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Les
mécanismes de la décision face au risque
Éric Raufaste, Denis J. Hilton
Comment provoquer des renversements de préférence La notion de renversements de préférence Une nouvelle maladie se répand dans votre ville. Deux vaccins sont disponibles. L'un est certain de sauver 200 vies, mais pas une de plus, tandis que l'autre a une chance sur trois de sauver 600 vies et deux chances sur trois de n'en sauver aucune. Vous êtes responsable du choix du vaccin qui sera appliqué. Lequel choisissez-vous ? Imaginez maintenant l'arrivée d'une nouvelle maladie. Deux autres vaccins sont disponibles. Avec le premier, il est certain que 400 personnes mourront. Avec le second, il y a une chance sur trois que personne ne meure et deux chances sur trois que 600 personnes meurent. Lequel choisissez-vous ? Les résultats expérimentaux montrent que les sujets placés devant le premier choix préfèrent, majoritairement et significativement, l'option la moins incertaine (certitude de sauver 200 vies). Ceux placés devant le second choix préfèrent l'option la plus incertaine (possibilité de sauver 600 vies). Or, ces problèmes sont logiquement équivalents ! Paul Slovic et Sarah Lichtenstein, les premiers, ont démontré que des caractéristiques superficielles du problème, non pertinentes d'un point de vue rationnel, ont un impact qualitatif et quantitatif important sur le choix final, au point de provoquer de tels renversements de préférences. Ainsi, des paris présentant une forte probabilité de gagner une petite somme sont plus souvent choisis que des paris équivalents présentant une faible probabilité de gagner une forte somme. De plus, quand on demande aux sujets d'indiquer une valeur pour les paris, les paris fortement valorisés sont ceux impliquant une forte somme peu probable alors que les mêmes sujets préféraient les paris impliquant une forte probabilité de petit gain. Depuis, de nombreuses études ont confirmé la possibilité d'induire des renversements de préférences entre des options rationnellement équivalentes. En effet, les préférences ne préexistent généralement pas dans l'esprit des individus mais se construisent au cours du processus décisionnel. Or, la présentation du problème influence ce processus de construction des préférences. Nous allons d'abord présenter une théorie psychologique de l'utilité espérée, qui vise à expliquer ces effets de présentation. Cependant, nous verrons la nécessité d'une analyse plus fine des mécanismes cognitifs sous-jacents à la construction des préférences. Une théorie subjective de l'utilité espérée : la théorie des perspectives La théorie
des perspectives de Daniel Kahneman (prix Nobel d'économie en 2002)
et Amos Tversky constitue une première formalisation du constat
de l'effet de la présentation sur la prise de décision.
Soit une perspective d'action a (vaccins A ou B dans l'exemple vu plus
haut) ayant des résultats potentiels ri auxquels sont associées
des " utilités " u(ri) (survie des patients, coût
du traitement
) et des probabilités d'occurrence p(ri) (taux
de réussite
). La théorie classique de la décision
calcule l'utilité espérée d'une action possible U(a),
en sommant les produits des utilités et des probabilités
: Figure 1
: Les fonctions de valeur subjective et de pondération des probabilités
La clef de la décision Certains chercheurs ont étudié les processus cognitifs en jeu dans l'évaluation et la prise de décision face au risque, dans des domaines beaucoup plus complexes et moins bien structurés que les situations de laboratoire classiques. Les sujets de ces études sont des directeurs d'entreprise, des pilotes d'avion, des médecins en situation de diagnostic, des courtiers en assurance, des agents de change etc. L'investigation les concernant a montré que, quand l'approche traditionnelle met l'accent sur le choix parmi les options possibles, et sur la façon rationnelle d'opérer ce choix, les professionnels en position d'agir dans leur propre domaine d'expertise semblent consacrer l'essentiel de leur attention à construire et à maintenir à jour une représentation fidèle de la situation problématique. Développer l'ensemble des choix possibles semble être une préoccupation secondaire pour ces experts : selon de nombreux travaux dans des domaines comme la décision militaire ou la médecine, les experts évoquent rarement plus d'une ou deux options, même si un long temps de réflexion est ensuite consacré à l'analyse de celles-ci. La pertinence de leur sélection initiale est donc l'élément clé : à quoi sert de bien classer les options retenues si aucune d'elles ne contient la solution ? Du fait que la pertinence dépend d'une prise en compte adéquate du contexte, le problème majeur dans la prise de décision réside dans le processus de construction de la représentation de la situation à risque, et de ses enjeux. Nous allons donc nous orienter vers l'analyse des déterminants de cette construction. Effet de la focalisation attentionnelle sur les propriétés de la situation Phénomène
abondamment observé, l'effet de la focalisation attentionnelle
vient de ce que les sujets basent essentiellement leurs raisonnements
et décisions sur ce qui est explicitement présent dans leur
représentation des problèmes. Les informations, connaissances,
idées, présents dans le faisceau attentionnel pèsent
donc beaucoup plus dans les raisonnements et la décision. Au contraire,
les hypothèses exclues du champ attentionnel ont une faible influence
sur la décision. Conformément à ce principe, Amos
Tversky et Derek Koehler ont proposé et testé un modèle
permettant de mieux comprendre l'origine des jugements de probabilités
subjectives, à savoir la théorie du soutien. Selon celle-ci,
le jugement de confiance relatif à une hypothèse dépend
de la force des faits qui la soutiennent. Cette force dépend de
la vivacité de la représentation qu'a le sujet à
l'esprit au moment où il procède à l'évaluation.
En d'autres termes, plus la représentation d'une hypothèse
(comme conséquence heureuse ou malheureuse d'un choix) est vive,
et plus cette hypothèse recevra de force. Par ailleurs, focaliser
son attention sur une possibilité permet d'en percevoir de nouveaux
détails. De ce fait, si le sujet focalise successivement son attention
sur plusieurs variantes d'une hypothèse, la quantité totale
d'éléments soutenant celle-ci (et donc la probabilité
subjective qui lui est associée) sera généralement
plus forte que si le sujet ne se représente pas clairement l'ensemble
des détails. L'effet de la focalisation attentionnelle est important lorsqu'il est difficile de se représenter simultanément l'ensemble des coûts et des bénéfices. C'est le cas du " choix intertemporel ", qui consiste à décider entre des possibilités d'actions dont les coûts et les bénéfices associés ne sont pas simultanés. Par exemple, dans les investissements en matériel technique, le coût est immédiat, tandis que les bénéfices escomptés n'interviennent qu'à plus ou moins longue échéance. Divers travaux montrent que nombre de sujets négligent la dimension temporelle dans l'évaluation globale des bénéfices escomptés. Ils choisissent les options offrant le retour sur investissement le plus rapide, même si cela est, au bout du compte, moins avantageux. Par exemple, les sujets tendent à éviter d'investir dans une machine coûteuse à court terme, bien que celle-ci puisse, au cours des périodes suivantes, leur rapporter un revenu assurant un bilan global positif. Ce phénomène de myopie par rapport à l'horizon temporel peut affecter la décision d'acquérir une protection (par exemple, un contrat d'assurance). Récemment, Howard Kunreuther et ses collègues ont néanmoins observé une augmentation de la probabilité d'achat d'une mesure protectrice onéreuse à court terme (pour la protection antisismique d'une habitation). Cette augmentation était liée à la mention explicite de l'horizon temporel, des probabilités de dommage associées et de l'ampleur de la réduction du dommage qu'apporte la mesure protectrice. Autrement dit, en aidant les sujets à se représenter les paramètres d'une décision, on les aide à inclure ces paramètres dans la prise de la décision. Cela ne signifie toutefois pas qu'une description explicite augmente systématiquement les comportements d'achat. Par exemple, dans une étude portant sur l'achat d'une garantie au moment de l'acquisition d'un appareil électronique, la probabilité d'achat était plus élevée chez les sujets qui ne recevaient pas d'informations sur les probabilités et coûts de réparation potentiels que chez les sujets qui recevaient cette information. En l'absence d'information, les sujets raisonnaient en prenant en compte simultanément les prix respectifs du produit et de la garantie. En revanche, l'apport d'une information concrète sur les risques induisait une comparaison directe du prix de la garantie avec les coûts de réparation. Dans la situation considérée, l'information du sujet réduisait sa probabilité d'achat dans la même proportion qu'une augmentation de 5 % du prix de vente de la garantie. D'autres
effets attentionnels ont des causes plus élaborés que la
seule négligence de certains aspects du problème. Ainsi
en est-il du principe de compatibilité : le poids relatif d'une
information donnée dans une situation de jugement ou de décision
est augmenté si cette information est compatible avec l'échelle
utilisée pour fournir la réponse. Ainsi, le fait d'évaluer
le prix d'un pari tend à augmenter le poids de la dimension valeur
par rapport à la dimension probabilité, puisque la dimension
valeur et le prix d'un pari s'expriment tous deux en unités monétaires.
Autrement dit, la question rend saillante la dimension monétaire.
L'effet de la compatibilité a été démontré
dans les problèmes de prédiction d'un événement
incertain et constitue aussi une cause importante de renversements de
préférence. Il s'explique par le fait que les traitements
automatiques fonctionnent essentiellement sur la base de calculs de similarité.
Celle-ci tend à focaliser l'attention du sujet sur les traits communs
à la représentation et à l'échelle de réponse,
ce qui renforce le poids de ces caractéristiques dans la décision.
Le rôle de l'affect Une série de travaux menés par l'équipe de Paul Slovic montre que l'affect est un facteur essentiel de l'évaluation des risques et des bénéfices, donc un déterminant majeur des fonctions de valorisation et de pondération. Il en résulte que la somme des jugements affectifs positifs et négatifs concernant une situation de risque (comme l'implantation d'une centrale nucléaire dans le voisinage) constitue un bon prédicteur des attitudes et des comportements relatifs à cette situation de risque. Par ailleurs, nous avons vu que des présentations positive et négative d'un même aléa induisent des choix différents : les choix présentés en termes de gains font préférer les options non risquées, alors que les choix présentés en termes de pertes font préférer les options risquées. D'autres données, issues de l'étude des troubles cognitifs consécutifs à des lésions cérébrales, montrent que l'affect détermine aussi la focalisation attentionnelle, dont nous avons vu l'effet sur la fonction de pondération. Antonio Damasio et ses collègues ont montré que les sujets placés devant une décision dans une situation complexe n'envisagent pas consciemment toutes les hypothèses. Ils n'en considèrent qu'un petit nombre, sélectionnées sur la base d'une sensation émotionnelle. Les individus chez lesquels cette sensation est déficiente deviennent incapables de prendre des décisions acceptables en un temps raisonnable, même si leur QI reste élevé. Ainsi, la polarité de l'affect détermine-t-elle non seulement la fonction de valorisation, mais aussi la fonction de pondération de l'incertitude. Chez des sujets sains, la lecture d'un texte relatant une mort tragique, comme un meurtre décrit en détail, induit un affect négatif qui augmente les estimations de fréquence relatives à d'autres causes de décès sans rapport avec le texte initial (comme la probabilité d'avoir un accident de voiture). Étant donné que l'affect influence à la fois la fonction de pondération et la fonction de valeur, ce qui n'était pas prévu par la théorie des perspectives, les individus tendent à établir une corrélation négative entre les risques encourus et les bénéfices perçus, même si la corrélation est positive dans la réalité. Par exemple, une disposition affective favorable à l'égard des automobiles se traduit chez les sujets par l'impression qu'elles apportent des bénéfices importants et présentent des risques faibles. Au contraire, l'emploi extensif de pesticides, mal perçu, est considéré comme très risqué et ne rapportant que peu de bénéfices. L'affect traduit l'interaction du système émotionnel et de la représentation du problème. Cette dernière dépend de facteurs socioculturels qui sous-tendent notre évaluation du risque. Ainsi aux États-Unis, et quelle que soit la nature des risques considérés (infections, pollutions, accidents, rayons X ), les hommes blancs jugent ces risques plus modérés que ne le font les femmes blanches et les hommes et femmes noirs. Selon d'autres études les hommes sont moins sensibles au risque que les femmes : pour la quasi-totalité des sources de danger, ils jugent les risques moins élevés, et les conséquences moins problématiques. Lorsque les études portent sur des sujets experts du domaine de risque considéré (toxicité médicamenteuse, risques liés à l'énergie atomique ), les femmes scientifiques jugent le risque plus élevé que leurs confrères. Implications pour l'aide à la décision Les travaux
sur la décision en situation de risque font apparaître celle-ci
comme un phénomène multifactoriel, principalement dépendant
de la représentation du problème que s'est construite le
sujet, et donc :
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