|
|
Alliage
48-49 courriel
|
Culture,
Science et Technique
|
|
Le cirque immobile des choses Jean-Marc Lévy-Leblond
Comment le physicien n'y serait-il pas sensible ? Il verra d'abord, dans ce que Brigitte Nahon appelle ses " équilibres arrêtés ", une splendide illustration de sa notion de métastabilité, cette stabilité fragile que toute perturbation peut ruiner. Si une bille placée au fond d'un bol, écartée de sa position, y revient forcément (stabilité), la même bille, posée en équilibre au sommet du bol retourné le fuira au moindre écart (métastabilité). Si une masse d'eau à +20° C, liquide, le reste même si on y jette un glaçon, le même liquide doucement refroidi à -10°C se figera brutalement en glace sous la même intervention. Mais ce n'est encore qu'une assez pauvre exégèse, trop platement illustrative, de ces uvres. La précarité du monde ne concerne pas seulement tel ou tel phénomène local et particulier, et sa (méta)stabilité pratique par rapport à des modifications concrètes de son environnement. Il faut aussi se poser la question de la stabilité de nos explications théoriques du monde par rapport à de petites modifications des paramètres les conditionnant. Ainsi, l'explication de la distribution des éléments dans l'Univers repose-t-elle sur l'analyse de la formation des noyaux atomiques à partir des particules élémentaires ; les calculs auxquels conduisent cette analyse font intervenir des données numériques fondamentales comme la charge électrique élémentaire, la masse des protons, l'intensité des forces nucléaires, etc. Et là, surprise : une très faible modification de ces paramètres par rapport à leur valeur effective débouche sur des résultats tout à fait distincts. À titre d'exemple, une différence de quelques % dans ces constantes suffirait à rendre impossible ou très rare la formation des noyaux de carbone, élément qui joue un rôle crucial dans l'apparition des molécules complexes, donc de la vie - la nôtre en particulier. Notre existence même est ainsi tributaire des valeurs numériques particulières de certaines constantes, valeurs à notre connaissance absolument contingentes. Il s'en est fallu de peu : un tout petit écart dans ces valeurs, et nous ne serions pas là pour en parler. Notre compréhension de la matière elle-même et de tout l'Univers se révèle ainsi d'une fragilité aussi grande que celle des équilibres arrêtés de Brigitte Nahon ; comme eux, elle n'en est que plus admirable. Mais c'est
dans la confiante audace avec laquelle Brigitte Nahon affronte la fragilité
de son travail que le scientifique peut trouver une résonance plus
profonde encore.
|