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"Mann ist, was mann isst":pourquoi nous voulons savoir ce
que nous mangeons
Claude
Fischler
Le 28 juillet
1987, l'émission Monitor de la chaîne ouest-allemande ARD
présenta un reportage sur la pêche en mer du Nord. Dix millions
de spectateurs purent voir, en gros plan, des vers Anisakis simplex, extraits
des entrailles et de la chair d'un hareng, se tortiller à la pointe
d'un couteau puis sous un microscope. Un jeune homme interviewé
expliqua que, contaminé par le parasite après avoir consommé
des harengs, il avait dû subir l'ablation chirurgicale de douze
centimètres de gros intestin. Les chercheurs recrutés par
l'émission avaient trouvé des larves de vers vivantes dans
des pots de harengs achetés au supermarché. L'animateur
conclut que le système d'autorégulation par la profession
en vigueur dans la filière de la pêche allemande était
insuffisant pour garantir la sécurité et la santé
publiques.
Le marché s'écroula en une nuit. Les prix à la criée
furent divisés par deux. Les ventes au détail baissèrent,
suivant les régions, de 50 à 80 %. Le responsable de l'émission
se déclara surpris, affirmant qu'il s'attendait à un fléchissement
inférieur à 10 % et que l'objectif était simplement
de faire pression pour obtenir une réforme des procédures
de contrôle et de la réglementation. Un expert de la pêche,
cherchant à rassurer les consommateurs, fit valoir que, en dix-huit
ans, on n'avait relevé que 60 cas humains de contamination par
les vers pour 7,5 milliards de repas de poisson consommés dans
la même période en Allemagne, ce qui ne faisait pas du parasite
un risque majeur pour la santé publique.
Il s'agit là d'un cas tout à fait caractéristique
de ces alertes alimentaires que les responsables qui doivent en affronter
les effets qualifient volontiers de paniques ou de "peurs",
en associant à ce mot un jugement d'irrationalité. Entre
les profanes et les experts, l'appréciation du risque est en effet
divergente : les techniciens connaissent le nombre de cas cliniques, la
morbidité et la mortalité éventuelle, et s'appuient
sur ces données ; les télespectateurs, eux, ont vu un parasite
répugnant grossi aux proportions d'un serpent de mer, se tordre
sous les caméras ; dans leur cas, il ne s'agit nullement de procéder
à une estimation probabiliste du risque. Les mécanismes
à la fois cognitifs et physiologiques déclenchés
sont ceux du dégoût et de la peur, et ils conduisent à
un rejet littéralement viscéral de l'aliment associé
au stimulus répulsif. On comprend mieux, dès lors, ce phénomène
: ce ne sont pas nécessairement les risques quantitativement les
plus meurtriers qui provoquent les inquiétudes les plus profondes,
les répercussions médiatiques et économiques les
plus massives, particulièrement en matière d'alimentation.
Les travaux de psychologues américains, réalisés
il y a une quinzaine d'années, ont mis en évidence les divergences
entre l'évaluation des risques par les experts et leur perception
par les profanes. Ainsi, Paul Slovic a montré que si le nucléaire
constituait le risque le plus dangereux pour les membres d'une ligue féminine,
il n'arrivait qu'à la vingtième place pour un groupe d'experts.
À quoi tient cette distorsion ? On l'a vu : l'évaluation
du risque (par les experts) et sa perception (par les profanes) ne se
construisent pas de la même manière, ne procèdent
pas des mêmes raisonnements ou mécanismes mentaux. On peut
regrouper dans deux catégories les facteurs influant sur la perception
du risque : d'une part, certaines caractéristiques propres au risque
lui-même ; d'autre part, des caractéristiques propres au
sujet percevant. La première catégorie comprend les formes,
les configurations de risque particulières dont on a pu observer
qu'elles sont susceptibles de dramatiser les réactions dans le
public, de provoquer des effets d'opinion et de mobilisation sociale et
médiatique conduisant à une crise. La seconde rubrique procède
de certaines caractéristiques psychologiques, cognitives, sociales
et culturelles du sujet.
Les formes
du risque
On a identifié
un certain nombre de configurations susceptibles de produire des outrage
factors (facteurs d'indignation), et donc susceptibles d'accroître
l'émotion des individus et la mobilisation sociale. En voici un
échantillonnage non exhaustif.
- La proximité, le caractère concret (représentable,
imaginable, observable) d'un risque, qui s'oppose à la distance
et au caractère abstrait.
- Le caractère délibéré, ou au contraire imposé,
du risque. Les personnes qui ont peur en avion évoquent souvent
l'impression qu'elles ont d'y être dépossédées
de tout contrôle. Symétriquement, le risque associé
au fait de faire du ski est élevé, mais il procède
d'une décision personnelle " assumée " comme telle
: sa perception est plutôt atténuée. En revanche,
un risque subi à l'insu du sujet ou sans que celui-ci ait pris
la décision de le subir, à plus forte raison si ce risque
profite à autrui et non au sujet, constitue un puissant outrage
factor. Notons à cet égard que les études sur la
perception des OGM montrent que, dans l'état actuel des choses,
le public ne perçoit ni bénéfice à son profit
ni maîtrise du risque éventuel...
- L'impossibilité de maîtriser le risque identifié
est une source d'indignation et d'anxiété supplémentaires.
L'hypothèse d'un danger lié à la consommation de
l'eau du robinet constituerait un cas-type : il est extrêmement
difficile d'éviter tout usage de l'eau de distribution, et donc
de se protéger du risque qui y serait attaché. Autre exemple,
emprunté à la crise de la vache folle : si l'on peut relativement
aisément éviter de consommer des abats bovins identifiés
comme infectieux (maîtrise perçue possible), il devient extrêmement
difficile de se protéger (maîtrise perçue difficile
ou impossible) dès lors que l'on découvre que toutes sortes
de sous-produits du buf entrent dans la composition de produits
très divers et insoupçonnés (gélatines dans
les bonbons, cosmétiques, fil chirurgical, etc.).
- La cause humaine ou naturelle d'un risque influence également
la perception que l'on en a : a priori, le risque naturel est réputé
susciter moins d'indignation qu'un risque subi du fait d'une action humaine.
En réalité, l'observation montre que nous semblons plus
volontiers intéressés par l'identification de coupables
que par l'analyse rigoureuse de déterminismes complexes, y compris
lors de catastrophes naturelles, ce qui conduit fréquemment les
médias et l'opinion à incriminer diverses instances, de
l'État aux politiques en passant par les multinationales.
- Enfin, un risque lié à une technique familière,
tel le chemin de fer aujourd'hui, suscite moins de mobilisation qu'un
autre qui serait lié à une technique nouvelle et mal connue
(par exemple, le génie génétique).
Caractéristiques
du sujet
Des travaux
de psychologie cognitive ont mis en évidence que le raisonnement
probabiliste est purement et simplement contre-intuitif (Tversky &
Kahneman, 1974). Certaines erreurs liées à des " biais
cognitifs " sont même commises par des personnes ayant subi
une formation aux statistiques. Or, le risque est une notion probabiliste
et dans tout contexte de crise, il est pour le moins difficile d'éviter
dans les débats de faire référence à des raisonnements
de ce type ou à des données statistiques.
On observe, d'autre part, que le risque est perçu de façon
binaire et non graduée, comme s'il s'agissait d'une caractéristique
intrinsèque, essentielle, d'un objet ou d'une situation : tout
se passe comme si l'on voulait à tout prix qu'il soit répondu
à la question : " Y a-t-il, oui ou non, un risque ? ".
La réponse " le risque est négligeable " serait
perçue comme signifiant " oui, il y a bien un risque ; nous
nous proposons de le négliger ". De manière analogue,
en matière de nutrition, on observe que les sujets attribuent aux
divers aliments la vertu de " faire grossir " ou de ne pas "
faire grossir ", indépendamment de toute prise en considération
de la dose. Ainsi, le principe édicté par le médecin
zurichois Paracelse (1493-1541), selon lequel " la dose fait le poison
", n'a pas réussi, en cinq siècles, à faire
sa place dans nos esprits. Dans notre perception spontanée, entre
ce qui est dangereux et ce qui est inoffensif, il n'existe pas de continuité.
Enfin le facteur personnel entre aussi en jeu, sous la forme du contraste,
que l'on assume mal, entre l'expérience individuelle et les énoncés
statistiques : une série statistique mettant en évidence
des régularités implacablement significatives, par exemple,
le lien tabac-cancer, sera impuissante à faire taire l'affirmation
selon laquelle l'oncle Albert, qui a fumé toute sa vie deux paquets
de cigarettes par jour, est centenaire et de plus aussi en pleine forme...
L'alimentation
: un domaine particulièrement sensible
Il existe
chez Homo sapiens sapiens une dimension tout à fait spécifique
dans la perception du risque en matière d'alimentation, qui tient
à son rapport même à l'aliment. La sélection
des aliments chez les omnivores, et l'homme en particulier, se caractérise
par un paradoxe comportemental qui est source d'anxiété
: elle est en effet marquée à la fois par une exigence de
variété (néophilie) et une grande prudence, sinon
une aversion, devant le nouveau ou l'inconnu (néophobie).
Chez tout omnivore, et notamment chez l'homme, l'ingestion constitue un
acte à la fois intime et périlleux. Il faut faire passer
à l'aliment la barrière corporelle, l'incorporer, le faire
pénétrer dans son corps et devenir partie intégrante
de soi. Il ressort de la littérature et de l'observation que certains
aliments sont plus propices que d'autres à l'émergence d'inquiétudes
: les produits d'origine animale sont toujours perçus plus périlleux.
La viande est l'aliment universellement le plus recherché (il n'existe
d'ailleurs aucune société humaine documentée entièrement
végétarienne) ; or, c'est aussi sur la viande et les produits
animaux que portent la plupart des prohibitions alimentaires dans toutes
les cultures, et même les aversions individuelles les plus violentes.
Les manifestations de l'anxiété consubstantielle à
l'alimentation ont donc selon toute vraisemblance toujours existé,
à plus forte raison dans les contextes de crise ou de pénurie
du passé (bruits d'empoisonnement des puits, rumeurs d'accaparement,
etc). Or, des phénomènes analogues se produisent de nos
jours. Ils ne constituent nullement des résidus archaïques
: ils sont, au contraire, surdéterminés par la modernité
alimentaire. On a ainsi répertorié un grand nombre de "
légendes urbaines " liées aux produits alimentaires
transformés par l'industrie, dont certaines ont eu des effets économiques
parfois graves. En France, un exemple de cette " psychopathologie
de l'alimentation moderne " est fourni par le tract dit de Villejuif
: depuis le début des années 70, sous de multiples versions,
circulent des mises en garde dactylographiées et polycopiées,
attribuées à l'hôpital de Villejuif (centre anti-cancéreux
le plus connu du public en France), contre colorants et additifs divers,
indiqués par leur code (E123, etc.). Ces produits sont dénoncés
- sans aucun fondement - comme cancérigènes : ainsi, le
E330, l'inoffensif acide citrique, est-il présenté comme
l'un des plus dangereux... En dépit de tous les démentis,
ce document ne cesse de resurgir.
Ce phénomène renvoie à la constatation frappante
que, dans les pays les plus développés de la planète,
existe une perception profondément négative et pessimiste
des liens entre santé et alimentation moderne. Entre 1935 et la
fin du vingtième siècle, dans les pays d'Europe occidentale,
l'espérance de vie a augmenté d'une vingtaine d'années
(en France par exemple : 19 ans pour les hommes, 21 pour les femmes).
Et pourtant, dans ces mêmes pays, les études montrent qu'une
majorité de la population croit que l'alimentation d'aujourd'hui
présente plus de risques ou d'inconvénients que celle d'hier,
qu'elle est non seulement moins bonne au goût mais encore moins
bonne pour la santé. C'est sur cette observation qu'il faut s'interroger.
Alimentation
et " pensée magique "
Notre fonctionnement
mental, concernant l'alimentation en particulier, est profondément
marqué par les mécanismes connus en anthropologie sous le
nom de " pensée magique ". Aux débuts de cette
discipline, à la fin du XIX° siècle et jusqu'à
une période relativement récente, on attribuait ces modes
de pensée aux primitifs. On a depuis établi expérimentalement
leur présence même chez des sujets d'un bon niveau d'éducation,
dans des pays occidentaux développés.
La pensée magique a pu être définie par deux principes
: la contagion et la similitude. Le principe de contagion se résume
par la formule " once in contact, always in contact ". Le contact
avec un objet réputé impur transmet au sujet cette impureté,
dont il ne pourra plus s'affranchir que par le recours à un ou
des rituels de purification.
Le principe de similitude, de son côté, repose sur l'idée
que " l'image égale l'objet ". À de multiples
occasions, dans toutes les sociétés, on observe la permanence
de ces deux principes de pensée magique. Dans les manifestations,
par exemple, on pend ou brûle telle ou telle personnalité
en effigie. En psychologie sociale, les expérimentateurs mesurent
à quel point il est difficile à quiconque de déchirer
une photographie de ses enfants ou d'un être cher (beaucoup moins
lorsque l'image est celle d'une personne détestée).
Contagion et similitude, ces deux principes essentiels de la pensée
magique, convergent, lorsqu'il s'agit d'alimentation, dans le " principe
d'incorporation " : la représentation mentale, dont on a montré
le caractère général, selon laquelle le mangeur est
transformé par le mangé, acquiert ses caractéristiques
réelles ou imaginaires : " on est ce qu'on mange ". C'est
ce principe de représentation qui fait dire, en français,
que l'on a " mangé du lion ", si l'on manifeste une énergie
particulière au bureau ou, en italien, que l'on a " mangiato
pane e volpe " (mangé du pain et du renard) si l'on montre
de la ruse dans une négociation. La publicité pour les produits
alimentaires fait un usage constant de ce mécanisme, par exemple
lorsque comme l'eau d'Évian il y a quelques années, elle
promet que " l'eau d'Évian vous donne ce que la montagne lui
a donné ", soit, selon les interprétations, des sels
minéraux (mais Évian n'en contient guère), la force
grandiose des montagnes, les vertus associées à l'altitude,
à la proximité avec le ciel, mais surtout, à la pureté
des glaciers.
La maîtrise de l'incorporation est donc essentielle pour tout mangeur
: si l'on est ce que l'on mange, il faut absolument maîtriser ce
que l'on mange. Or toutes les enquêtes récentes sur la perception
de l'alimentation moderne mettent en évidence cette caractéristique
: les répondants, de façon presque unanime, se plaignent
de ce que " on ne sait plus ce qu'on mange ".
De même, l'analyse de la réception de la crise de la vache
folle souligne le besoin qu'ont les individus de savoir ce qu'ils mangent
et de ne pas se voir imposer un risque qu'ils ne maîtrisent pas.
Unidentified
Food Objects
C'est là
que réside le plus grand sujet d'inquiétude pour le consommateur
contemporain. L'aliment est devenu, depuis quelques décennies,
un produit de consommation de masse : production industrielle, grande
distribution (réseaux de supermarchés), conditionnement
élaboré, marketing et communication. La transformation croissante
des produits par les filières agro-alimentaires et la mondialisation
des filières d'approvisionnement créent une distance croissante
entre le consommateur et ses aliments, perçus de plus en plus comme
mystérieux, louches, sans histoire ni identité connue. Ils
sont devenus de véritables UFOs (Unidentified Food Objects), en
français des OCNI (objets comestibles non identifiés). Il
suffit d'interroger les consommateurs pour entendre l'expression de ce
malaise, avec la phrase, constamment répétée : "
Aujourd'hui, on ne sait plus ce qu'on mange. "
Ce facteur explique que, depuis les débuts de l'industrie agroalimentaire,
des tensions et des peurs ont surgi cycliquement, ont culminé avec
des crises plus ou moins graves, puis se sont résolues provisoirement,
avant de réapparaître. La crise de la vache folle a, jusqu'ici,
été la plus violente. Mais avant elle, la tension existait
déjà, et elle devient d'autant plus forte que les consommations
se sentent tiraillés entre, d'une part, les bénéfices
que leur procurent les produits modernes (convenience et prix) et l'inquiétude
qu'ils leur causent. Ainsi le malaise du mangeur moderne peut se ramener
à cette triple proposition :
Je suis ce que je mange.
Je ne sais plus ce que je mange.
Sais-je encore ce que je suis ?
Face à
l'inquiétude du consommateur, producteurs et distributeurs cherchent
des réponses. Ils développent des marques, des labels, des
appellations d'origine ; ils perfectionnent l'étiquetage informatif.
Jusqu'à présent, néanmoins, ces efforts n'ont pas
suffi à réduire la méfiance ou l'anxiété.
On peut même se demander si, à eux seuls, ils peuvent y parvenir.
En effet, l'idée, particulièrement vivace, semble-t-il,
aux États-Unis, selon laquelle les choix alimentaires des individus
pourraient procéder exclusivement de décisions rationnelles
prises individuellement, en fonction d'une information scientifique garantie
par l'État, néglige ou nie une dimension essentielle du
comportement alimentaire humain : la sélection des aliments, chez
l'homme, procède pour une très large part de déterminismes
collectifs, culturels et sociaux, qui gouvernent, sans que les sujets
en aient nécessairement conscience, aussi bien les horaires des
prises alimentaires que leur contexte, leur composition et leur déroulement.
Facteurs
sociaux et culturels
La perception
du risque est elle aussi liée à des facteurs sociaux. Ainsi,
aux États-Unis, une étude sur la perception du risque en
matière d'environnement montre que, chez les blancs, les femmes
sont plus sensibles aux risques-santé que les hommes ; mais cette
différence disparaît chez les non-blancs. Les auteurs proposent
d'expliquer ce phénomène par le fait que les hommes blancs,
plus proches des " leviers de commande " de la société,
ont un sentiment de maîtrise plus important et que, en conséquence,
ils tendent à se sentir davantage en sécurité, alors
que les femmes et les minorités ethniques se sentent moins dans
une situation de maîtrise.
Dans le domaine purement alimentaire, l'une de nos récentes recherches
montre que la même différence sépare les hommes et
les femmes dans quatre échantillons de cultures par ailleurs très
différentes (France, États-Unis, Japon, Belgique néerlandophone)
: dans tous les cas, les femmes manifestent plus d'anxiété
vis-à-vis de l'alimentation que les hommes, un souci plus marqué
des questions de santé, et beaucoup moins d'intérêt
à l'égard des aspects gastronomiques.
On observe une grande variabilité dans le choix des risques les
plus redoutés, selon les cultures. Ainsi, dans la même étude,
les Américains manifestent plus d'inquiétude que tous les
autres groupes devant l'alimentation. Les Français, en revanche,
conformément aux attentes, sont davantage mobilisés par
le plaisir et la convivialité. Il ressort d'autres études
ou d'observations anecdotiques que les Allemands, pour leur part, sont
plus sensibles au risque chimique et aux atteintes à l'environnement.
La perception
du risque, objet scientifique
La perception
du risque procède d'un ensemble de phénomènes observables
et même mesurables. Elle est donc en partie prédictible et
peut constituer un objet scientifique légitime. Même si l'on
peut juger parfois irrationnelle la perception profane du risque, il encore
moins rationnel de se borner à la dénoncer comme telle et
de négliger toute crainte, même mal fondée d'un point
de vue épidémiologique et probabiliste. Il convient, au
contraire, de chercher à en analyser le sens et le contexte et
d'en tirer les conclusions.
L'expérience montre que les mesures les plus efficaces en termes
de gestion des crises, mais aussi d'information démocratique, consistent
à prendre en compte ces phénomènes et à les
considérer comme objets d'étude légitimes. Il s'agit
également de favoriser l'écoute et la veille des signaux
faibles afin d'identifier les risques émergents. En outre, il convient
de favoriser particulièrement le partage de l'information en continu
et a priori : toute information, aussi rationnelle soit-elle, peut avoir
des effets boomerang une fois la crise déclarée. La mise
en commun du travail sur la connaissance est le meilleur moyen de diffuser
une information pacifiée.
Les médias, dans leur traitement des questions de sécurité
alimentaire, oscillent entre deux thématiques : celle du scandale
et celle de " la grande peur ", de " la panique ",
etc. Cette dernière thématique met précisément
en avant la dimension " irrationnelle " des comportements et
attitudes lors des crises alimentaires. Ce jugement d'irrationalité
est volontiers repris de divers côtés, par exemple, par certains
producteurs (" le consommateur est irrationnel : il veut à
la fois la qualité, la sécurité et les prix "
: mais demander beaucoup n'est pas irrationnel économiquement...),
par certaines instances administratives, et même certains scientifiques.
Il existe diverses définitions de la rationalité. Quelle
que soit celle que l'on adopte, on peut toutefois se demander si éviter
la marque Coca-Cola jusqu'à plus ample information, comme ce fut
le cas pour certains consommateurs à l'occasion de la récente
crise, relève de l'irrationalité ou de la simple précaution.
Les peurs et les angoisses alimentaires ne sont pas ou pas seulement des
manifestations d'ignorance, d'idéologie ou d'irrationalité
: ce sont aussi les signes d'un besoin profond du mangeur de s'approprier
(ou se réapproprier pleinement) ses aliments. Ce que les crises
récentes successives de l'alimentation, depuis la vache folle jusqu'aux
organismes génétiquement modifiés, montrent et déclenchent
à la fois, c'est la montée de cette revendication et d'une
prise de conscience, y compris aujourd'hui dans les pays du Sud de l'Europe.
Il y a quelques mois à peine, on pensait les OGM irréversiblement
installés au cur de notre alimentation, et que le "passage
en force" des semenciers avait d'ores et déjà réussi.
Or, aujourd'hui, on voit que les surfaces cultivées en OGM sont
à la baisse, que des filières garanties sans OGM cherchent
à se mettre en place dans le monde, que les consommateurs américains,
dont on nous assurait qu'ils n'étaient nullement mobilisés
par ces thèmes, se rebiffent. Certains agriculteurs des plus productivistes
commencent à s'interroger. Selon les pays, autant que le "bio"
(organic foods), les pratiques d'agriculture "durable" ou "raisonnée"
(sustainable agriculture) rencontrent un intérêt croissant
chez les cultivateurs ou les responsables politiques et administratifs.
Comment rendre au consommateur confiance dans ses aliments ? C'est la
question que l'on entend poser de toutes parts aujourd'hui. Il n'est nullement
certain que cela soit totalement possible, ne serait-ce que parce que
la méfiance fait partie des caractéristiques intrinsèques
de tout omnivore, à plus forte raison de l'homme. La confiance
alimentaire ne semble pas pouvoir se construire une fois pour toutes :
il faut constamment l'étayer, la soutenir ou, plus exactement,
contenir, atténuer l'anxiété qui est en nous - et
qui nous meut en grande partie dans notre rapport aux aliments. Pour obtenir
cela aujourd'hui, il faut remettre en cause le processus de production
lui-même, réinterroger nos pratiques. Ce mouvement est déclenché.
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