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Alliage
48-49 courriel
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Culture,
Science et Technique
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" Les équilibres arrêtés " de Brigitte Nahon
Brigitte
Nahon : Cela tient vraiment tout seul : dans toute cette série,
il n'y a absolument pas de colle, pas de vis, pas de soudures, rien. Cela
tient
Alliage : Vous voulez dire qu'elles sont liées au moment de leur installation ? Brigitte Nahon : Oui, c'est si vrai que lorsque la pièce ne m'appartient plus, je suis parfois incapable - je me sens incapable en tout cas - de remettre la sculpture en place. Amnésie des mouvements Je crée ces sculptures par expérimentation et non par calcul... Donc, la sculpture vendue, je peux me sentir incapable de la remonter. J'en ai même peur, je suis alors trop consciente de son instabilité, qui, cette fois, m'effraie. Elle ne m'appartient plus. Le collectionneur, lui, est plus à l'aise, et aime me montrer qu'il la possède oui, il la possède vraiment. Alliage : Pas de problèmes de sécurité ? Brigitte Nahon : Dans les uvres postérieures à 1997, faites pour EDF, il a quand même bien fallu immobiliser l'équilibre, en soudant aux points justes pour la sécurité du public. De même, pour l'uvre monumentale réalisée à Avignon, où les boules ont été fixées, mais après que l'équilibre a été réalisé. Alliage : Pour les uvres moins monumentales, la fréquentation du public ne menace-t-elle pas ces fragiles équilibres ? Brigitte
Nahon : Moins qu'on pourrait le craindre. Alliage : Y-a-t-il eu des accidents ? Brigitte Nahon : Pour la série des ufs, montrée en 1992, dans le Limousin, à l'abbaye Saint-André-de-Meymac, lors du vernissage, le maire de Meymac ne croyait pas que tout tient en équilibre réel, sans colle, sans aucun truc, ni que les ufs sont crus - je lui avais pourtant dit que je déteste les trucs ! Alors, il touche la pièce au trépied, et la fait tomber. Angoissé, il recule avec son épouse pour éviter la catastrophe, et fait tomber une autre pièce, le " Chariot des ufs ". Ce moment partagé et comique, je le vis très bien, alors qu'eux le vivent très mal Histoire d'équilibrer la situation, je rassure le public, et la directrice est ravie de pouvoir prouver à son public que tout est vrai. Je demande à tout le monde de quitter la salle, coup de balai, passage de serpillière, et je repose les sculptures, avec d'autres ufs prévus au cas où. C'est le manque de confiance qui a rompu l'équilibre. Peut-être faut-il y croire pour que cela tienne, pour garder un équilibre éternel ? Alliage : Et lors de la mise au point de ces uvres ? Par exemple, pour ce travail sur les ufs ? Brigitte Nahon : Avant d'installer ces trois sculptures, j'avais, dans mon atelier de Paris, cassé quatre cent cinquante ufs pour les mettre au point. Pour la pièce au trépied, j'ai augmenté le risque en mettant les ufs crus entre les brides d'acier plein (très lourds), de telle façon que les quatre ufs ne les touchent pas par leurs extrémités, mais soient encastrés entre les bords coupants de quatre trous dans ces anneaux. On dit que les extrémités en voûte d'une coquille d'uf sont très solides. C'est pourquoi, je pose plutôt la tranche coupante des trous de l'anneau sur les ufs, à l'endroit même où on les fend avec un couteau pour les manger à la coque. Alliage : Vous dites ne parfois plus savoir comment remonter une pièce. Cela vous arrive-t-il ? Brigitte Nahon : Pour arriver à remonter une pièce, il faut que je sois toujours dans la même situation, que je travaille dans le même sens. Lorsque, par chance, j'ai vécu cet équilibre la première fois dans mon atelier, je me remets en condition, je retrouve mes gestes naturellement, et tac, cela tient, et c'est un sentiment extraordinaire que j'aime partager. Cette mémoire des gestes, c'est comme d'arrêter l'espace-temps. Je ressens, je vis cet espace intermédiaire. Alliage : Cette confiance nécessaire à l'équilibre, comment la partager avec ceux qui travaillent avec vous ? Brigitte
Nahon : Lorsque je demande des aides, par exemple pour installer cette
bobine en équilibre tenue par cette corde souple - cette pièce
a été montrée dans plusieurs pays -, je demande aux
aides éventuels le silence absolu, et surtout, de croire absolument
que cela va tenir. Les énergies dégagées paraissent
réelles, en tous les cas les miennes, c'est certain. Je dois être
en condition, et si je ressens un manque d'enthousiasme de la part des
assistants présents dans la salle, je leur demande de sortir -
sourire obligatoire : désolée, mais je suis intransigeante
sur cet élément essentiel. Pour mon exposition au Centro
Culturel Banco do Brasil à Rio de Janeiro (2001-2002), j'ai montré
certaines pièces avec les ufs. Et parmi une dizaine d'assistants,
j'ai choisi celui qui avait - à mon sens - le plus tendre et naturel
sourire. Il était si confiant qu'en me passant les ufs sur
l'échelle où j'étais perchée, il chantait
et dansait la samba ; j'ai dû lui dire qu'il me fallait quand même
du silence. Auparavant (toujours à Rio), une jeune femme m'avait
aidée à mettre les bouteilles en place, mais elle a éclaté
en sanglots sous la tension qu'elle vivait, et a dû s'arrêter.
L'installation des uvres met donc en péril l'équilibre
des gens au moins autant que celui des choses. [Voir aussi
le texte de Brigitte Nahon dans Alliage n°40, automne 1999, p. 86]
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