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Risques
et Crises : nouvelles frontières, nouvelles responsabilités
Patrick Lagadec Comment se saisir aujourd'hui de la question des risques et des crises, qui se présente comme de plus en plus pressante - après les épisodes du 11 septembre 2001, d'AZF à Toulouse, de la vache folle, etc. ? Je m'en tiendrai ici à quelques convictions et questions qui sont miennes à ce jour, tirées de l'expérience et de la connaissance - partielles - que je peux avoir du terrain des risques et des crises. Je dis bien des risques et des crises : il n'y a pas de discussion possible sur les risques si l'on refoule la possibilité de phénomènes échappant aux domaines statistiques habituels, posant des problèmes majeurs en termes de connaissance, de références, de gouvernance. C'est bien cette brèche qui fait problème dans l'étude des risques ; et c'est trop souvent la tendance à vouloir effacer cette brèche à bon compte qui trouble la discussion. Deux obstacles à dépasser Cette façon
de poser le sujet, en ne l'amputant pas de ce qui, fondamentalement, fait
le plus problème, lève deux obstacles qu'il faut expliciter
d'entrée de jeu. Second obstacle, plus sensible encore : dès que l'on aborde les problèmes de risques et de crise, on déclenche des angoisses profondes. Cela s'observe dans tous les milieux. Exemple : lors d'une intervention (voici déjà un bon nombre d'années, certes), devant une centaine d'officiers supérieurs de l'Otan, sur les problèmes de risques non classiques, je m'entendis chuchoter en a parte par le général qui me passait le micro : " Surtout, ne les effrayez pas ! " C'est là une expérience récurrente. " La crise est heure de vérité ", dit le théâtre grec. La crise, ou même l'évocation de la crise, ravive chez chacun l'expérience de blessures profondes. La crise met en lumière des failles, elle risque de mettre en question bien des équilibres qui n'ont rien de naturel, des intérêts qui ne sont pas éternels. L'examen de la crise conduit aussi, inévitablement, au dévoilement de béances, d'erreurs troublantes, le plus souvent incroyables : la crise provoque des pathologies relèvant elles aussi de l'extrême, du stupéfiant. On peut tenter de prévenir les incompréhensions en soulignant rapidement, comme l'avait fait un jour le directeur général d'une grande entreprise publique en introduction d'une conférence où il exposait ce qui se passait dans son groupe en cas de crise : " Excusez-nous, vous allez nous prendre pour des débiles. " Mais le choc reste rude. Qui n'a jamais véritablement travaillé la question, de l'intérieur, s'insurge et se bloque. Le responsable opérationnel souligne à quel point il dispose d'outils de réponses remarquables et d'hommes valeureux : qui pourrait oser porter atteinte à son honneur en mettant en doute ses capacités ? L'intellectuel fait valoir qu'il ne faut rien exagérer et que tout ce qui est présenté comme extrême relève de l'illusion. Et, régulièrement, le colmatage s'opère avec des déclarations consensuelles du type : " Crise ? il n'y a aucune définition de ce concept fourre-tout ! " " Les crises, cela a toujours existé, et ce n'est pas pire aujourd'hui : rappelez-vous la Peste noire ou la Grande Guerre ". " Les crises, c'est nécessaire : voudriez-vous mettre les sociétés sous camisole de force ? " Le tout se concluant par un irrésistible et pathétique : " Moi, je suis optimiste ! " Je réponds : il ne suffit pas de hisser le drapeau de l'optimisme. L'optimisme est d'une autre trempe ; il exige de la lucidité et de l'implication, en prenant à bras le corps le dossier. L'expérience montre d'ailleurs que les premiers à revendiquer haut et fort l'optimisme par le verbe sont trop souvent les premiers à disparaître quand vient l'épreuve. Je comprends à quel point la question ouverte fait peur. Il va nous falloir apprendre à considérer ces questions - en mobilisant, non plus d'abord nos mécanismes de défense, mais notre intelligence et notre liberté. Et il faudra le faire rapidement car la réalité, elle, n'attendra pas.
En 1979, j'ai proposé le concept de risque technologique majeur pour signifier qu'en matière de sécurité nous avions à reconnaître et traiter, non seulement des sauts quantitatifs (les conséquences potentielles d'un risque changeaient d'échelle) mais des sauts qualitatifs : les risques sortaient de l'enceinte industrielle, sortaient des champs statistiques habituels (tant pour la fréquence que pour la gravité), sortaient des univers scientifiques connus, pouvaient même franchir des limites d'espace (affecter très loin de leur source) et de temps (affecter les générations futures). La question changeait de nature. On passait du technique au politique. L'extérieur, désormais lui aussi en première ligne, devenait de facto légitime pour poser question. On répondit généralement qu'il ne fallait rien pousser au noir : " Seveso n'a fait aucun mort, Three Mile Island non plus. " Cqfd. Avec Bhopal et Tchernobyl, on commença à se montrer plus attentif. Mais toujours avec cet optimisme conduisant à anticiper l'avenir à partir du seul examen des rétroviseurs à disposition. Aujourd'hui,
d'autres sauts qualitatifs sont à reconnaître et ils appellent
de nouvelles prises de responsabilité. En matière de risques
et de crises, nous sommes confrontés à des franchissements
de seuils tout à fait majeurs, et il ne s'agit pas là que
de biais de perception. Trois types de seuils sont à considérer
: Cet état de fait est préoccupant. L'adage des spécialistes de l'urgence, " une minute, un verre d'eau ; dix minutes, une citerne ; une heure, une caserne ", n'est que plus vrai en situation de crise, plus radical en situation de rupture. Et l'expérience montre que, faute des préparations nécessaires - en termes de culture, bien plus encore que d'outils ou d'organisation -, des pathologies particulièrement graves s'emparent sur-le-champ des personnes comme des organisations. Notamment : négation, évitements, fuites, logiques de bunker, blocage de la communication, incapacité à tisser les relations voulues avec les réseaux concernés, erreurs de vision majeures, refus de toute réflexion (" en crise, on n'a pas le temps de réfléchir "). Nous avons connu en France l'exemple remarquable d'EDF et de son président lors des ouragans de décembre 1999. Il n'était pas dû au hasard, les équipes étaient préparées, s'étaient posé des questions hors cadre, étaient allées au Québec étudier le cas troublant des pluies verglaçantes de 1998, avaient fait des entraînements avec des partenaire extérieurs à l'entreprise, etc. En regard, le rapport de la Mission interministérielle sur l'évaluation des dispositifs de secours et d'intervention mis en uvre à l'occasion des tempête des 26 et 28 décembre 1999, (rapport Sanson) n'a pas hésité à clarifier les faiblesses structurelles majeures de nos capacités d'action à l'ère des vulnérabilités de nos grands réseaux. Alerte, planification, mobilisation, projection, coordination, communication, réflexion, synthèses zonale et nationales, initiatives hors cadre, retour d'expérience, préparation des équipes et des réseaux : tout devient problématique dès lors que l'événement dépasse un certain niveau de gravité ou d'anormalité. Or, là est précisément la difficulté d'aujourd'hui, dans tous les secteurs : nous quittons les domaines bien connus, bien quadrillés, pouvant être traités par les seuls services d'urgence appliquant leurs schémas usuels. Le rapport Sanson invite tous les acteurs à entrer dans des logiques de mise à niveau. Il faut en effet le faire rapidement car, avec le durcissement des vulnérabilités, la multiplication des épisodes où nos institutions se montrent en limite de compétence, le risque est d'observer à brève échéance une triple dynamique : désarroi des officiels, défiance du citoyen, découplage entre la société civile et responsables. Mais là aussi, on doit avoir la lucidité de reconnaître bien des difficultés structurelles. De solides résistances La première réflexion - rationnelle - qui vient à l'esprit est que, si ces questions sont tellement cruciales, si le fait de ne pas s'être préparé est rapidement porteur de fiasco, alors il va de soi que chacun, chaque organisation met tout en uvre pour ne pas arriver démuni sur ces terrains. L'expérience enseigne jour après jour le contraire : sauf exception, on ne s'engage guère dans des démarches de progrès à la hauteur des enjeux (on laisse la question aux urgentistes, aux spécialistes, aux communicants, etc.). Il faut bien mesurer que nos ancrages culturels, nos formations, ne nous poussent guère à engager les démarches qui devraient constituer aujourd'hui, alors que les potentiels de crise s'accumulent à l'horizon (un horizon qui se rapproche à haute vitesse), une ardente obligation. En ces matières
de risques et de crise, nous sommes le plus souvent des contemporains
des naturalistes, avec ces lignes de Buffon (1749) comme référence
indépassable : " Des causes dont l'effet est rare, violent
et subit ne doivent pas nous toucher, elles ne se trouvent pas dans la
marche ordinaire de la Nature ; mais des effets qui arrivent tous les
jours, des mouvements qui se succèdent et se renouvellent sans
interruption, des opérations constantes et toujours réitérées,
ce sont là nos causes et nos raisons. " Ces résistances
ont leur traduction opérationnelle directe : pas de formation initiale,
pas de préparation des équipes dirigeantes, pas de simulation
à la hauteur de ce qui serait nécessaire (ou des simulations
tout à fait classiques, orientées sur de l'entraînement
logistique, rarement sur les dimensions décisionnelles), pas de
retour d'expérience (sauf exercice de publicité a posteriori),
pas d'exploration des surprises, etc. Et plus encore : au cur de
la résistance, un fort sentiment d'illégitimité de
toute demande de préparation sur ces terrains. Si, en effet, les
responsables ont été formés, recrutés, promus,
en fonction de leur aptitude à faire marcher des mécanismes
et des rouages bien stabilisés, leur identité même
se trouve mise en question par tout appel à venir exercer leurs
responsabilités sur un terrain fait de surprises, de pertes de
référentiels, de devoir de communication large avec nombre
d'autres acteurs, etc. Des démarches créatrices Il est urgent
d'agir, avec plus de détermination que par le passé, pour
éviter que les crises qui se profilent accentuent rapidement les
trois difficultés que j'ai mentionnées : désarroi
des officiels, défiance du citoyen, découplage entre société
civile et monde de la décision. Naturellement, bien des avancées
techniques sont à réaliser - formation, simulations, retour
d'expériences, etc. Mais je m'en tiendrai ici à quelques
orientations de fond. À l'autre bout, il faut remettre dans la boucle la société civile. Il faut en finir avec l'idée qu'en cas de situation délicate, tout est immédiatement confié à quelque structure d'État, sous commandement unique, dans une espèce de logique militaire considérant que la société civile ne peut que paniquer et se livrer au pillage. L'exemple de l'épisode des pluies verglaçantes au Québec en 1998 est très intéressant à cet égard. Le retour d'expérience (largement ouvert, extrêmement approfondi - là aussi, la France souffre de toute comparaison, si l'on s'en tient aux cas de l'Erika ou de Toulouse) a fortement souligné la nécessité de concevoir la réplique en lien étroit avec la société civile. Par exemple, il a été indiqué que, pour des défaillances de réseaux aussi complexes, il fallait que le citoyen ait prévu une certaine autonomie pour faire face à la situation à son niveau, dans l'attente d'un rétablissement qui exige nécessairement du temps, et qui doit d'abord être dirigé vers des remises en route structurelles des réseaux. Autre ligne d'action : avancer par des initiatives fortes et hardies, non pas uniquement par des réflexions qui permettraient de trouver des principes définitivement aboutis. Exemple : l'autoroute Aix-Nice, en février 2001, a connu un grave épisode de neige qui a bloqué 4 000 personnes sur la chaussée pendant près de 36 heures, par suite de conditions météorologiques inédites - 80 cm de neige. Au lieu de plaider la force majeure, le président de la société d'autoroute concernée (Escota), engagea un retour d'expérience public. Tous les acteurs intéressés furent invités par voie de presse à venir partager leur expérience au cours d'une réunion publique trois mois plus tard. Davantage : le travail collectif fut complété en séance par une réflexion commune sur la contribution que les uns et les autres pourraient apporter à la sécurité d'un grand réseau comme celui de cet axe routier (supposant, par exemple, en cas de nécessité de coupure au niveau du Var, que les poids lourds soient retenus à la frontière espagnole, et à la frontière italienne). Le résultat fut particulièrement intéressant, tant pour une meilleure compréhension de l'épisode et des difficultés à traiter, que pour la préparation de l'avenir. En un mot, la réunion permit de mieux prendre conscience des maillages en jeu, et surtout, d'engager de nouveaux maillages entre les acteurs - société d'autoroutes, autorités, élus locaux, stations services, météo, camionneurs, etc. Avec un grand opérateur, nous avons récemment fait un nouveau retour d'expérience public, dans le même esprit. Avec le même résultat : des participants fort surpris de voir qu'il ne venaient pas pour écouter des responsables leur dire que tout était sous contrôle et que le mieux qu'ils avaient à faire était de se taire en faisant confiance ; des responsables intéressés à voir le sérieux des propositions venues de la société civile (" je suis médecin, vous devriez à l'avance mieux mobiliser nos compétences "). Et la démarche de progrès put s'engager sur un terrain sain, l'opérateur clarifiant : " Cela, nous pouvons et devons le mettre en chantier, et certains points le sont déjà ; cela, il ne faut pas y compter, c'est hors des possibilités techniques de l'heure ; cela, il est possible de le faire, mais il faut bien en mesurer le coût : ce sera un choix à faire, et il faudra que nous l'arrêtions après débat, au-delà de notre entreprise. " Nous sortions de l'impasse : " Je vous dis que tout est sous contrôle / Je vous prends au mot : si jamais quelque chose survient, j'exigerai de vous l'impossible, en l'occurrence, ce risque nul. " Quatrième ligne d'action : consentir à un travail de réflexion stratégique sur ces questions. Le plus souvent, le déficit est très important à cet égard. Avant les crises, ce n'est pas possible car il faut rester optimiste, et les conflits de territoire interdisent d'aller explorer ce qui pourrait affecter le bornage très sensible de ces territoires (le travail de bornage risquant même de devenir la mission dominante et ultime des institutions à mesure que les crises menaceront). Pendant, ce n'est pas possible car, selon la phrase régulièrement entendue : " En crise, on n'a pas le temps de réfléchir. " Après, ce n'est plus possible, car il serait inconcevable de lever quelque question que ce soit sur la gestion de ce no man's land que doit demeurer le temps de la crise. Tony Blair a mis en place à ses côtés, voici déjà deux ans, une cellule de réflexion, avec pour mission de se pencher sur les crises à l'horizon. Il n'est sans doute pas impossible de songer à quelque initiative européenne dans cette voie. Enfin, il ne devrait pas rester inconcevable d'inscrire ces sujets dans les formations de futurs responsables. Il ne s'agit pas de leur enseigner l'art des spécialistes de l'urgence ou les techniques de réduction des risques techniques. Il s'agit de les préparer à jouer leur partition sur des terrains qui ne sont plus les terrains quadrillés, connus, relativement stables, d'hier. Cela, en prenant toute la mesure des mots de Ralph Stacey que j'ai rappelés. Il faudra pour cela s'extraire de logiques positivistes, en méditant, par exemple, ces propos d'un ancien Chief Scientific Adviser britannique, Sir Robert May, lors d'une récente conférence européenne sur le science et la gouvernance : " Sur de nombreux grands enjeux - tout à la fois de sécurité et d'éthique -, la science donne rarement à elle seule des réponses indiscutables. Comme l'a écrit Brecht dans sa pièce La vie de Galilée : "La fonction principale de la science n'est pas d'ouvrir une porte sur la sagesse infinie, mais de fixer une limite à l'erreur infinie". " . Il faudra revoir nos conceptions de l'information, de la démocratie, à l'heure de l'incertitude, voire de l'ignorance. Le même Sir Robert May, dans une déposition à la commission d'enquête sur la crise de l'ESB en Grande-Bretagne (encore un retour d'expérience de haute qualité, que l'on pourrait méditer en France), indiquait là encore des voies qui exigent préparation : " On peut parfois avoir la tentation de retenir des informations pour qu'il soit possible de mener une discussion interne et d'arriver à la formation d'un consensus de telle sorte qu'un message simple puisse être exprimé à l'extérieur. Mon opinion est très ferme : il faut résister à cette tentation, et c'est tout le processus, désordonné, par lequel se construit la compréhension scientifique, avec toutes ses contradictions, qui doit être ouvert à l'extérieur. " (§1297) Il est vrai
que nous touchons là au cur de nos conceptions de la gouvernance.
Lors d'une grande réunion des collaborateurs du ministère
de l'Equipement tenue à la suite de plusieurs épisodes météorologiques
difficiles, l'un des responsables territoriaux plaida devant ses collègues
pour une nouvelle conception du positionnement de l'État. Il le
fit en proposant une citation : " Prétendre résoudre
tous les problèmes et répondre à toutes les questions
serait une fanfaronnade si effrontée et une présomption
si extravagante qu'on se rendrait aussitôt par là indigne
de confiance ", Emmanuel Kant, Critique de la raison pure. La salle
dit à quel point elle était en harmonie avec cette observation.
Un haut responsable fit part de son indignation, pour souligner à
quel point l'État avait, au contraire, tous les moyens de ses nobles
missions. Nous sommes là au cur de nos discussions sur le
risque : occasion d'ouvrir des questions et des prises de responsabilités
? ou, au contraire, danger qui doit voir réaffirmé le principe
du tout est sous contrôle, pourtant vidé de ce qu'il a pu
avoir de rassurant ?
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