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Mme Mac Williams et le tonnerre
Mark
Twain
Oui, Monsieur,
continua M. Mac Williams - car il parlait depuis un moment -, la crainte
du tonnerre est l'une des plus désespérantes infirmités
dont une créature humaine puisse être affligée. Elle
est en général limitée aux femmes. Mais parfois,
on la trouve chez un petit chien, ou chez un homme. C'est une infirmité
spécialement désespérante, par la raison qu'elle
bouleverse les gens plus qu'aucune autre peur ne peut le faire, et qu'il
ne faut pas songer à raisonner avec, non plus qu'à en faire
honte à celui qui l'éprouve. Une femme qui serait capable
de regarder en face le diable - ou une souris - perd contenance et tombe
en morceaux devant un éclair. Son effroi est pitoyable à
voir.
Donc, comme j'étais en train de vous le dire, je m'éveillai,
avec, à mes oreilles, un gémissement étouffé
venant je ne savais d'où : Mortimer ! Mortimer ! Dès que
je pus rassembler mes esprits, j'avançai la main dans l'obscurité,
et je dis :
- Évangéline, est-ce vous qui appelez ? Qu'y a-t-il ? Où
êtes-vous ?
- Enfermée dans le placard à chaussures. Vous devriez être
honteux de rester là à dormir au milieu d'un tel orage.
- Bon ! comment pourrait-on être honteux, si l'on dort ? C'est peu
logique. Un homme ne peut pas être honteux quand il dort, Évangeline.
- Vous ne voulez pas comprendre, Mortimer, vous savez bien que vous ne
voulez pas.
Je perçus un sanglot étouffé.
Cela coupa net le discours mordant que j'allais prononcer. Et je dis,
par contre :
- Je suis désolé, ma chérie, je suis tout à
fait désolé. Je n'avais pas la moindre intention... Revenez
donc, et...
- Mortimer !
- Ciel ! Qu'y a-t-il, mon amour ?
- Prétendez-vous dire que vous êtes encore dans ce lit ?
- Mais évidemment.
- Sortez du lit immédiatement. J'aurais cru que vous auriez quelque
souci de votre vie, pour moi et les enfants, si ce n'est pour vous.
- Mais, mon amour !...
- Ne me parlez pas, Mortimer. Vous savez très bien qu'il n'y a
pas d'endroit plus dangereux qu'un lit, au milieu d'un orage. C'est dans
tous les livres. Mais vous resteriez là, à risquer volontairement
votre vie, pour Dieu sait quoi, à moins que ce soit pour le plaisir
de discuter et...
- Mais que diable, Évangéline, je ne suis pas dans le lit,
maintenant. Je...
(Cette phrase fut interrompue par un éclair soudain, suivi d'un
petit cri d'épouvante de Mme Mac Williams. et d'un terrible coup
de tonnerre.)
- Là ! vous voyez le résultat ! Ô Mortimer, comment
pouvez-vous être assez impie pour jurer à un tel moment !
- Je n'ai pas juré. Et ce n'est pas ce qui a causé le coup
de tonnerre, dans tous les cas. Il serait arrivé pareil, si je
n'avais pas dit un mot. Vous savez très bien, Évangéline.
du moins vous devriez savoir, que, l'atmosphère se trouvant chargée
d'électricité...
- Oui, raisonnez, raisonnez, raisonnez ! Je ne comprends pas que vous
ayez ce courage, quand vous savez qu'il n'y a pas sur la maison un seul
paratonnerre, et que votre pauvre femme et vos enfants sont absolument
à la merci de la Providence. - Qu'est-ce que vous faites ? Vous
allumez une allumette ! Mais vous êtes complètement fou !
- Par Dieu ! Madame, où est le mal ? La chambre est aussi noire
que le cur d'un mécréant, etc.
- Soufflez cette allumette ! Soufflez-la de suite. Etes-vous décidé
à nous sacrifier tous ? Vous savez qu'il n'y a rien qui attire
la foudre comme une lumière. (Fzt ! crash ! boum ! bolooum ! boum
!)
- Oh ! entendez ! Vous voyez ce que vous faites
- Pas du tout. Une allumette peut attirer la foudre. C'est après
tout possible. Mais elle ne cause pas la foudre. Je parierais bien n'importe
quoi. Et encore, pour l'attirer, elle ne l'attire pas pour deux sous.
Si cet éclair était dirigé vers mon allumette, c'était
pauvre comme adresse. Ce serait touché une fois sur un million.
Vrai, à la foire, avec une adresse pareille...
- Par pudeur. Mortimer ! C'est au moment où nous nous trouvons
juste en présence de la mort, à ce moment si solennel, que
vous osez parler ainsi ! Si vous ne songez pas à ce qu'il y aura
après... Mortimer !
- Eh bien
- Avez-vous dit vos prières, ce soir ?
- Je
j'y ai pensé, mais je me suis mis à calculer
combien font douze fois treize, et
(Fzt ! Boum, berroum, boum ! bumble, bumble - bang ! pan !)
- Oh ! nous somme perdus ! Plus d'espoir ! Comment avez-vous pu commettre
une telle négligence, en un tel moment !
- Mais quand je me suis couché, ce n'était pas du tout un
tel moment. Il n'y avait pas un nuage au ciel. Comment aurais-je pu penser
qu'il allait y avoir tout ce tapage et ce tohu-bohu pour un petit oubli
comme celui-là ? Et je ne trouve pas que ce soit juste à
vous de faire tant d'affaire, car, après tout, c'est un accident
très rare. Je n'avais pas oublié mes prières depuis
le jour que j'ai amené ce tremblement de terre, vous vous rappelez,
il y a quatre ans.
- Mortimer ! Comme vous parlez ! Avez-vous oublié la fièvre
jaune ?
- Ma chère, vous êtes sans cesse à me jeter à
la tête la fiè-vre jaune, et je trouve cela tout à
fait déraisonnable. On ne peut même pas envoyer directement
un télégramme d'ici à Memphis, comment voulez-vous
qu'un petit oubli religieux de ma part aille si loin ! J'admets pour le
tremblement de terre, parce que j'étais dans le voisinage. Mais
que je sois pendu si je dois accepter la responsabilité de chaque
damné
(Boum, berooum, booum, pan !)
- O mon cher, mon cher ! Je suis sûre qu'il est tombé quelque
part. Mortimer ! Nous ne verrons pas le jour suivant. Puissiez~vous vous
rappeler, pour votre profit, quand nous serons morts, que c'est votre
langage impie
Mortimer !
- Eh bien ! quoi ?
- J'entends votre voix qui vient de... Mortimer, seriez-vous par hasard
debout devant cette cheminée ouverte ?
- C'est exactement le crime que je suis en train de commettre.
- Sortez de là tout de suite ! Vous paraissez décidé
à nous faire tous périr. Ignorez-vous qu'il n'y a pas de
meilleur conducteur de la foudre qu'une cheminée ouverte ? Où
êtes-vous maintenant ?
- Je suis ici, près de la fenêtre.
- Je vous en supplie, Mortimer. Etes-vous devenu fou ? Éloignez-vous
vite. L'enfant à la mamelle connaît le danger de se tenir
près d'une fenêtre pendant un orage. C'est mon dernier jour,
mon pauvre ami. Mortimer !
- Oui.
- Qu'est-ce qui remue comme cela ?
- C'est moi.
- Que faites-vous donc ?
- Je cherche à enfiler mon pantalon.
- Vite, vite, jetez-le. Vous allez tranquillement vous habiller avec un
temps pareil ! Et cependant, vous le savez fort bien, toutes les autorités
s'accordent pour dire que les étoffes de laine attirent la foudre.
O mon cher ami, n'est-ce pas assez que votre existence soit en péril
par des causes naturelles, que vous fassiez tout ce qu'il est humainement
possible de faire pour augmenter le danger ! Oh ! Ne chantez pas ! À
quoi donc pensez-vous ?
- Bon ! Encore
Où est le mal ?
- Mortimer, je vous ai dit, non pas une fois, mais cent, que le chant
cause des vibrations dans l'atmosphère, et que ces vibrations détournent
le courant électrique, et que
Pourquoi donc ouvrez-vous cette
porte ?
- Bonté divine, Madame ! Quel inconvénient y a-t-il là
?
- Quel inconvénient la mort ; voilà tout. Il suffit d'avoir
étudié la question une seconde pour savoir que faire un
courant d'air, c'est adresser une invitation à la foudre. Cette
porte est encore aux trois quarts ouverte. Fermez-la soigneusement. Et
hâtez-vous, ou nous allons tous mourir. Oh ! quelle affreuse chose
d'être enfermée avec un fou dans un cas semblable !
- Que faites-vous, Mortimer ?
- Rien du tout. J'ouvre le robinet de l'eau. On étouffe. Il fait
chaud, et tout est fermé. Je vais me passer un peu d'eau sur la
figure et les mains.
- Vous avez tout à fait perdu la tête. Sur cinquante fois
que frappe la foudre, elle frappe l'eau quarante-neuf fois. Fermez le
robinet.. O mon ami, rien ne peut plus nous sauver ! Il me semble que
Mortimer ! qu'est-ce qu'il y a ?
- C'est ce damné
C'est un tableau que j'ai fait tomber.
- Alors, vous êtes près du mur ! Je n'ai jamais vu pareille
imprudence. Vous ne savez pas que rien n'est meilleur conducteur de la
foudre qu'un mur ! Ecartez-vous ! Et vous alliez encore jurer. Oh ! comment
pouvez-vous être si désespérément criminel,
quand votre famille est dans un tel péril ! Mortimer ! avez-vous
commandé un édredon, comme je vous l'avais dit ?
- Je l'ai tout à fait oublié.
- Oublié ! Il peut vous en coûter la vie ! Si vous aviez
un édredon, maintenant, vous pourriez l'étendre au milieu
de la chambre et vous coucher, vous seriez tout à fait en sûreté.
Venez vite ici, venez vite, avant que vous ayez l'occasion de commettre
quelque nouvelle folie imprudente.
J'essayai d'entrer dans le réduit, mais nous ne pouvions pas y
tenir tous deux, la porte refermée, sans étouffer. Je fis
ce que je pus pour respirer, mais je fus bientôt forcé de
sortir. Ma femme me rappela :
- Mortimer, il faut faire quelque chose pour votre salut. Donnez-moi ce
livre allemand qui est sur le bord de la cheminée, et une bougie.
Ne l'allumez pas. Donnez-moi l'allumette. Je vais l'allumer ici dedans.
Il y a quelques instructions dans ce livre.
J'eus le livre, au prix d'un vase et de quelques menus objets fragiles.
La dame s'enferma avec la bougie. Ce fut un moment de calme. Puis elle
appela :
- Mortimer, qu'est cela ?
- Rien que le chat.
- Le chat ! Nous sommes perdus. Prenez-le, et enfermez-le dans la salle
de bains. Vite, vite, mon amour ! Les chats sont pleins d'électricité.
Je suis sûre que mes cheveux seront blancs quand cette nuit effroyable
sera passée.
J'entendis de nouveau des sanglots étouffés. Sans cela,
je n'aurais pas remué pied ou main pour une pareille entreprise
dans l'obscurité.
Cependant, je vins à bout de ma tâche, par-dessus chaînes
et toutes sortes d'obstacles divers, tous durs, la plupart à rebords
aigus. Enfin, je saisis le chat acculé sous la commode, après
avoir fait pour plus de quatre cents dollars de frais en mobilier brisé,
et aux dépens aussi de mes tibias. Alors, me parvinrent du placard
à chaussures ces mots sanglotants :
- Le livre dit que le plus sûr est de se tenir debout sur une chaise
au milieu de la chambre, Mortimer. Les pieds de la chaise doivent être
isolés par des corps non conducteurs. C'est-à-dire que vous
devez mettre les pieds de la chaise dans des verres.
(Fzt! Booum ! boum ! pan !)
- Oh ! écoutez ! Dépêchez-vous, Mortimer, avant d'être
foudroyé.
Je m'occupai de trouver les verres. J'eus les quatre derniers, après
avoir cassé tout le reste. J'isolai les pieds de la chaise, et
m'enquis de nouvelles instructions.
- Mortimer. voici le texte allemand : " Pendant l'orage, il faut
garder attaché de soi... métaux... c'est... bagues, garder
montres, clefs.... et on ne doit jamais... ne pas... se tenir dans les
endroits... où sont placés des métaux nombreux ou
des corps... reliés ensemble, comme... des poêles articulés,
des foyers, des grilles... " Qu'est-ce que cela signifie, Mortimer
? Veut-il dire que l'on doit garder les métaux sur soi, ou se garder
d'en avoir ?
- Ma foi, je ne sais trop. C'est un peu confus. Toutes les phrases allemandes
sont plus ou moins obscures. Pourtant, je crois qu'il faut lire "
attaché à ". La phrase est plutôt au datif, avec
un petit génitif ou un accusatif piqué çà
et là, pour l'ornement. D'après moi, cela signifie qu'on
doit garder sur soi des métaux.
- Ce doit être cela. Cela saute aux yeux. C'est le même principe
que pour les paratonnerres, vous comprenez. Mettez votre casque de pompier,
Mortimer ! C'est presque du pur métal.
Il n'y a rien de plus lourd, de plus embarrassant, de moins confortable
qu'un casque de pompier sur la tête, par une nuit étouffante,
dans une chambre fermée. Il faisait si chaud que mes vêtements
de nuit déjà me paraissaient trop pesants.
- Mortimer, je songe qu'il faut protéger le milieu de votre corps.
Auriez-vous l'obligeance de mettre à la ceinture votre sabre de
garde national ?
J'obéis.
- Maintenant, Mortimer, il faut s'occuper de garantir vos pieds. S'il
vous plaît, chaussez vos éperons.
Je chaussai les éperons, en silence, et fis mon possible pour rester
calme.
- Mortimer, voici la suite : " il est très dangereux... il
ne faut pas... ne pas sonner les cloches... pendant l'orage... de la cloche
pouvant attirer la foudre. " Mortimer ! Cela veut-il dire qu'il est
dangereux de ne pas sonner les cloches des églises pendant l'orage
?
- Il me semble que c'est bien le sens, si le participe passé est
au nominatif, comme il me paraît. Cela veut dire, je pense, que
la hauteur du clocher et l'absence de courant d'air font qu'il est très
dangereux de ne pas sonner les cloches pendant un orage. Ne voyez-vous
pas, d'ailleurs, que l'expression
- Peu importe, Mortimer. Ne perdez pas en paroles un temps précieux.
Allez chercher la grosse cloche du dîner. Elle est dans le hall,
sûrement. Vite, Mortimer, mon ami, nous sommes presque sauvés.
O mon cher, nous allons enfin être en sûreté !
Notre petit cottage est situé au sommet d'une chaîne de collines
assez élevées, dominant une vallée. Il y a plusieurs
fermes dans le voisinage. La plus proche est à quelque trois ou
quatre cents mètres.
Il y avait bien sept ou huit minutes que, monté sur une chaise,
je faisais sonner cette satanée cloche, quand les volets de notre
fenêtre furent soudain tirés du dehors, la clarté
d'une lanterne sourde traversa la fenêtre ouverte, suivie d'une
question enrouée :
- Que diable se passe-t-il ?
L'embrasure était pleine de têtes de gens. Les têtes
étaient pleines d'yeux qui regardaient avec stupeur mon accoutrement
belliqueux.
Je laissai tomber la cloche, sautai tout honteux en bas de la chaise et
dis :
- Il n'v a rien du tout, mes amis ; seulement un peu de trouble causé
par l'orage. J'essayais d'écarter la foudre.
- Un orage ? La foudre ? Quoi donc, monsieur Mac Williams, avez-vous perdu
l'esprit ? Il fait une superbe nuit d'étoiles. Pas l'ombre d'un
nuage dans le ciel.
Je regardai au dehors, et fus si surpris que je restai un moment sans
pouvoir parler.
- Je n'y comprends rien, dis-je enfin. Nous avons vu distinctement la
lueur des éclairs à travers les volets et les rideaux, et
entendu le tonnerre.
Tous les assistants, successivement, tombèrent de rire sur le sol.
Deux en moururent. Un des survivants remarqua :
- Il est malheureux que vous n'ayez pas songé à ouvrir vos
jalousies et à regarder là-bas, au sommet de cette colline.
Ce que vous avez entendu, c'est le canon. Ce que vous avez vu, ce sont
les feux de joie. Il faut vous dire que le télégraphe a
apporté quelques nouvelles ce minuit. Garfield est élu.
Voilà toute l'histoire.
- Enfin, monsieur Twain, comme je le disais au début, ajouta monsieur
Mac Williams, les moyens de se préserver d'un orage sont si efficaces
et si nombreux que l'on ne pourra jamais me faire comprendre comment il
peut y avoir au monde des gens qui s'arrangent pour être foudroyés.
Là-dessus, il ramassa son sac et son parapluie et prit congé,
car le train était à sa station.
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