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Principes
de précaution et culture du risque
Marie-Angèle Hermitte
Dès
la fin des années soixante-dix, biologie et médecine pressèrent
la société de se prononcer sur de nouvelles utilisations
du corps humain : sperme, ovocytes, gènes, cellules, tissus, os,
organes, tout était utilisable, et il fallait bien demander comment
organiser cette circulation généralisée des matières
humaines.
À quelles conditions cette disponibilité, cet échange
pouvaient-ils être insérés dans des cadres anthropologiques
supportables ? Il y eut de longues années de discussions un peu
pipées, des rapports, la création d'un comité national
d'éthique, des allers et retours entre la gauche et la droite,
et le 29 juillet 1994, le Parlement adoptait trois lois redéfinissant
les rapports des personnes et des corps. Elles s'essayaient à satisfaire
les médecins en affirmant la légalité de pratiques
déjà anciennes et à rassurer la société
par l'affirmation d'un bon sens bourgeois : l'exaltation du consentement
éclairé, du don gratuit, l'occultation des donneurs de sperme
et d'ovocyte par l'anonymat, la réservation des procréations
médicalisées aux couples hétérosexuels en
âge de procréer.
Les dispositions insérées dans le code civil, censément
inscrites dans le marbre, ne visaient rien moins que la personne, l'être
humain et l'espèce ! et ce projet démesuré était
pourtant nécessaire. À l'inverse, les dispositions en principe
plus techniques du code de la santé publique devaient être
revues cinq ans après, pour cause d'évolution des sciences
et des techniques. On pouvait donc s'attendre à des modifications
de détail, des adaptations, mais les fondements anthropologiques
du système auraient dû être conservés.
Or, la révision proposée par le gouvernement Jospin change
fondamentalement la donne : le caractère de matière première
du corps humain est accentué sous l'effet d'une pénurie
sans cesse réaffirmée. D'autre part et surtout, c'est la
définition de l'être humain instituée par le Code
civil qui est déniée par les projets de clonage thérapeutique.
Corps humains
et pénuries
Nous avons
besoin du corps des autres pour nous soigner. Ce n'est sans doute qu'une
période transitoire, mais qu'importe. Il faut des organes, du sperme,
des ovocytes, du sang, des cellules ftales, et nous n'en avons jamais
assez. Pas assez d'organes ? Développons les " prélèvements
sur personnes vivantes ". Pourquoi alors limiter le don d'organes
aux père, mère, fils, fille, frère ou sur du
patient, en cas d'urgence son conjoint, solution de 1994 ? Le projet propose
de s'ouvrir aux pacsés, mais aussi " à toutes les personnes
majeures et capables ayant avec le receveur des relations étroites
et stables ". Et la convention européenne sur la bioéthique
permettrait même de s'affranchir des dites relations. C'est vrai,
c'est beau l'amitié
Mais s'il n'y a plus la condition objective
du lien familial facilement vérifiable, la porte est ouverte aux
dessous de table, et sous couvert du don d'un ami, c'est la vente d'organes
qui se profile - il y a suffisamment de pauvres pour que ça marche.
Pas assez de sperme ? Cela s'explique aisément par l'encadrement
bourgeois du don de sperme. Il fallait un monsieur marié, ayant
procréé, et l'assentiment du conjoint ; et puis, pour ne
pas risquer les incestes involontaires, on limitait à cinq le nombre
d'enfants pour un même donneur. Et c'est de nouveau la pénurie
: trop de familles monoparentales aujourd'hui pour que l'on exige encore
que le monsieur soit marié, il suffira qu'il ait procréé.
S'il vit en couple, on n'est pas encore très fixé sur ce
qu'on dira au partenaire, mais on envisage de simplement " l'informer
" ; comment, après coup ? il sera content le partenaire !
Et l'on porte à dix le nombre de petits que l'on pourra tirer d'un
seul donneur. En revanche, on glisse sur la contestation toujours plus
forte de l'anonymat du donneur, qui met à mal le droit de connaître
ses origines. Ne parlons pas de ce qui fâche, surtout, pas de nouvelles
causes de pénurie et Dieu reconnaîtra les siens !
On hésite sur le sens de transformations qui peuvent paraître
anecdotiques. Pourtant, il n'est pas sans signification que l'on prenne
sciemment le risque d'un marché noir des organes ; il faut bien
admettre que l'on réifie un peu plus les gamètes en gommant
l'environnement familial dans lequel était effectué le don
- c'était, certes, un peu ridicule mais il y avait un effort anthropologique
qui a disparu.
L'être
humain des lois de 1994
" La
loi assure la primauté de la personne, interdit toute atteinte
à la dignité de celle-ci et garantit le respect de l'être
humain dès le commencement de sa vie. " C'est en ces termes
que l'article 16 du code civil institua en 1994 une catégorie juridique
nouvelle, l'être humain qui a droit au respect, à côté
de la personne, dont la dignité doit être protégée.
La distinction entre les deux était dans ce texte, peu explicite.
On comprenait que le législateur confirmait que la personne, titulaire
de l'intégralité des droits fondamentaux, n'apparaissait
qu'à la naissance. On comprenait en même temps, que la personne
ne naissait pas de rien ou d'une chose, que lui préexistait un
être humain qui n'avait pas l'intégralité des droits,
mais qui était déjà être et non chose, humain,
et non lapin. Il y avait donc une catégorie autre que la chose
et la personne, qui permettait d'exprimer le continuum de l'existence
humaine, la présence d'une qualité propre, qui se perpétue
identique à elle-même malgré la succession d'étapes
ayant toutes un sens juridique et pas seulement biologique, et marquant
le passage de l'embryon au ftus, du ftus au ftus viable
puis à l'enfant né qui passera de la minorité à
la majorité - être humain toujours. Pour aller plus loin,
c'est vers le Code de la Santé publique qu'il fallait se tourner.
Celui-ci comprenait un ensemble de dispositions concrètes formant
un régime juridique cohérent qui exprimait la nature d'être
humain de ces quelques cellules, malgré les affirmations maintes
fois répétées d'absence de statut pour l'embryon.
Tout concourrait au même résultat : l'interdiction de concevoir
un embryon in vitro à d'autres fins que la procréation (art.
L152-3) ; l'interdiction de concevoir ou utiliser un embryon humain à
des fins commerciales ou industrielles (art. L.152-7) ; l'interdiction
de concevoir des embryons humains aux seules fins d'étude, de recherche
ou d'expérimentation (art. L.152-8). Les lourdes peines prévues
en cas d'infraction, sept ans de prison et sept cent mille francs d'amende,
donnaient la mesure de l'importance de ces dispositions qui visaient à
conférer à l'embryon in vitro exactement le même destin
que celui des embryons in utero : vivre, ne serait-ce que quelques instants,
avoir une chance de naître même si elle ne se réalise
pas, mourir, si finalement les parents abandonnent leur projet et qu'il
faut alors détruire les embryons abandonnés. Cette qualité
d'être humain, qui n'est ni une chose ni une personne, était
confirmée par d'autres dispositions : il n'était pas question
de don d'embryon réalisé dans le cadre d'une équipe
médicale, mais d'une véritable procédure d'adoption
anténatale, se déroulant devant le juge chargé de
vérifier la détermination du couple qui abandonnait l'embryon
et celle du couple qui souhaitait l'accueillir selon les termes de la
loi (art. L152-5). La loi opposait encore les études autorisées,
qui devaient avoir une finalité médicale et ne pas porter
atteinte à l'embryon, conformément à toutes les recherches
effectuées sur les personnes humaines, aux expérimentations,
illicites si elles portaient atteinte à l'embryon. C'était
s'opposer à la communauté des biologistes, qui souhaitait
pouvoir s'exercer sur des embryons destinés à être
jetés après usage de manière à ne pas courir
le risque d'une malformation.
Tout ceci dessinait un sujet différent de la personne, puisqu'il
n'avait pas droit à la vie. Qu'est-ce qui caractérisait
le régime juridique de l'être humain ? De ne jamais être
traité comme une chose. Au fond, le législateur avait, sur
ce point, bien réussi son projet, répété à
satiété : ne pas réifier l'embryon. Cet objectif
marquait la volonté politique et morale d'affirmer la continuité
de la vie humaine - l'homme des droits de l'homme ne surgit pas de la
chose par une naissance qui deviendrait une sorte de miracle ontologique
et juridique, il a toujours été humain - ; il établissait
dans le même temps un lien particulier entre les générations,
la génération présente étant capable de s'imposer
des contraintes dans le but d'affirmer son respect des générations
futures, même à l'état de simples cellules informes.
L'embryon
du projet de révision, objet incertain, sous puissance des tiers
En quelques
dispositions peu claires pour le non-initié, le projet de révision
permet la création d'embryons en dehors de toute intention de procréation,
en dehors de toute chance de naissance. Leur seul destin sera de finir
jetés après expérimentation, comme une souris, transformés
en médicaments comme un produit chimique. La réification
était bien au rendez-vous, la qualité d'être humain,
anéantie. Dans le discours qu'il prononça aux journées
du Comité national d'éthique, Lionel Jospin s'exprima clairement
: " Des motifs tenant à des principes philosophiques, spirituels
ou religieux, devraient-ils nous conduire à priver la société
et les malades de la possibilité d'avancées thérapeutiques
? ".
Que dit-il ainsi ? Tout d'abord, qu'il existerait, comme l'avait déjà
suggéré le Conseil d'État, un droit des malades à
la recherche scientifique, ce qui mérite d'être pesé
avec circonspection : soigner est une finalité légitime,
et la communauté nationale doit s'en donner les moyens, la recherche
en fait partie. Mais la légitimité de la finalité
ne doit pas occulter la réflexion sur la légitimité
des moyens utilisés, et les principes philosophiques et juridiques,
à défaut d'autres fondements moins laïques, sont précisément
utiles pour fonder cette légitimité. En réalité,
il existe plusieurs voies de recherche pour tenter de mettre à
disposition des malades les cellules souches dont on attend, sans beaucoup
de bases expérimentales, des progrès thérapeutiques.
On ne les trouve pas que dans des embryons, mais aussi dans les cordons
ombilicaux, dans les ftus avortés, et, surtout, dans les
cellules de l'adulte, que l'on commence à savoir reprogrammer.
Cette autre voie de recherche a fait des progrès spectaculaires
depuis un an. Il serait raisonnable de suivre d'abord cette voie, d'y
mettre les crédits et les postes. Mais ce n'est pas ce qui est
demandé. Il s'agit en fait de la revendication de pouvoir suivre
toutes les voies de recherche librement, quelles qu'en soient les conséquences
anthropologiques.
L'enjeu est un enjeu de liberté et de toute-puissance pour la génération
présente. C'est la liberté des chercheurs de choisir la
voie qu'ils souhaitent, sans se préoccuper de sa signification
politique et morale. C'est la liberté des adultes de créer
des embryons pour assurer toutes leurs finalités, thérapeutiques,
scientifiques ou procréatives. La génération présente,
toute-puissante va décider du sort des individus de la génération
suivante, faisant des uns des enfants choyés, des autres des médicaments
et des objets de recherche qu'il est plus prudent de détruire après
usage. On est ici dans l'exact envers du concept de développement
durable.
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