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Les
champs de l'expérimentation. Remarques
sur la frontière séparant les laboratoires et les espaces
sociaux
Michel Tibon-Cornillot La notion
d'essai au champ appelle son corollaire, celle d'essai en milieu confiné,
ces deux expressions indiquant à la fois une continuité
marquée par le thème de l'essai (aussi appelé expérimentation)
et une différence, celle qui sépare l'espace des champs,
c'est-à-dire l'espace social ouvert, de l'espace confiné.
Je voudrais montrer que les expressions balisant cette rencontre renvoient
en amont à des distinctions importantes, à des frontières
et des transgressions de ces frontières qui se trouvent au cur
des problématiques abordées. Constitution de la frontière séparant l'homogénéité et la clôture des espaces laboratoires et le polymorphisme ouvert des espaces sociaux Le couple de notions essai au champ - essai en milieu confiné est interprété le plus souvent dans un contexte marqué par des questions de sécurité. Le confinement permettrait en quelque sorte d'éviter des catastrophes. Disons tout de suite que cette interprétation reste encore superficielle, même si elle rend compte de certains aspects du rôle de la clôture du laboratoire. La distinction proposée entre ces deux types d'espaces expérimentaux renvoie en réalité à une distinction bien plus ancienne, dont les origines s'enracinent dans la naissance des sciences modernes, il y a plus de quatre siècles. Pour des raisons essentielles, tenant au statut même des mathématiques et du monde sensible, les premiers fondateurs de ces nouveaux types de connaissances, et particulièrement Galilée, furent amenés à construire des espaces clos, soigneusement séparés du reste du monde environnant, espaces qui donnèrent naissance aux laboratoires. Quelques brefs rappels permettent de suivre cette constitution ; ils peuvent nous éclairer. Les laboratoires comme chantier de construction d'un monde nouveau Les fondateurs
des sciences modernes, Galilée, Marin Mersenne, Descartes, Pascal,
Gassendi ont considéré que les mathématiques étaient
en même temps le langage fondamental de la connaissance, davantage,
qu'elles formaient la structure même du réel. Ce statut fondamental
donné aux mathématiques ne concerne pas seulement la certitude
de leurs démonstrations, mais aussi le fait qu'elles constituent
le substrat de la Nature, du réel. Par un retour sur lui-même,
chacun peut, selon Galilée, " retrouver l'exercice de son
entendement et découvrir en sa mémoire les fondements de
la connaissance du réel, l'alphabet, c'est-à-dire les éléments
du langage - du langage mathématique - que parle la nature créée
par Dieu ". Il s'agit de retrouver l'essence mathématique de la nature à travers le chaos des impressions, l'entrechoquement des choses, " la cohue des phénomènes ". Tel est le nouveau programme que doit suivre la recherche de la vérité. Mais là, précisément, commencent les difficultés, ainsi que l'avaient prévu les adversaires de Galilée. C'est pourquoi Galilée fait dire à Simplicio, le personnage des Dialogues représentant ses adversaires aristotéliciens que " toutes ces subtilités mathématiques sont vraies ou abstraites, mais, appliquées à la matière sensible et physique, elles ne répondent à rien ". La matière terrestre ne concrétise jamais des formes géométriques précises. Dans le monde réel, il n'y a ni droites, ni plans, ni triangles, ni sphères, on ne peut donc appliquer à l'étude du monde physique les lois de la géométrie. Si l'on reste malgré tout fidèle à l'hypothèse fondatrice qui installe les mathématiques en position centrale, on peut maintenir le principe selon lequel le réel est, en dernière instance, mathématique, et admettre que les êtres physiques imitent plus ou moins bien les êtres géométriques. Mais l'on se heurte à une autre difficulté insoluble, dans la mesure où, n'ayant aucun moyen d'évaluer l'écart séparant figures géométriques et figures réelles, on ne saurait prétendre de cette manière avoir accès à une vraie connaissance du réel. Galilée, alias Simplicio, reprend alors à son compte la critique profonde que font les aristotéliciens à ceux qui croient pouvoir approcher mathématiquement le monde physique : il est impossible, à l'aide de raisonnements mathématiques précis, rigides, simplificateurs, de rendre compte de la réalité multiple, imprécise, ondoyante, du monde physique. Pour sortir
de ce cercle vicieux, Galilée invente une solution qui tiendra
un rôle éminent dans le développement des sciences
modernes. Il renvoie dos à dos ceux qui se contentent d'affirmer
interminablement le rôle éminent des mathématiques,
et ceux qui leur refusent cette prééminence. Refusant le
caractère purement abstrait des mathématiques, Galilée
va les révéler à tous en les incarnant à travers
des phénomènes construits à partir d'elles, les expériences.
Tel est donc le sens le plus profond de l'expérimentation, l'origine
des laboratoires. Galilée
introduit dans un monde chaotique une nouvelle lignée de phénomènes
et d'êtres intelligibles, présentant dans le monde sensible
les premières créations transparentes aux intelligibilités
mathématiques. Il inaugure une nouvelle histoire, où se
constitue et se développe un nouveau monde reconstruit à
partir des débris de l'ancien. II ouvre ainsi l'immense chantier
des hommes d'Occident qui, des petits laboratoires soigneusement clôturés,
passeront à d'autres espaces rationnels, ceux des usines, par exemple,
là où travail rationalisé et machines mécaniques,
réduiront et transformeront à grande échelle les
matériaux naturels et diffuseront à l'échelle planétaire
les objets techniques. Et cette circulation, en ronds concentriques toujours
plus larges et plus serrés, formera à son tour une nouvelle
nature reconstruite, artificielle, toujours plus rationnelle. Cette première
expérience construite, fondant l'espace réservé des
laboratoires, met en branle un mouvement synergique complexe où
les réalisations scientifiques sortant des laboratoires, se transfèrent
à l'industrie. Celle-ci, à son tour, en propage les retombées
dans la vie sociale des hommes. De ce processus, surgira peu à
peu et se mettra en place un nouveau monde, le nôtre. La raison militante est la face active de la raison, indissolublement liée à son versant spéculatif, créant pour elle un monde de moins en moins opaque à son projet de transparence. Dans ce contexte, la raison observante moderne peut participer à l'édification du chantier interminable où se construit un autre monde plein de sens, un monde incarnant peu à peu un ordre autonome à travers l'expérimentation scientifique, à travers les réseaux des laboratoires et des usines. Passons alors à la limite : ne s'agit-il pas de substituer au monde initial donné un autre monde, rendu perméable au travail de la mathématisation ? La rationalité à l'uvre dans les sciences modernes aurait donc deux versants, un versant spéculatif, théorique, et un versant activiste, militant, ayant pour objectif de reconstruire la nature afin qu'elle devienne diaphane, transparente à l'il de la raison spéculative. Extension et transgression de la frontière espaces clos des laboratoires-espaces sociaux ouverts Circulation et blocage entre les espaces laboratoires et les espaces sociaux Les quelques rappels que l'on vient de proposer permettent de mieux situer la distinction entre les espaces au champ et les espaces confinés. La constitution de ces espaces et de la frontière qui les sépare s'inscrit d'abord dans l'une des structures les plus représentatives des sciences modernes, la fondation des laboratoires. Mais l'histoire de la constitution de cette frontière est en même temps l'histoire de ses transgressions. Jamais, depuis la fondation des sciences modernes, ses adeptes ne se sont contentés de leur travail en laboratoire. Animés par un ardent prosélytisme, les scientifiques ont participé de façon active et permanente au travail de rationalisation des formes sociales, de la production industrielle, des armements, de la médecine, en fonction du grand projet de numérisation et de transformation du monde. Descartes, déjà, avait exprimé cette vocation active de la rationalité nouvelle : " Au lieu de cette philosophie spéculative qu'on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l'eau, de l'air, des astres, des cieux et tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils nous sont propres, et ainsi, nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. " Cette volonté transformatrice, qui anime ce que l'on a appelé raison militante, s'est heurtée et se heurte encore maintenant à d'importantes résistances. Ces résistances peuvent avoir pour origine des incompatibilités structurelles liées à des approches complètement différentes. Il semble que ce soit le cas en ce qui concerne les rapports entre sciences et religions. Ces résistances peuvent aussi trouver leur origine dans des comportements arrogants ou peu pédagogiques de la part des détenteurs de la rationalité scientifique. Mais plus souvent, les réticences, les rejets des approches scientifiques ont pour origine des transgressions graves de la frontière séparant les espaces clos des laboratoires et les espaces-mondes. La situation créée par l'industrialisation est à cet égard révélatrice. L'implication totale des agents qui inaugurèrent et développèrent l'industrialisation a trouvé ses justifications les plus profondes dans la recherche du progrès des sciences et des techniques. L'extrême violence sociale qui en résulta en Europe et dans les colonies fut à l'origine de très profondes remises en cause du projet des sciences modernes et marqua de manière irréversible les rapports sociaux entre les populations laborieuses et les gens des laboratoires. La construction dans les espaces publics et sociaux, de locaux industriels spécialisés où pouvaient se mettre en place la rationalité du travail, la division des tâches, a correspondu à un grand moment de cette transgression des frontières entre les deux types d'espaces. Ce projet ne put se mettre en place qu'avec l'aide de nombreux acteurs sociaux, policiers, médecins, pédagogues. On peut aussi
suivre la trace des franchissements de cette frontière dans l'ensemble
des questions concernant les armements et les guerres modernes. La première
guerre mondiale peut être considérée comme l'un des
grands moments au cours duquel les populations furent amenées à
connaître " expérimentalement " le déploiement
des nouvelles armes issues des progrès de la chimie, de la physique,
des planifications des transports, etc. (en France, la moitié des
adultes mâles âgés de 18 à 55 ans fut tuée,
blessée, ou gazée). Mais le mouvement de ces transgressions
se manifeste en permanence, ainsi qu'on peut l'observer dans le cas de
l'eugénisme, où il s'agit d'appliquer à l'ensemble
de la population des procédures sélectives issues de la
génétique. En règle générale, ces transgressions
deviennent plus fréquentes lorsque les conditions sociales et politiques
se dégradent, ou que les réglementations juridiques et leurs
applications deviennent moins contraignantes. C'est alors qu'apparaissent
les multiples formes d'expérimentations sur l'homme qui sont autant
de tentations pour les chercheurs. Il faut bien reconnaître que
les XIXe et XXe siècles sont marqués par ce type de violence
de masse au cours desquelles des populations entières deviennent
des réserves d'organismes de laboratoires sur quoi il est possible
de pratiquer des expérimentations scientifiques. L'ambiguïté du concept d'essai au champ appelé aussi expérimentation au champ Une dernière remarque s'impose qui concerne la désignation même d'essai au champ. Mais cette fois, ce n'est plus le concept d'espace au champ que nous interrogeons, mais celui des essais pratiqués dans ces champs. L'utilisation indifférenciée des termes d'essais ou d'expérimentation telle qu'on peut la lire dans les textes ministériels de travail révèle bien la situation qui est au cur de ces réflexions, dans la mesure où le terme d'expérimentation renvoie aux espaces des laboratoires. Quel est alors le statut de ces expérimentations au champ, c'est-à-dire de ces expérimentations de laboratoire pratiquées dans des espaces sociaux ? Au nom de quelle rationalité se fait cette extension vers des espaces sociaux ouverts ? Ne s'agit-il en ce cas que d'une manifestation parmi d'autres de ce prosélytisme incitant certains chercheurs à franchir imprudemment une frontière stratégique, ou faut-il y lire l'expression d'alliances plus efficaces et plus profondes entre ceux-ci et des acteurs économiques et financiers ? Je vais donc examiner ce dernier point dans le contexte de la fabrication des organismes génétiquement modifiés. La spécificité des frontières et de leurs transgressions dans le cas des OGM Vers un changement d'échelle des risques en biologie Anticipation
technique et affaiblissement conceptuel Cet aspect
technique intuitif, manipulateur, qui précède sans cesse
le mouvement des concepts et lui ouvre des voies nouvelles, se lit aussi
très bien dans la découverte et le développement
des techniques du génie génétique. Lorsque l'étude
conceptuelle des phénomènes organiques trouve ses limites
face à leur trop grande complexité, et ce stade est rapidement
atteint, le relais est pris par l'ingénierie génétique.
La présence permanente, en génétique, d'une masse
d'opérations non théorisées, manifeste le rôle
tenu par cette part technique au sein du mixte scientifico-technique,
part sans cesse déniée, toujours présente. Un premier
court-circuit : des laboratoires à l'industrie Un deuxième
court-circuit : la diffusion industrielle de produits mal connus Cette convergence
fait apparaître une situation nouvelle, caractérisée
par un changement d'échelle qui, à son tour provoque des
modifications qualitatives des risques encourus. Il n'est plus possible
de se limiter à des approches fondées sur des répartitions
gaussiennes des données collectées. Ces analyses, qui tentent
de tracer quelques orientations prédictives à partir d'un
traitement quantitatif de données déjà advenues,
sont nécessaires mais pas suffisantes. Elles ne peuvent rendre
compte d'événements singuliers créés par la
bio-industrie, liant directement des productions de laboratoires aux ateliers
industriels de fabrication, c'est-à-dire mettant en contact des
produits ou des organismes modifiés, mal contrôlés,
avec des populations considérables. Ce changement d'échelle
est à l'origine de situations nouvelles, à la fois par le
caractère quasi inéluctable des accidents, et par leur éventuelle
nouveauté radicale. Adresse aux responsables chargés des " essais au champ " La question
des expérimentations au champ s'inscrit dans un contexte historique
plus vaste et toujours très sensible, celui des frontières
séparant des espaces rationnels et des espaces sociaux bien plus
complexes. À de nombreux moments, le franchissement de cette frontière
s'est accompagné de grandes violences sociales liées au
caractère organisé et implacable de certains projets rationnels
(l'eugénisme), à des engagements politiques volontaristes
en faveur de ces transgressions (essais vaccinaux de masse en Afrique
centrale), à des erreurs individuelles et collectives de diagnostics
et de soins liés à l'ignorance.
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