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Le
risque et l'existence éthique
Jean-François Mattéi Les sociétés
contemporaines ont progressivement imposé aux individus diverses
formes de protection qui leur assurent, de la naissance à la mort,
une sécurité maximale contre les aléas de l'existence.
Et curieusement, en dépit des critiques que l'on adresse parfois
à l'idéologie sécuritaire dans le champ politique,
c'est bien la sécurité sociale qui constitue aujourd'hui
la trame ultime de la vie humaine, et non plus l'espérance spirituelle,
la confrontation publique ou l'engagement moral. * À
la fin de l'Apologie que lui a consacrée Platon, Socrate propose
aux juges qui viennent de le condamner cette alternative métaphysique
où l'on peut discerner la matrice de l'éthique ultérieure
: " Mourir, c'est l'une ou l'autre de ces deux choses " : Quelle est
la situation dramatique de ce texte ? Socrate, après avoir été,
dans un premier temps, reconnu coupable, est finalement condamné
à mort par les Athéniens. Il s'adresse à ses juges,
son destin désormais scellé, et leur propose une alternative
- la mort est un long sommeil ou un bonheur éternel -, dont les
deux branches sont assurées, si le choix ne l'est pas. C'est à
la fin du Phédon, au moment même de boire la ciguë,
que cette alternative prend, avant Pascal, la forme d'un pari, un pari
sur l'immortalité de l'âme, qui seule peut se porter garante
de la justice. Car tel est bien l'enjeu du procès : si l'âme
n'est pas immortelle ou si la vie ne débouche sur rien, alors les
crimes de l'existence - ici, le crime commis sur Socrate, condamné
injustement - demeureront à jamais impunis. Sans un au-delà
et sans une justice éternelle, sans un arbitre suprême, qui
donne une garantie divine à l'existence, tout est permis, tout
est commis, mais rien n'est sanctionné. Après Kant et ses
postulats de la raison pratique, Dostoïevski saura graver cette hypothèse
du néant dans la formule d'Ivan Karamazov : " Si Dieu n'existe
pas, tout est permis ! " Écartons maintenant la croyance métaphysique en une âme immortelle, en un jugement dernier et en un dieu souverain. Supprimons les splendeurs qui se cachent, disait Baudelaire, derrière les tombeaux. Éliminons les postulats kantiens de la raison pratique, c'est-à-dire le joueur (l'âme), le jeu (le monde) et l'arbitre (Dieu). Comment se présente alors le risque dans une société dénuée de croyances et vouée à la positivité des sciences ? La situation n'a guère changé, car la finitude de la condition humaine est un fait indépassable : le risque demeure la pierre de touche de la conscience de soi, dès lors qu'elle affronte l'autre à partir de la menace de la mort. Pour qu'il y ait risque, lequel n'est pas présent chez l'animal, soumis à la détermination de l'instinct, il faut qu'il y ait prise de conscience d'une situation avant le vide aveugle d'un temps qui n'est pas encore accompli : ainsi fait le joueur qui jette une plaque sur un numéro, au dernier moment, juste avant les quatre mots fatidiques : " Rien ne va plus ! " Le risque est moins lié à une obscure fatalité qu'à une indétermination propre au temps qui, à tout moment, montre son aspect créateur en actualisant l'un des possibles. Si nous pouvions déterminer entièrement l'avenir, en maîtrisant d'avance son déroulement comme le fait le monteur d'un film qu'il ordonne plan par plan et séquence par séquence, nous saurions tout ce qui doit arriver dans l'univers. Aucune action ne serait possible, puisqu'elle serait déjà préformée et mécaniquement inscrite dans un plan d'ensemble. À quoi bon agir quand les dés sont jetés et que les numéros sont déjà sortis ? L'ouverture évasive du temps ou, si l'on préfère, de l'histoire, permet donc le choix et, avec lui, le risque, dès lors constitutif de l'aventure humaine. Vivre, c'est à tout moment risquer sa vie, car chacun de nous est engagé entièrement dans toutes ses actions, seraient-elles les plus ordinaires : traverser une rue, manger de la viande, prendre un avion, habiter sur une ligne de faille de l'écorce terrestre, comme à Nice ou à San Francisco. L'enjeu du risque, lequel donne son sel à la vie, c'est la vie elle-même, et le sens que nous lui donnons par la succession orientée de nos choix. Il en résulte que, pour reprendre une intuition de Camus, il n'y a qu'un risque philosophique vraiment sérieux : celui de la mort. C'est sur ce terrain que tout se joue, même si nous ne le percevons pas continuellement. L'angoisse de l'échec, le revers de fortune, l'attaque d'un virus, la perte d'un être aimé sont moins des risques dans lesquels s'engage la personne que des accidents survenus de l'extérieur, auxquels elle demeure étrangère : de telles choses nous affectent, certes, mais ne dépendent pas de nous. Pour qu'il y ait véritablement risque, c'est-à-dire, selon la formule de Condillac, " hasard d'encourir un mal, avec espérance, si nous échappons, d'obtenir un bien ", il faut que nous nous soyons engagés en provoquant le hasard. Ainsi, le malade se décidera-t-il, après avis médical, à subir une opération grave mettant sa vie en jeu, s'il n'a aucune autre possibilité de recouvrer la santé. Un risque n'advient que si, en entrant dans la partie, nous acceptons d'en sortir au plus tôt en perdant notre enjeu. Et cet enjeu tient moins à notre avoir qu'à notre être ; il n'est en définitive rien d'autre que nous-mêmes. Qui ne risque rien n'a rien, dit le bon sens populaire, et d'abord la conscience de soi-même, laquelle ne se gagne que dans le retour à soi. Il n'y a de reprise de conscience que s'il y a, dans la confrontation à une autre conscience, prise de risque. C'est ce que montre l'analyse la plus célèbre, sans doute, de Hegel : la dialectique du maître et du serviteur, improprement appelée dialectique du maître et de l'esclave, qui repose en son entier, comme le choix de Socrate ou le pari de Pascal, sur le risque de la mort. On en trouvait l'esquisse chez Rousseau, dans les deux formules cinglantes du Contrat social : " Tel se croit le maître des autres qui ne laisse pas d'être plus esclave qu'eux " ; " Tout homme a droit de risquer sa propre vie pour la conserver ( ) Le contrat social a pour fin la conservation des contractants. Qui veut la fin veut aussi les moyens, et ces moyens sont inséparables de quelques risques, même de quelques pertes. Qui veut conserver sa vie aux dépens des autres doit la donner aussi pour eux quand il faut. " Tant chez Rousseau que chez Hegel, le risque est au confluent de l'existence de l'homme et de la vie du citoyen : on peut en donner par conséquent une interprétation métaphysique ou une interprétation politique. Dans les deux cas, le risque est la marque essentielle de la condition humaine, qui ne prend sens, même en l'absence de Dieu, que dans la mesure où elle dépasse la simple présence à soi. En dépit des contrats, le véritable risque ne peut être couvert par aucune garantie : une assurance sur la vie n'apporte de satisfaction posthume qu'aux seuls héritiers. Toute la dialectique hégélienne, et après elle la dialectique marxienne, tient dans la figure du maître et du serviteur. Leur dualité a été tranchée par l'acceptation du risque, lequel a précipité, dans le temps, leur reconnaissance mutuelle. Le risque est ici celui de l'affrontement de deux consciences. Chaque conscience de soi, en effet, dès qu'elle parvient précisément à la conscience en dépassant le moment animal de l'instinct, se trouve prise dans un double mouvement, affectant également l'autre conscience de soi qu'elle rencontre dans son expérience. Chacune des deux prétend à la reconnaissance, et toute connaissance étant d'abord exclusive, chacune des deux prétend à la mort de l'autre. En mettant l'autre en danger, par la provocation de sa seule présence, la conscience permet à l'autre de se ressentir comme " être pour-soi " et non, simplement, comme " être en-soi ", à l'image de la pierre ou de l'animal. En tant qu'opération de l'autre, dans la rencontre, chaque conscience tend invinciblement à la mort de l'autre. Mais, par là même, cette opération permet l'opération de chacune d'elle sur soi et par soi, car elle implique, remarque Hegel, " le risque de sa propre vie ". En clair, chaque conscience doit se prouver à elle-même et prouver à l'autre qu'elle est un " pour-soi " par la lutte pour la vie et la mort. Les affrontements de deux enfants dans une cour de récréation, aucun des deux ne voulant céder à son adversaire et, à travers le reflet que lui renvoie celui-ci, à lui-même, en sont une illustration élémentaire, mais juste. Aussi Hegel
peut-il écrire dans la Phénoménologie de l'esprit
: " C'est seulement par le risque de sa vie que l'on conserve la
liberté. " Chaque conscience doit se prouver à elle-même,
comme elle doit le prouver à l'autre, que son essence n'est pas
l'être en-soi, entendons le monde immédiat - et définitif
- du surgissement d'une conscience qui s'enfonce dans la vie (en-soi).
Par la prise de risque, au contraire, la conscience de soi prouve qu'il
n'y a rien de présent en elle (sa vie actuelle) qui ne doive disparaître,
à la différence de l'animal, incapable de s'arracher à
la vie immédiate et de transcender son " en-soi ". Dès
lors, il n'est pas plus reconnu qu'il ne se reconnaît dans un affrontement
avec un autre animal : il périra à la fin du combat sans
avoir pris conscience de la mort, parce qu'il n'a pas éprouvé
le vertige du risque. Le risque du " pour-soi ", de l'apparition
réflexive à soi en même temps que la reconnaissance
de soi pour l'autre, est le risque inhérent au dépassement
du moment immédiat de toute vie humaine. Aucune conscience ne peut
dépasser ce moment, et ainsi se réaliser effectivement comme
conscience, si elle ne met sa vie en jeu en s'arrachant à la sécurité,
c'est-à-dire à l'enfouissement en soi, dans cet affrontement
avec une autre conscience qui est le mouvement médiat - et temporel
- de la reconnaissance. Pour être reconnu comme conscience libre, il faut s'arracher à " l'élément de l'être ", c'est-à-dire à la conscience immédiate de la vie qui, parce qu'elle est, cherche à se conserver - que l'on pense au conatus vital de Spinoza - et, par là même, s'interdit de sortir d'elle-même. La vie est donc " la position naturelle de la conscience ", son indépendance sans l'absolue négativité de la mort ; et la mort, en regard, est " la négation naturelle de cette même conscience, la négation sans l'indépendance ". C'est une telle négativité qu'il s'agit de conquérir et que le risque permet de s'approprier. Dès lors, le maître - celui qui a su se maîtriser - est celui qui s'élève au-dessus de l'être de la vie ; le serviteur, en regard, est celui dont la conscience s'enferme dans la choséité et, par là, devient la chose du maître parce qu'il n'a pas su se surmonter, par le risque, au-dessus de la vie. Dans la dialectique hégélienne, reflet du cours du monde, et, par conséquent, de l'histoire, il y a trois termes en présence : le maître, le serviteur et la choséité, cette choséité dont Hegel parle lorsqu'il la compare à " sa chaîne dont celui-ci [le serviteur] ne peut s'abstraire dans le combat ". Seul le risque, en nous détachant de la chose, fait de l'être humain une personne. On n'a pas
assez noté que cette dialectique, qui a fortement marqué
le monde moderne par le relais du marxisme, est une variation nouvelle
sur le mythe de la caverne de Platon. Le prisonnier qui est libéré
de ses liens, par une rupture instantanée dit le texte de la République,
opère une véritable conversion de sa conscience pour se
tourner vers la lumière et prendre un double risque : * On peut rêver aujourd'hui d'un monde totalement rationalisé qui, couvert par le principe de précaution, aurait éliminé les aléas du temps et, ainsi, mis un terme à l'histoire. C'est bien là le risque paradoxal que courent les cultures modernes qui, à trop exonérer la responsabilité humaine, tendent à former des individus dénués de risque, à défaut d'assurances. Leur seule sagesse consiste à ramener l'homme à sa condition de " serviteur " de l'organisation sociale. Et le serviteur, en préférant la sécurité de sa vie au risque de la liberté, ce qui revient à abdiquer l'existence éthique au profit de la régulation économique, révèle que ce qui a été conservé n'est en définitive qu'une conscience servile.
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