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Réflexions sur la notion de " risque anthropologique "
Monette
Vaquin
Au seuil de la transgenèse ou du clonage, les " avancées
" de la biologie engendrent un vif sentiment de menace et posent,
outre d'évidentes questions morales, celle de notre résistance
psychique à la réduction de tout le vivant à un statut
d'objet expérimental ou consommable ; peut-on parler de risques
psychiques, plus encore de risques anthropologiques ? Au moyen de quels
critères peut-on les définir et d'ailleurs, est-ce possible
?
Cette interrogation est singulièrement absente du langage comme
de la littérature dite " bioéthique ", des textes
de loi comme des rapports qui les précèdent, lesquels reposent
sur le postulat d'une science bonne en soi, d'avancées techniques
inéluctables, et d'une résistance supposée illimitée
de l'humain à la liquidation de son milieu comme au brouillage
de ses repères les plus fondamentaux.
La question, dont l'évitement fait symptôme, des risques
anthropologiques, pourrait-elle contribuer à fonder et à
argumenter des seuils raisonnables ? Peut-elle aider à discerner
les possibilités bienfaisantes et dangereuses, dont l'intrication
est le propre des progrès de la biologie ? Il convient d'abord
de reconnaître qu'une telle question, impliquant avant toute autre
catégorie celle du supportable, ne peut engendrer que des réponses
qualitatives, hypothétiques, étrangères à
la visualisation comme à la mathématisation, à la
méthode expérimentale ou à la preuve qui fondent
l'évidence rationnelle pour la science. Elle implique plutôt
des interprètes que des experts. Elle suppose de faire émerger
du sens, des sens multiples, et non des certitudes. A-t-elle la moindre
chance de rencontrer des échos aujourd'hui, dans notre monde épris
de démonstration et de vérification ? Je veux faire le pari
que oui, et que l'approfondissement de ce concept, encore à forger,
pourrait nous aider à distinguer entre les transgressions vivifiantes
et salutaires propres à toute avancée du savoir, et le poison
mortel que constitue l'instrumentalisation généralisée
et légale de l'humain, dans ses effets sur les représentations,
comme sur la transmission d'identifications humaines faisant la place
à cela même qui nous constitue : le lien et la limite.
Je voudrais
maintenant vous faire part des ingrédients qui poussent ma recherche
dans cette direction :
- Bien sûr, mes travaux sur la biologie depuis vingt ans, et notamment
l'opiniâtre observation que ce qui nous revient avec l'apparente
extériorité de la technique est pourtant bien le fait des
hommes. En ce sens, ce que produit la technique, les objets qu'elle investit
comme ceux qu'elle engendre, forment aussi un " dire " à
déchiffrer, le témoignage d'une activité humaine,
saturée d'inconscient et historiquement située, engageant,
bien au-delà des laboratoires, l'écho de l'ensemble du mode
occidental. Quel est le sens de cette lame de fond expérimentale
qui prend la naissance, la transmission ou la mort pour objets, moments
essentiels de l'expérience humaine autrefois dévolus à
des discours et des représentations aujourd'hui tombés en
désuétude ? Que signifie, du point de vue de l'inconscient,
la désexualisation de l'origine ou le clonage humain, le vu
de produire l'homme comme un objet scientifique, enfin maîtrisable
et reproductible à merci, voire enfin compréhensible ? Sous
cet aspect, l'étude de l'imaginaire à l'uvre dans
les formes contemporaines de l'épistémophilie, des désirs
inconscients qui les habitent, le questionnement sur les retombées
déshumanisantes et les risques anthropologiques qui en découlent
constituent un seul et même groupe de préoccupations.
"La fin des grands récits qui marque, tel un trait de civilisation
nouvelle, la pensée occidentale contemporaine, s'est accompagnée
d'une autre fin, celle de l'éthique comme horizon de sens. Cette
double fin représente ce qu'il est convenu d'appeler la crise de
la modernité, et entraîne, avec la crise du sens, celles
de la rationalité et du sujet. " C'est ainsi que la psychanalyste
Isabelle Lasvergnas énonce cette problématique.
L'expérience
de la clinique psychanalytique, qui enseigne que tout sujet humain vit,
en lui-même comme en ses relations, dans la catégorie du
supportable
Au-delà, du symptôme ; et au-delà
encore des irréversibles clivages.
La question ambiguë de la résistance de l'humain : la plasticité
du psychisme, notamment de celui des enfants, dont on sait qu'il est capable
de faire face à des situations plus que défavorables, (mais
à quel prix), est souvent invoqué pour justifier des expérimentations
indécidables. Mais le critère adaptatif ne saurait constituer
un argument moral, bien au contraire . Il signale souvent la complicité
de ceux qui l'emploient avec les expérimentations les plus hasardeuses,
sur le dos d'autrui naturellement ; " Dieu fasse qu'on n'ait jamais
à supporter tout ce que l'on est capable de supporter ", dit
un proverbe yiddish.
- Ma collaboration étroite, ces vingt dernières années,
avec les juristes : le sujet humain ne vit pas sur une île déserte,
mais naît, grandit, se construit, s'allie, se reproduit et meurt
dans " le continent de l'institutionnalité ". Le droit,
lui, est à la fois limite et discours, structurant de ses représentations
de lui-même et des autres. Aujourd'hui, il est appelé à
statuer sur notre relation au corps : à en maintenir l'unité
ou à en consacrer le morcellement ? Sur la relation à notre
descendance : des biens dont on dispose ou des personnes à qui
l'on parle ? Sur la relation aux morts : y a t-il trace de leur parole
de sujets vivants, ou organise-t-on, sans le dire, la nationalisation
des corps ? À part de trop rares exceptions, les juristes sont
fort mal préparés à penser les conséquences
de leurs décisions, et le poids de la forme qu'ils donnent à
celles-ci, sur les psychés de tous.
- Il n'y
a pas de " risque en soi " a-t-on pu dire au cours de ce séminaire
: pas si sûr, et il y a aussi de graves conséquences à
ce relativisme, qui n'en finit jamais et pour lequel, souvent, tout se
vaut ; si le pire n'est pas certain, la happy-end non plus. Il y a des
lieux d'où l'on ne revient pas, ou alors à quel prix, ou
encore qui exercent une attraction létale ; la clinique psychopathologique
nous en fournit un exemple, celui de la psychose. Les mythes religieux,
un autre, celui du chaos, le magma indifférencié, impensé,
d'où émergera un monde commun grâce à des opérations
de nomination qui sont autant de séparations, de différenciations.
Le supposé triomphe de la vie, de l'adaptation ne nous dit rien
de la possibilité de transmission des espaces symboliques laborieusement
conquis par la civilisation.
La science
est-elle encore au service de l'homme ? Le vivant et ses secrets, l'humain
et ses mystères ont-ils les moyens d'échapper aux lois du
marché ? La biologie, la médecine ne représentent-ils
pas aujourd'hui des enjeux industriels et financiers trop lourds pour
s'encombrer d'une morale ? s'interrogent Jacques Testart et C. Godin
Les questions à envisager sont en effets immenses, et inédites
: " En quelques décennies, écrit Louise Vandelac,6
on a isolé, modifié et breveté des gènes,
transgressé des frontières établies depuis des milliers
d'années entre les espèces et les règnes, transformé
le vivant en viviers industriels. " Ajoutons que jouissant de la
double justification, incontestée, du " désir d'enfant
" et des " progrès de la connaissance ", la médecine
de la reproduction a désexualisé l'origine (ce qui est probablement
une affaire d'une autre ampleur que le simple contournement des stérilités
tubaires), expérimenté tout ce qui était possible
en matière de filiation, franchi tous les indécidables,
tous les seuils, dans le sens de la fuite en avant, et nous place face
au clonage, cette double émancipation qui nous désaliénerait
de toutes les différences, celles des sexes et celle des générations.
(Je parle naturellement du point de vue de l'inconscient : nous ne serions
plus engendrés ni dans la différence sexuelle, ni dans la
différence des générations mais comme latéralement,
fils jumeau du père.)7 Je laisse de côté la question,
pourtant centrale, de la violence expérimentale des formes de cette
épistémophilie, dont le caractère non plus descriptif
mais transformateur du vivant a été mis en évidence
par Michel Tibon-Cornillot8 : lapin fluorescent (au gène de méduse),
chèvre produisant de la soie (au gène d'araignée),
embryons congelés et cadavres chauds. C'est une question en soi
que de comprendre pourquoi le strict accomplissement de la raison instrumentale
produit des objets aussi morbides. La croyance en leur caractère
scientifique, ou leur efficacité productive, n'élude pas
la question de l'arbitraire sans loi de leurs sources inconscientes.
De son côté,
le droit, mis devant le fait accompli, " saisi par la biologie "9,
tente d'élaborer des limites, de formuler des interdits. Mais sans
compréhension d'ensemble, sans nommer la destructivité communément
ressentie, et dans le langage des rationalisations ; ce dernier point
est à mon sens le plus grave, le plus lourd de conséquences
pour les esprits ; que peut-on en effet attendre, pour la pensée,
de cette novlangue bioéthique, dont la candeur met mal à
l'aise et dont cependant le succès a envahi toute la presse, les
médias, les rapports, préalables aux lois, les grandes institutions,
du Conseil d'État au CCNE, de l'Académie de Médecine
à l'Assemblée nationale ? catastrophe langagière,
Babel parlée d'une seule voix par les mêmes experts dans
tous les lieux où s'élaborent les décisions, cette
langue, ni scientifique, ni commune, ni juridique, totalement inconnue
il y a moins de trente ans, s'impose avec ses effets déréalisants,
jusque dans les textes de lois eux-mêmes, le Code civil ou le Code
de la Santé publique.
Des exemples
?
Le terme
de " Projet parental ", omniprésent, dont la légitimité
inattaquable a ouvert la porte à toutes les expérimentations
sur le lien de filiation (celui-ci appartient-il à la médecine
?), démantelant le droit de la filiation. La suavité des
représentations concernant les " dons " de gamètes,
assortis de l'éloge de la " générosité
" des donneurs, la supposée bienveillance des motifs masquant
l'apparition du libre échange, assortie du mensonge garanti par
la loi, dans la filiation. En quoi le don de la vie sans celui de la relation,
de la protection et de la responsabilité peut-il être qualifié
de bienveillant ?
L'usage répété
du terme de " dérive ", par exemple, " dérive
eugénique ", " sans identifier le seuil de la dérive
tout en légalisant l'accès aux moyens nouveaux qu'offre
la technique ".10
L'incantation aux " progrès de la connaissance ", alors
que le concept de science lui-même devient flou, que " la dimension
spéculative de la science ne cesse de s'appauvrir ",11 et
que l'on assiste plutôt à un " remodelage généralisé
du vivant ".12
Des organes prélevés après la mort sans recueil du
consentement explicite des sujets de leur vivant ? De la solidarité
sociale. Des gamètes anonymes voyageant à travers le monde
? De l'altruisme. Le clonage thérapeutique des embryons humains
? Hier, cela suscitait la juste horreur associée au clone réservoir
d'organes : aujourd'hui, le Premier ministre le nomme " cellules
de l'espérance ", et lance l'opprobe sur l'emploi du terme
de clonage, moins édifiant, à ce sujet
Le malaise vient de la discordance entre un sentiment d'expérimentation
généralisée, incontrôlable, ne souffrant aucun
renoncement, et un langage qui tente de le nier, tout en le révélant
à son insu : voiler et faire apparaître dans le même
mouvement, c'est une ruse coutumière de l'inconscient. Un exemple
significatif de ce phénomène se trouve au centre même
du dispositif législatif des lois dites de " bioéthique
" de 1994, dans l'article L 152-2, relatif " aux dons et à
l'utilisation des éléments et produits du corps humain,
à l'assistance médicale à la procréation et
au diagnostic prénatal " : " L'assistance médicale
à la procréation est destinée à répondre
à la demande parentale d'un couple. L'homme et la femme formant
le couple doivent être vivants, en âge de procréer,
mariés ou en mesure d'apporter la preuve d'une vie commune d'au
moins deux ans, et consentants préalablement au transfert des embryons
ou à l'insémination. " Si le droit se trouve devant
la nécessité, dans l'apparente banalité de cette
phrase, de redéfinir les évidences qui ont depuis toujours
structuré pour l'humanité le monde connu, c'est parce que
celles-ci sont d'ores et déjà pulvérisées.
Transfert d'embryons chez des femmes ménopausées ; prélèvement
de gamètes après la mort ou avant la naissance (chez des
ftus non viables) ; projet de mêler le matériel génétique
de deux hommes. Si l'offre biomédicale a démantelé
la sexuation, le processus de vieillissement, la mortalité, s'agit-il
d'un simple franchissement de limites, ou d'une attaque de l'humanité,
dans toutes les figures de sa finitude ?
25 décembre 2000 ; le gouvernement jette les bases de la réforme,
tant attendue, des lois de bioéthique : une Agence de la procréation,
de l'embryologie et de la génétique humaines assurerait
une " veille scientifique et éthique "
Dans le
Code civil, on trouverait l'article suivant : " Est interdite toute
intervention ayant pour but de faire naître un enfant, ou de laisser
se développer à compter du stade de la différenciation
tissulaire un embryon humain, qui ne serait pas directement issu des gamètes
d'un homme et d'une femme "
- Janvier 2001 : Dans l'" Avis du CCNE " sur l'avant-projet
de révision des lois de bioéthique, au paragraphe intitulé
" de l'AMP à la recherche sur l'embryon, ouverture contrôlée
des possibilités de recherche sur les embryons surnuméraires
qui ne font plus l'objet d'un projet parental ", on trouve ceci :
" L'abandon du projet parental associé à l'absence
de don aboutit inéluctablement à ce que ces embryons ne
se développent pas, et à terme meurent ou soient détruits.
Dans cette situation, leur permettre d'être inclus, selon les modalités
prévues par le texte, dans un projet de recherche à finalité
thérapeutique, peut constituer la manifestation d'une solidarité
virtuelle entre les géniteurs, une vie appelée à
ne point advenir, et les personnes qui pourraient bénéficier
des recherches ainsi menées
" (Aldous Huxley nous avait
pourtant mis en garde contre la séduction doucereuse de la "
solidarité " ainsi conçue, effaçant les différences
au nom d'un continuum aussi vague que mortifère, lui qui faisait
célébrer des messes du " tout en un ", assortis
de " cantiques de solidarité ", dans son Meilleur des
Mondes)
Quand elle
s'exprime ainsi, la bioéthique s'adresse à la préservation
de la vie organique. Mais elle révèle aussi un état
de décomposition symbolique responsable du sentiment subjectif
de menace et de morbidité. (On devrait parler de " zooéthique
" observe, non sans justesse S. Mussi.13 En effet, de telles déclarations,
émanant d'un comité majoritairement composé de scientifiques,
semblent concerner des " vivants non-parlants ", non affectés
par les effets du langage.
Agence de la procréation, usage des embryons surnuméraires
selon l'accord passé entre leurs géniteurs et l'État,
solidarité virtuelle des embryons congelés, chacun pourra
méditer sur les effets psychiques, sur tous, de tels textes. Certaines
prouesses invitent davantage à la qualification subjective qu'à
l'interminable débat idéologique : un tel paysage convie-t-il
à la joie de vivre ? Est-ce au moyen de ces mots et des représentations
qu'ils induisent qu'une adolescente, par exemple, peut construire sa future
maternité ? que des jeunes donneront un sens à leur vie
?
Ce sont des inquiétudes de cette nature que l'on trouve au cur
du malaise de nombreux citoyens, soucieux de la formidable extension du
pouvoir scientifique et marchand sur le vivant humain, de l'assujetissement
croissant du droit à ce phénomène, de l'univers qui
se profile. Quelles limites mettre à ces pouvoirs, alors que ceux-ci
jouissent à la fois de la légitimité de la science,
de la boulimie du marché, du désarroi du politique, de la
tragique difficulté à en avoir une compréhension
d'ensemble ? Que peut un vague sentiment de malaise, qui peine à
s'énoncer, dans une société où tout s'expérimente,
s'échange ou s'achète, où normes et limites se trouvent
en pleine mutation, et où la science médicale tantôt
caresse l'inconscient dans le sens du poil, tantôt se substitue
aux religions dans d'hypothétiques promesses de salut, ou bien
se meut aux frontières les plus intimes de la vie subjective.
Aucune urgence humaine ne parvient à rendre compte de cet extraordinaire
arsenal de maîtrise. L'urgence consisterait plutôt à
approfondir notre réflexion sur les fantasmes à l'uvre
dans un tel agir, sur les conséquences possibles de cette privatisation
des bases mêmes de la vie.
C'est parce
qu'ils sentent que quelque chose d'irremplaçable est menacé
par l'assaut de la technoscience, soumise à l'inconscient archaïque
et alliée au marché, que tous ceux pour qui le questionnement
éthique n'est pas que décoratif souhaitent prendre en considération
d'autres raisons que celles d'une rationalité strictement instrumentale
et concurrentielle, si sauvage qu'elle défait le monde connu. Ce
n'est ni par obscurantisme, comme on l'a prétendu agressivement
pour les discréditer, ni par frilosité, et pas toujours
au nom d'attachements religieux, que certains perçoivent ou redoutent
un danger anthropologique à ne pas courir, parce que fait d'irréversibilité
et de mutation s'il porte atteinte à la capacité de pensée,
à la texture même des consciences, des représentations,
du jeu des altérités.
Sous peu, en France, si rien ne vient modifier le cours des choses, le
transfert post-mortem de l'embryon fécondé in vitro sera
admis. On introduira pour cela une exception d'euthanasie.
On peut déjà stériliser les handicapés mentaux.
Le diagnostic pré-implantatoire sera généralisé.
Les prélèvements d'organes sur des donneurs vivants seront
étendus et leur recueil sur des cadavres continuera de se passer
du consentement des sujets de leur vivant. Le clonage thérapeutique
sera vraisemblablement licite, et la procréation humaine placée
sous le contrôle d'une instance purement technique, où les
scientifiques, juges et parties, seront les détenteurs des critères
applicables à l'espèce. Les lois d'aujourd'hui dessinent
notre univers mental de demain. Des générations nouvelles
naîtront et grandiront dans ces mots. Qui seront-elles ? Car le
droit ne fait pas que régir des rapports d'altérité
supposés donnés et inlassablement renaissants ; il est aussi
au nombre des (rares) discours, culturellement construits, qui fondent
et structurent les sujets humains, dans leurs représentations d'eux-mêmes
et des autres, dans l'élaboration de lois d'altérité
qui aménagent des espaces de relation et non de confusion. L'habillage
humaniste, s'il peut entretenir une apparence de morale, n'est pas à
la hauteur de la tâche : rien moins que la sauvegarde de la raison,
mais d'une raison humainement habitable (ethos, en grec, signifie demeure).
Une raison non coupée de ses racines identificatoires, psychiques
et affectives, une raison associée aux montages institutionnels
qui disent quelque chose de l'ensemble humain et pérennise le désir
de vie.
Cela ne se
fait pas sans limites, et, au premier chef, sans séparation des
pouvoirs, des compétences et des domaines d'intervention, séparation
sur laquelle se fonde l'idée même de démocratie, dont
le maintien n'est pas plus assuré à l'homme que ne l'est
sa raison elle même.
Les structures parlementaires d'aujourd'hui ne sont pas adaptées
pour répercuter l'inquiétude qu'expriment par de nombreuses
associations, et dont les traces n'apparaissent ni dans les rapports,
ni dans les décisions officielles. Il manque des espaces de débat
où soit pris en compte le sentiment d'implosion de civilisation
que crée le traitement indifférencié du vivant, que
produit le regard strictement technique sur l'humanité. Un pragmatisme
de bon aloi n'est pas à la hauteur des évènements
; et le risque n'est pas celui d'un retour de l'obscurantisme. Il est
celui que fait courir l'aveuglement positiviste à l'ensemble des
hommes.
La biologie
contemporaine nous a appris que l'ensemble du vivant est fait de matériel
moléculaire. Pour les êtres de langage et de relation que
nous sommes, ce matériel est pris dans un réseau de significations,
aussi fluide que la nature elle-même mais qui ne peut être
méconnu. Dans la reconnaissance et le respect de ce petit rien,
tient l'immense distance qui sépare la science de la raison paranoÏaque.
Lacan le pressentait quand, à la fin du séminaire sur "
l'Éthique de la psychanalyse ", il écrivait : "
Comment les pouvoirs ont-ils pu se laisser faire ? La réponse à
ce problème est à chercher du côté d'un certain
effondrement de la sagesse. C'est un fait qu'ils se sont laissé
faire, que la science a obtenu des crédits, moyennant quoi nous
avons cette vengeance sur le dos. Chose fascinante, mais qui, pour ceux
qui sont au point le plus avancé de la science, ne va pas sans
la vive conscience qu'ils sont au pied du mur de la haine. "14
Laissons à Lacan son énigmatique intuition et résumons
nous : on ne peut ni traiter l'humain comme l'amibe, ni souscrire à
l'illusion d'une technoscience toujours bonne, ni parier aveuglément
sur une happy end garantie par la capacité d'adaptation de l'homme.
À quel prix et à quoi ? Que masque ce pari sur la "
capacité d'adaptation ", sinon une douteuse adhésion
au triomphe de la " loi du plus fort ", qui précisément
n'est pas une Loi ?
Les travaux
de la psychanalyste N. Zaltzman sur " la résistance de l'humain
",15 fondés notamment sur la lecture et l'enseignement de
la littérature concentrationnaire, enseignent deux choses, dont
la contradiction n'est peut-être qu'apparente : d'une part, l'existence
et la résistance d'un reste, qu'elle nomme " identification
survivante ", " un reste non effaçable de la condition
psychique humaine par toute thanato-politique ". Mais aussi qu'il
est des dommages qui ne guérissent pas individuellement, des états
de désolation psychiques hors toute pathologie mentale. "
La Shoah fut une atteinte portée à l'identification constitutive
de l'ensemble humain, écrit-elle, (
) une blessure portée
au fondement même du narcissisme, là ou l'amour de soi dépend
vitalement de la valeur libidinale que l'humain dans son ensemble a pour
lui-même, et qu'il peut de ce fait offrir comme valeur investissable
à l'individu. " Et plus loin : " Le narcissisme primaire
n'est pas d'ordre identitaire auto-référé. Sa racine,
sa source pulsionnelle est dans l'identification inconsciente, contenu
collectif, " propriété générale des êtres
humains ", qui se transmet, qui s'enrichit ou souffre par l'histoire
générale de l'humanité. Ce narcissisme se nourrit
aux mises en sens que cette histoire se donne d'elle-même. "
L'inflation,
si souvent évoquée aujourd'hui, des narcissismes individuels
nous masque la profonde dénarcissisation , la meurtrissure, l'atteinte,
la dévalorisation portée à la dignité humaine,
qui n'est que convoquée dans des effets de manche. Mais aussi dont
le maintien et la transmission ont un coût. La " gestion du
parc humain " à la Sloterdjïk, si elle n'est pas une
provocation, n'est pas vraiment une perspective exaltante.
Jusqu'où peut-on aller sans muter, psychiquement, anthropologiquement,
telle est la question. Muter, ce peut être cesser de penser, ou
penser sans plus sentir, ou encore sentir sans penser, et décharger
des motions non psychisées dans des actes de violence Ce peut être
aussi s'adapter : " On peut imaginer un fonctionnement psychique
qui ferait appel à des défenses que nous sommes encore capables
de qualifier de pathologiques et qui deviendraient pour ceux qui nous
suivront la preuve d'une bonne adaptation du sujet à sa réalité
", écrivait P. Aulagnier, spécialiste de la psychose.
Et le philosophe P. Fougeyrolles : " L'homme qui nous suivra sera-t-il
un autre homme, ou un être Autre que l'homme ? "
Il est bien
difficile de savoir si l'avenir sera à la casse du sujet, à
la désubjectivation de masse, comme l'exprime Pierre Legendre,
même si bien des symptômes le laissent redouter ; (ruptures
de transmission, désarroi des jeunes, désarrimage général
et solitude, violences de plus en plus précoces, et plus grave
encore, crimes non reconnus comme tels). Mais il est vrai que bien des
expérimentations se tentent, que le droit consacre, dont d'autres
que nous paieront le prix psychique. Dans l'accroissement obligé
des processus de clivage ? Dans l'illusion d'être auto-engendré,
libéré de toute dette comme de toute culpabilité,
jouissant sans entraves au sein de groupes indifférents s'instrumentalisant
en toute légalité et sans sentiment de transgression ? Dans
un tel cas, ce serait le lien de civilisation, fait de renoncements aux
profits de valeurs collectives, qui se perdrait dans cet avenir narcissique
ou pervers du monde occidental.
Tout ne peut pas être expérimenté, ni soumis à
vérification scientifique : soit parce que c'est impossible, (que
mesure-t-on ? comment ?) ; soit parce que c'est dangereux ou invérifiable
; et surtout, parce que la volonté de tout tenter témoigne
d'une dangereuse excroissance de la pulsion d'emprise, d'une perversion
de la science. L'expérimentation, l'objectivation, nécessités
propres à la science, sont une perversion en matière d'humanité.
Le monde, le monde humain n'est pas un laboratoire. La subjectivité,
l'alliance, les relations symboliques ne sont pas des objets scientifiques.
En matière d'humanité, posséder, c'est détruire
; l'altérité se construit dans cet espace laissé
vide par la pulsion d'emprise, qu'il appartient au droit, comme à
tout discours collectif et peut-être aujourd'hui plus qu'à
tout autre, d'aménager et de défendre. Dans une période
aussi fragile, et en l'absence d'adhésion massive à des
idéaux collectifs, on ne peut qu'être frappé par l'extension
de la fonction anthropologique et symbolique du droit. C'est le droit
qui inscrit " ce qui se passe ", (le fait, fût-il scientifique),
dans la culture, au sens de ce que le psychanalyste J. André nomme
si justement " la culture comme être psychique collectif ".
Comment,
si ce n'est par la traversée d'un " indécidable ",
indécidable dans lequel la biologie a tranché ces dernières
décennies dans le sens de la fuite en avant ? Le droit a le devoir,
plus que jamais, d'être " anthropo-protecteur ", même
si les fondements de ce qui est à protéger sont indiscernables
: ils l'ont toujours été.
Les identifications humaines sont fragiles, et si l'altérité
est construite, c'est qu'elle peut être défaite. Ce que Marie
Balmary résume en une phrase : " L'humanité n'est pas
héréditaire. "16
Nul ne saurait définir ce que serait une " bonne anthropologie
", mais le " risque anthropologique " ne peut-il se reconnaître
" par défaut ", aux souffrances comme aux dangers qu'il
engendre et laisse pressentir ?
Les dé-symbolisations sont reconnaissables à leurs symptômes
: la destruction du tissu relationnel suit toujours la destruction du
tissu symbolique, cette sorte de super-structure chargée de préserver
les différenciations et les altérités, de loger et
de contenir les pulsions, fussent-elles épistémophiliques,
dans le giron de la sublimation. On peut en déduire que c'est l'évidence
de la maladie du tissu relationnel qui renseigne sur la maladie du tissu
symbolique.17 Il est des maladies du corps social que ni la médecine
ni la science ne peuvent endiguer ou guérir. Seule peut les secourir
" l'uvre individuelle collective qu'accomplit la Kulturarbeit
par sa force de transformation de la réalité humaine ".18
Tout ceci
pose plus de questions que cela n'en résout, et n'indique ni où,
ni au nom de quels fondements s'imposent des limites. L'essentiel est
peut-être aujourd'hui dans le repérage de la dictature, fût-elle
de la raison, dans le refus de la fascination comme de l'intimidation,
dans les efforts d'interprêtation, dans la réflexion sur
les conséquences des choix et des dires. Dans des actes d'autonomie
du politique et du droit, de leurs fictions indifférentes au label
scientifique, face à la volonté de tout dévorer de
la technoscience. Actes restaurateurs, en eux-mêmes, d'un processus
de symbolisation d'une dignité en train de se perdre.
Dire, humainement, " je " est un acte de résistance.
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