans ses Histoires Désobligeantes en 1894.
La technique
permet le dialogue lointain et, par excellence, le téléphone
est instrument de dialogue . Or, s'il y a bien un art où le dialogue
est essentiel, c'est le théâtre. La mise en scène
du téléphone au théâtre passe par plusieurs
artifices. Elle se joue sur plusieurs registres. Au théâtre
la conversation téléphonique se présente soit comme
élément d'un dialogue soit comme faux monologue. L'irruption
soudaine de sa sonnerie fonctionne comme introduction d'un ressort nouveau
dans le fil du récit. Elle signifie le surgissement de l'imprévu
ou de la nouvelle qui bouleverse le cours d'une intrigue qui, jusque là
se déroulait sans entrave. L'appel permet à l'action de
rebondir et fonctionne comme le valet ou le messager qui, jadis, venait
interrompre l'action en cours pour la faire basculer vers une autre péripétie.
Il est ressort dramatique. La sonnerie du téléphone - mais
le téléphone lui-même également - est, dans
ce lieu de la proximité qu'est le théâtre (proximité
entre spectateurs et acteurs), un élément de distanciation.
Il fait intervenir sur la scène un autre lieu. Il introduit une
distance. A la suite d'un coup de fil, les rapports entre personnages
peuvent subitement se transformer. L'utilisation du téléphone
au théâtre amplifie les sentiments et s'il suggère
la peur il peut également révéler le désespoir.
C'est notamment le cas dans la Voix Humaine de Jean Cocteau . De fait,
cette pièce n'est qu'un long monologue. En scène, une femme,
son amant la quitte. Il est son seul interlocuteur. A travers ses mots,
les modulations de sa voix, le spectateur assiste à ses efforts
impuissants. Il la quitte et rien n'y fera. Sur scène, elle est
seule mais le "personnage" principal est le téléphone
auquel elle s'adresse, il est témoin de la rupture, objet de l'arrachement
Interlocuteur invisible, interlocuteur suggéré, parfois
deviné, sont quelques-uns des ressorts que permet le téléphone
au théâtre. Accessoire discret et sonore, le téléphone
excite la curiosité. Il la tient en éveil car derrière
le poste ou le standard se cachent d'autres histoires . Il crée
de nouveaux dialogues. Il exige du metteur en scène une réelle
maîtrise. Il importe de trouver le rythme juste entre parole et
silence. Travailler un faux dialogue au téléphone impose
une précision rigoureuse pour maîtriser les inflexions de
la voix. Comme le souligne A. Häcker, le téléphone
au théâtre est une version moderne du masque, point d'appui
privilégié du mensonge et du jeu verbal .
Sous des
formes variées on retrouve cette même fonction du téléphone
au cinéma. Dès ses premiers tours de manivelle, le cinéma
muet - contemporain dans la seconde moitié des années 1890
d'une première diffusion de nouvelles techniques de communication
- accorde une place importante au téléphone. Comme le cinéma,
qui montre une image qui n'existe que sur l'écran, le téléphone
se joue des distances et permet l'audition d'une voix qui n'existe que
par la technique. Téléphone comme cinéma suscitent
l'imaginaire. Dans les films muets - et quand bien même n'entendrait-on
pas sa sonnerie - sa présence au centre de l'écran, présence
inquiétante souvent, insistante toujours, signifie, comme au théâtre,
l'irruption de l'imprévu ou de l'information qui bouleverse le
cours d'une histoire qui, jusque là se déroulait sans entrave.
Jusqu'aux années 1930 sa mise en scène au cinéma
obéit à des règles strictes. Il est impossible, et
pour cause, de rendre à l'écran les sons qu'il transmet.
Sa sonnerie reste muette. De fait, tout l'art des cinéastes a été
de suggérer. Ainsi pour mettre en évidence un téléphone
en train de sonner montre-t-on un téléphone en gros plan.
Faute de pouvoir faire entendre la stridence de la sonnerie, le cinéaste
donne à voir avec insistance l'appareil. Il cadre en très
gros plan, pendant plusieurs secondes, les timbres métalliques
- alors extérieurs au boîtier - vibrant sous les chocs répétés
du petit marteau. Quant aux conversations téléphoniques
qu'il n'était pas possible de retranscrire dans leur intégralité
sous forme de sous-titres - cela aurait sans doute lassé le spectateur
- on prit l'habitude de ne donner que les éléments essentiels,
laissant au spectateur le soin d'en deviner la suite. Ainsi dans Octobre
en 1927, Eisenstein évoque l'une des conversations majeures du
film par quelques plans entrecoupés d'intertitres : "
le
gouvernement a ordonné
"
"d'ouvrir les ponts
"
"
et de couper les quartiers ouvriers du centre
"
Mais
la conversation téléphonique peut également se passer
de sous-titres. Elle semble alors suffisamment explicite. A l'imaginaire
du spectateur de jouer et d'en découvrir la teneur ! A la fin de
l'Argent, chef-d'uvre de Marcel L'Herbier en 1928, le héros
perd la vue au téléphone quand il apprend qu'il a été
joué et que son honnêteté est mise en cause. Plus
il entend ce qu'on lui dit, plus sa vue baisse ( crainte du parlant qui
s'annonce ? )
Or, si le cinéma muet met en scène
le téléphone à plusieurs reprises, le cinéma
parlant s'en empare et lui fait jouer un rôle tout à fait
essentiel. On pourrait, à l'évidence multiplier les exemples
, je citerai simplement ici un film de 1932 dans le quel le téléphone
reçoit un traitement tout à fait particulier : Allô
Berlin, ici Paris. Avec ce film, Julien Duvivier témoigne de l'arrivée
du son qui bouleverse les manières de tourner. Les cinéastes
du muet étaient arrivés à une virtuosité extraordinaire.
Le son remettait en cause leur style. Dès les premiers plans, sonneries
en gros plan sur l'écran et bande son insistante, combinés
sur l'oreille et "âllo, âllo" répétés
avec insistance... On sait que le téléphone va jouer dans
ce film un rôle central. Ce qui est le cas. Il est, de facto, le
" personnage " central.
Dès
le début des années 1880, la littérature - alors
qu'il n'était dans la réalité que fort peu diffusé
- a fait, du téléphone, un instrument essentiel et universel
de communication, anticipant ainsi sur ses usages futurs.
Son introduction dans l'espace privé - il est de fait le premier
instrument de communication à pénétrer un espace
jusqu'alors relativement clos - perturbe et modifie radicalement les modes
de communication. Non seulement, il est l'un des signes d'une modernité
naissante mais, plus profondément, il semble ressusciter des mythes
anciens. Objet fortement symbolique, il ouvre des espaces infinis un "ailleurs"
où l'entendement apparaît désarmé, impuissant.
Il reste de l'ordre de l'inexpliqué. Objet en apparence magique,
il entretient très vite avec les auteurs de fiction un rapport
fait à la fois d'inquiétude et de fascination. Il apparaît
bien souvent - et c'est ici sous angle que je souhaite l'aborder - comme
élément central dans des récits qui, prenant appui
sur la littérature de vulgarisation scientifique, peuvent s'apparenter
à des textes d'anticipation. Au milieu du siècle, émerge
un genre littéraire nouveau "le roman scientifique".
Il acquiert ses lettres de noblesse vers 1870 . Pierre Larousse y voit
un outil pédagogique qui permet "de faire pénétrer
dans le public les merveilles de la Science". On pourrait en retrouver
les lointaines racines dans Cyrano de Bergerac (Histoires comiques des
Etats et Empires de la lune, puis du Soleil), dans la première
moitié du 17ème siècle ou chez Mercier (l'an 2440)
en 1771 ou bien encore chez Mary Shelley (Frankenstein ou le Prométhée
moderne) en 1817
Au fil du dix-neuvième siècle, on
distingue, plus ou moins clairement, plusieurs types de "roman scientifique".
D'une part, des textes dont la vocation est de mettre à la portée
du public, les connaissances telles quelles sont. Proches de la littérature
de vulgarisation, ces textes ont alors pour fonction de faire découvrir
au public, conquêtes et merveilles de la Science et du Progrès
! C'est ainsi qu'en 1867, dans la préface des Voyages et Aventures
du Capitaine Hatteras, Hetzel précise que le but de Jules Verne
"est de résumer toutes les connaissances géographiques,
géologiques, astronomiques, physiques, amassées par la Science
Moderne, et de refaire, sous la forme attrayante et pittoresque qui lui
est propre, l'histoire de l'Univers". Et, dans les dernières
années de sa vie, Jules Verne, au cours d'un entretien qu'il accorde
au journaliste britannique Gordon Jones prendra bien soin de se distinguer
de Wells en précisant : "
nos méthodes divergent
totalement. Je me suis toujours appliqué pour ma part à
baser mes romans sur des inventions déjà bien assises et
à les utiliser telles qu'elles se présentent dans la réalité,
aussi bien matériellement que par leurs procédés
pratiques de construction, les faisant diverger simplement un tant soit
peu des moyens technologiques ou du simple savoir contemporain
"
. D'autre part, des textes résolument tournés vers la fiction.
Le mouvement est plus directement perceptible à partir des années
1880. Le roman scientifique abandonne la description minutieuse de ce
qui est (un "effet de réel") pour se faire anticipation.
La description se fait projection et le réel, vraisemblable
A la réalité, se substitue l'imaginaire !
Un passage par ces textes a valeur heuristique. Immédiatement,
ou presque, ils dépassent la question de l'objet technique. Là
n'est point leur propos. La technique n'a pas fonction d'alibi. Elle est
partie intégrante d'une mise en intrigue et d'une mise en scène.
Elle est de l'ordre du spectaculaire. Chez Villiers de l'Isle Adam qui,
à plusieurs reprises dans ses Contes Cruels, a évoqué,
pour mieux s'en détacher, les innovations techniques dont il a
été le contemporain, cette posture prend tout son éclat
dans un roman, à plus d'un titre singulier : L'Eve Future. D'A.
Von Arnim à E. Poe, de Th. Gautier à Hoffmann, des "êtres"
étranges, mi-homme mi-machine, parcourent la littérature.
Artificiels et perturbateurs, maîtres du temps et de la mort, ils
sont doués d'une puissance terrifiante. L'Eve Future se rattache
à cette tradition fantastique mais en y introduisant des éléments
neufs: ceux d'une technique naissante. Dans ce texte, Villiers met en
scène Thomas Edison à qui l'un de ses amis, vient dire son
désespoir, son amour impossible. Or, Edison est sur le point, dans
les recoins secrets d'un laboratoire souterrain, d'inventer une parfaite
réplique électrique de l'être humain? Le "robot"
prendra la forme de la femme aimée et à sa beauté,
viendra s'adjoindre une intelligence hors du commun. On peut lire dans
ce texte comme une tension entre le réel, ici personnalisé
par un contemporain dont la presse du temps ne cesse de vanter le génie
, et une fiction qui emprunte à une tradition littéraire
bon nombre de ses thèmes. Si les télécommunications
ne jouent pas un rôle central, en ce sens qu'elles seraient à
l'origine de la trame et de l'argument du roman, elles y ont cependant
un rôle essentiel. Edison, le "sorcier de Memlo Park",
à dessein isolé du vulgaire, communique, mais également
contrôle et maîtrise l'ordre du monde, grâce à
des outils de télécommunications. Les signes en sont nombreux.
Celui que Villiers surnomme le phonograph's papa (titre du chapitre II
du livre I) dispose de fait d'un instrument né de la rencontre
de deux inventions que l'on prêtait alors à Edison : le phonographe
et le téléphone. Le couplage des deux permet à la
fois permanence et ubiquité. Ainsi pour communiquer avec l'un de
ses assistants: " Edison s'approcha d'un phonographe dont le porte-voix
communiquait à un téléphone et gratifia d'une chiquenaude
le pas de vis de la plaque vibrante (car il dédaigne le plus possible
de parler lui-même, excepté à lui-même) "
. Le dispositif mis en place par Edison est bien un système permettant
une communication instantanée. Or, le roman (dédié
aux rêveurs et aux railleurs) donne à la technique une dimension
qui se situe essentiellement dans l'ordre du spectaculaire. Au-delà
de l'usage, au-delà de l'utilitaire, la technique est mise en scène
en ce sens qu'elle est avant tout emphase. Elle se donne en spectacle
:" - Tenez, j'ai là bas mon aérophone de chevet, auquel
correspond ce téléphone-ci : j'estime qu'il suffira pour
lui, voire pour tout le quartier .Ce disant, il avait appliqué
au phonographe l'embouchure encapuchonnée d'un appareil voisin
du premier. Pourvu que, là-bas, les chevaux ne se cabrent pas dans
la rue ! murmura-t-il. L'instrument répéta sa question.
" .
Et, cet aspect spectaculaire - que traduit ici, outre l'accumulation des
objets techniques, la performance que l'auteur prête au téléphone
- parcourt aussi bien les Contes Cruels que l'Eve Future. Il est symptomatique
de l'attrait qu'exercent sur Villiers, malgré son mépris
affiché pour le progrès et le positivisme, les réalisations
de la science et de la technique. Dans un registre fort proche, le Château
des Carpathes - que Jules Verne publie en 1892 et qui s'inspire, sur bien
des points, de l'Eve Future - fait également jouer aux moyens de
télécommunications un rôle non négligeable.
Dans ces deux livres, écrits par des auteurs profondément
différents, l'artifice de la mise en scène, la théâtralisation
et le spectacle sont des ressorts narratifs essentiels. Dans les deux
cas, il s'agit de la substitution d'une femme par un double/une réplique
dont la reproduction repose sur une performance technique. Dans les deux
cas, avec bien sûr de nombreuses différences qu'il ne m'appartient
pas ici de développer, les deux femmes aimées sont actrices
ou se présentent comme telles. Ici l'objet technique (et, peut-être,
pour ce qui est du téléphone, plus chez Verne que chez Villiers)
est saisi dans une épaisseur qui le déplace vers ce que
Nicolas Dodier appelle l'étrangeté anthropologique de l'objet
technique . Le roman raconte comment Rodolphe de Gortz, avec l'aide d'un
inventeur répondant au nom d'Orfanik, parvient à ressusciter
une cantatrice morte, la Stilla, en utilisant un dispositif technique
assemblant phonographe, téléphone et jeux de miroirs. Ainsi,
créant le subterfuge et le virtuel, l'inventeur et son commanditaire
pourront-ils se faire à la fois spectateurs et metteurs en scène
du spectacle dont, en retrouvant quand ils le souhaitent la voix de la
cantatrice aimée, ils seront également les créateurs.
L'instrument qui permet que voix et images soient ainsi reproduites et
transportées est désigné sous le vocable de téléphote,
instrument que Jules Verne avait déjà évoqué
dans La journée d'un journaliste américain en 2890 écrit
avec son fils Michel et qui était paru pour la première
fois en 1889 dans la revue américaine Forum ( on retrouvera d'ailleurs
téléphote et téléautographe dans l'Ile à
Hélice en 1895) . Or, et sans suivre les méandres d'un récit
aux rebondissements nombreux où interviennent de multiples personnages
dont Franz de Télék - son nom, comme le souligne Franc Schuerewegen
renvoie à la fois à la distance et à l'électricité
-, le Château des Carpathes joue sur le mystère qui nimbe
la technique. Ici le téléphone, ou plus exactement l'objet
inexpliqué qui lui ressemble et lui fait allusion/illusion est
propice à interprétations multiples : Orfanik, sous les
traits de l'inventeur diabolique que popularisera plus tard la Science
Fiction, a installé un réseau de fils qui lui permettent
à non seulement de faire parvenir dans la salle de l'auberge du
village les sons et les paroles que peuvent transmettre un téléphone,
mais également, par un jeu de micros, de recueillir indiscrétions
et informations multiples. Comme Edison dans L'Eve Future, mais à
une échelle nettement réduite, lui aussi " règne
" sur le monde, seul détenteur des clés du mystère
qui plane autour des voix qui se font entendre dans la salle de l'auberge.
Quand bien même les auteurs resteraient ils silencieux sur l'appareil
technique lui-même (nul besoin de le décrire sous toutes
ses facettes comme le font alors les auteurs de vulgarisation technique)
ce sont ses possibilités que l'on imagine immenses qui ici sont
mises en avant : "
l'illustre Edison et ses disciples avaient
parachevé leur uvre . Entre autres appareils électriques,
le téléphone fonctionnait alors avec une précision
si merveilleuse que les sons, recueillis par les plaques, arrivaient librement
à l'oreille sans l'aide de cornets. Ce qui se disait, ce qui se
chantait, ce qui se murmurait même, on pouvait l'entendre quelle
que fût la distance, et deux personnes, séparées par
des milliers de lieues, causaient entre elles, comme si elles eussent
été assises l'une en face de l'autre
"
Si, l'électrothérapie,
la galvanoplastie et la télégraphie électrique avaient
suscité, dès les années 1850, la curiosité
des écrivains et donné une idée des possibilités
offertes par l'électricité, c'est bien le téléphone
et le phonographe, en 1876 et 1877, qui frappèrent le plus les
esprits en raison de l'impression de présence procurée par
ces objets techniques. D'emblée ils semblaient ouvrir des perspectives
nouvelles. Ils permettaient à l'imagination créatrice de
prendre une dimension autre. Ainsi, dès 1883 Didier de Chousy présente
dans Ignis un " téléchromophotophonotétroscope
" condensé des découvertes contemporaines qui, sans
aucun doute, autorisera la reproduction électrique de " la
figure, la parole, le geste d'une personne absente avec une vérité
qui équivaut à sa présence " . Mais, l'auteur
qui, sans doute, a poussé le plus loin ce délire anticipateur,
est Albert Robida. Reconnu comme l'un des illustrateurs les plus prolixes
de son époque , il fut également l'auteur de plusieurs ouvrages
d'anticipation qui, outre le succès qu'ils rencontrèrent
lors de leurs parutions respectives, donnèrent aux télécommunications
une place centrale
Au cours des années 1880/1890, dans un
contexte fortement marqué par une réelle " electromania
" et précédé d'une production intense de vulgarisation
scientifique et technique dont Louis Figuier (pour lequel Robida publiera
plusieurs de ces textes en feuilleton) fut l'une des figures de proue,
il publie Le Vingtième siècle en 1882/1883 et La Vie Electrique
en 1892. Dans ces deux livres (mais également dans d'autres productions
moins importantes) Robida imagine ce que pourrait être la vie quotidienne
dans les années 1950 . D'emblée, ce qui frappe le lecteur,
est le rôle essentiel qu'il donne aux réseaux dans cette
société à venir. En effet, qu'il s'agisse d'énergie,
de transports ou de communication, ce qui, à l'évidence,
structure, construit et active cette société future, est
le réseau. Or, le réseau qui dans cette fiction se taille
la part du lion est celui que les contemporains alors ne désignent
pas encore sous le vocable de télécommunications.
De fait,
c'est bien d'une "mise en scène" de la communication
qu'il conviendrait de parler et dès la première page de
l'édition Decaux du Vingtième Siècle qui s'ouvre
sur un " rideau de théâtre entrouvert sur la ville de
l'avenir ", texte et image ne sont-ils pas invitation au spectacle
? Avec les armes qui sont siennes, celles du dessin et de l'écriture
et du lien dessin/écriture, Robida se fait le peintre des mutations
dont il est le témoin. Mais au lieu de "reproduire" les
catalogues des expositions - et tout en s'appuyant sur eux - il exacerbe
les inventions, leur donne des prolongements et pousse l'innovation dans
des limites qui paraissent alors de l'ordre de l'absurde. Il porte un
regard aigu sur son temps, mais un temps déguisé, grimé,
dont le fard prend les formes d'un futur improbable. Cosmétique
qui lui permet alors de laisser libre cours à une imagination que
vient nuancer cependant le trait de plume. Tout en jouant sur l'extrême
du possible, il opère une mise au loin de ce qu'il découvre
pour mieux, peut-être, s'en protéger...
Il fait du téléphone dans les sociétés à
venir un mode de communication totalement banalisé. Dans les années
1950, le téléphone se sera répandu, sera devenu un
moyen de communication des plus ordinaires. Qu'il s'agisse de l'espace
domestique ou de l'espace public, ses usages seront permanents et multiples.
Non seulement il permettra une communication universelle mais inaugurera
également un nouveau paysage sonore, une nouvelle modernité
: " des milliers de timbres et de sonneries venant du ciel, des maisons,
du sol même, se confondent en une musique vibrante que Beethoven,
s'il avait pu connaître, eût appelée la grande symphonie
de l'électricité..."
Mise en scène de sons nouveaux, nouveau paysage sonore mais également
nouveau paysage urbain
Ainsi Robida contemporain des premières
bornes téléphoniques, ancêtres de ce qui plus tard
deviendra cabines téléphoniques décrit il un espace
public où la technique sera omniprésente "Dans les
rues, de distance en distance, se trouve une borne téléphonique
dont la boîte s'ouvre au moyen d'une clef que possèdent tous
les abonnés, c'est à dire la presque généralité
des Parisiens..." . Or, le téléphone tel que Robida
le conçoit n'est pas seulement instrument interactif. Il est utilisé
également comme instrument de diffusion d'informations. S'il lui
donne une dimension que nous ne lui connaissons pas, il est en cela très
représentatif de la confusion qui pendant une bonne dizaine d'années
a existé entre reproduction et transmission de la parole . Or,
au-delà du télégraphe, au-delà du téléphone
dans la société des années 1950, les consommateurs
pourront bénéficier du téléphonoscope. Concession
à la vraisemblance, Robida l'inscrit dans une lignée technique
: "L'ancien télégraphe électrique, cette enfantine
application de l'électricité, a été détrôné
par le téléphone et ensuite par le téléphonoscope
qui est le perfectionnement suprême du téléphone".
Dans cette évolution darwinienne de la technique, il se situe en
bout de chaîne, il est désormais "cette étonnante
merveille qui permet de voir et d'entendre en même temps un interlocuteur
placé à mille lieues" . La description que Robida nous
en donne est particulièrement évasive : " l'appareil
consiste en une simple plaque de cristal, encastrée dans une cloison
d'appartement ou posée comme une glace au-dessus d'une cheminée
quelconque"
Seule l'image a fonction descriptive, elle permet
l'économie de toute explication technique. Du procédé
lui-même, rien est dit. L'existence de l'objet technique réside
uniquement dans son usage. Le téléphonoscope de Robida prend
place dans un système de représentation de la technique
qui vise à faire du téléphone un vecteur de diffusion
de contenus variés et non, ce qu'il deviendra également
très vite, l'instrument permettant les conversations, privées
ou non, immédiates et lointaines.
Mais au son, viendra alors s'ajouter l'image : "L'amateur de spectacle
sans se déranger, s'assied devant cette plaque, choisit son théâtre,
établit sa communication et tout aussitôt la représentation
commence... l'illusion est complète, absolue; il semble que l'on
écoute la pièce du fond d'une loge de premier rang"
§§§§§§§
La "fin" d'une technique n'est pas inscrite dans un processus
prédéterminé, son objet n'est pas d'emblée
donné , il est le résultat d'une construction plus ou moins
longue. Elle est le fait de multiples acteurs. Le téléphone
semble un bon exemple des problèmes que rencontre une innovation
: la rapidité ou la lenteur de sa diffusion n'obéissent
pas à des lois universelles. Expliquer la diffusion d'une technique
ne passe pas uniquement par la technique, mais par des facteurs où
l'économique, le social et le culturel sont étroitement
imbriqués. Dans le cas d'un instrument de communication, le nouvel
objet est porteur d'attentes. Successivement et souvent simultanément,
le téléphone a été un objet d'expérimentation,
un jouet scientifique, un substitut du télégraphe, l'esquisse
d'un media de communication de masse, tout en inaugurant, de facto, de
nouveaux modes de communication interactifs. Or, il a été
introduit dans des sociétés qui mutatis mutandis possédaient
leurs propres normes de communication. Il lui fallait séduire.
Par ailleurs, à travers la question du design, des formes de l'objet,
sa mise en scène, se discerne le caractère interactif de
la relation entre un objet et la société, entre un objet
et l'imaginaire dont il est porteur. Saisi à un moment précis
de son histoire, quand il quitte le laboratoire et quand ses concepteurs,
puis les industriels, le mettent en présence d'un marché
qui reste totalement à conquérir, le téléphone
- mais sans doute pourrait-on dire la même chose de toute autre
technique - appelait une mise en scène. Les Expositions furent
sans doute un moment privilégié de cette théâtralisation.
Elles opéraient comme lieu de séduction, de communication.
C'est ce qui fut fait avec le Théâtrophone. D'une scène
cachée où la technique restait confinée à
la complexité du réseau et des terminaux, elle glissait
sur une autre scène, parce que théâtralisée,
où elle s'exhibait. De technique invisible et incompréhensible,
elle se faisait théâtre ou opéra.
Il ne s'agissait
plus de mise à nu ou d'écorché pédagogique,
comme en raffolaient les ouvrages de vulgarisation, mais bien d'une démarche
précise, volontaire, qui consistait à mettre en scène
et donc de jouer avec. Il s'agissait de jeu, partant de décalage,
et non de décalcomanie. On a retrouvé, mais dans un registre
différent, ce même glissement, quand la fiction - qu'elle
soit de l'ordre de l'image animée ou non, du texte littéraire
ou destiné à la scène du théâtre, s'est
emparée de cet étrange objet technique, terminal et réseau
à la fois
La technique se présente alors grimée,
fardée, mise en scène, chaussée de cothurnes. Elle
n'est plus simple instrument mais peut se placer dans une position clé,
celle d'un moteur, de Deus ex machina. Son rôle n'est plus alors
d'être au service d'une volonté humaine mais, comme chez
Villiers ou Verne, c'est elle qui dicte aux acteurs sa propre loi. Elle
renverse le modèle, elle prend le pouvoir. Créée
par l'homme, c'est elle qui à un moment devient maîtresse
de la destinée humaine. Or, dans la mise en scène on est
toujours au bord de ce renversement. Non seulement, elle est le double
de son créateur mais elle le double, le prend de vitesse, pour
le dépasser et le laisser loin derrière. Le double devient
autre
Certes, la
fiction pousse dans ses ultimes retranchements, ce qui pourrait en advenir
de l'objet technique. Mais, dans un processus de diffusion, la mise en
scène, sous des formes variées, intervient - et particulièrement
quand il s'agit d'une technique de communication - dans un premier temps,
celui de la rencontre avec le public. Qu'il s'agisse de la radio, de la
télévision ou d'Internet, on pourrait, sans doute, repérer
aisément ces moments de séduction destinés à
susciter le désir. Ainsi, à l'orée des années
1990, a-t-on pu assister, à grand renfort de publicité et
de manifestations en tous genres ( Net Days et autres Fêtes de l'Internet)
à une véritable mise en scène de l'Internet. Alors
que, dans un premier temps, les utilisateurs du réseau restaient
une minorité, leurs pratiques faisaient l'objet d'un véritable
discours grand public . Si bien qu'Internet a pu être considérée,
comme l'a souligné Patrice Flichy , comme une prophétie
autoréalisatrice. Cependant, dans une histoire de la mise en scène
des techniques de communication, le téléphone garde une
singularité forte. Contemporain d'un premier essor de la consommation
de masse contemporain d'une première massification de l'information,
il introduit une nouveauté radicale : la transmission de la voix
humaine.
Alors, commence
la conversation téléphonique et sa rhétorique dont
Proust a pointé l'apparition "comme maintenant l'usage du
téléphone était devenu courant, autour de lui s'était
développé l'enjolivement de phrases spéciales, comme
jadis autour des thés ". On est, avec cet " enjolivement
des phrases spéciales " au cur d'un processus de communication,
à un moment de codification, celui de la mise en place et de la
mise en scène de normes propres à un nouveau type de conversation,
la conversation téléphonique.
Et, toujours
mise en scène, Ponge avec lequel nous avions commencé, termine
: "
le fameux déclic qui vous délivre sa plainte,
transformée aussitôt en cordiales ou cérémonieuses
politesses
Mais ici finit le prodige et commence une banale comédie.
"
patrice.a.carre@wanadoo.fr
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