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Chronique
du Savant flou 47
Zéphyrin
Xirdal
" Maintenant, pense un peu : les gens autour de toi, de quoi font-ils
le commerce ?
- Je ne sais pas. De quoi ?
- De choses totalement immatérielles. De temps d'antenne et d'espace
publicitaire dans les journaux et les panneaux d'affichage. Mais, en soi,
le temps ne peut pas être d'antenne et l'espace ne peut pas être
publicitaire. Einstein est parvenu le premier à unir l'espace et
le temps à travers la quatrième dimension. Il a découvert
la théorie de la relativité. Tu en as sans doute entendu
parler. Le pouvoir soviétique utilisait le même concept,
mais de façon paradoxale : on alignait les prisonniers, on leur
donnait des pelles et on leur ordonnait de creuser une tranchée
depuis l'enceinte jusqu'à l'heure du déjeuner. Maintenant
c'est plus simple : une minute de prime time à la télé
coûte autant que deux colonnes couleur dans un grand magazine.
- Vous voulez dire que l'argent, c'est la quatrième dimension ?
Khanine opina du bonnet.
- Du point de vue de la phénoménologie monétariste,
poursuivit-il, il s'agit de la substance dont le monde est construit.
(
) As-tu entendu parler de la grève des cosmonautes ?
- Je crois, répondit Tatarski en se souvenant vaguement d'un article
de presse.
- Nos cosmonautes touchent entre vingt et trente mille dollars pour un
vol. Les Américains, dix fois plus. Alors les nôtres ont
décidé qu'ils ne voulaient plus voler vers trente mille
billets verts. Désormais, ils ne partiraient plus qu'en direction
de trois cent mille. Qu'est-ce que cela signifie ? Que leur véritable
objectif, ce ne sont pas les points scintillants du firmament, mais des
sommes concrètes en devises fortes. Telle est la nature de l'espace
cosmique. Et le caractère non-linéaire de l'espace et du
temps est mis en évidence par le fait que nous et les Américains
brûlons la même quantité de combustible et parcourons
dans le vide le même nombre de kilomètres pour arriver à
des sommes totalement différentes. C'est d'ailleurs l'un des grand
mystères de l'Univers. "
C'était un extrait de Homo Zappiens (Seuil, 2001), un roman de
Viktor Pelevine, irrévérencieux chroniqueur de la Russie
post-soviétique.
Si encore
la télévision ne péchait que par insuffisance dans
sa programmation d'émissions de culture scientifique
Mais
sur France 3 (chaîne de service public !), les mercredis matin,
lorsque la télé sert de garderie, on pouvait voir il y a
peu un médiocre dessin animé made in USA, mettant aux prises
une "Super famille", style Superman collectif, et un savant,
fou évidemment, mais aussi méchant et dangereux, appelé,
je vous le donne en mille, "Cultureman" !
Jean Jacques
nous a laissé, lui qui nous a donné ses savoureuses Confessions
d'un chimiste ordinaire (Seuil 1981) et tant d'autres contributions à
la mise en culture de la science (on n'oubliera pas de si tôt ses
prestations chantées dans un charmant court-métrage sur
la chimie). En relisant son livre autobiographique Un chimiste au passé
simple (O. Jacob, 2000), je note cette réflexion :
" Il faudrait que je réfléchisse à cette nostalgie
des derniers échos du XIXè siècle dans laquelle,
souvent sans en être conscient, je me complais. Cette époque
mal définie symbolise-t-elle pour moi, avec plus ou moins de raison,
un passé que je peux encore comprendre, un temps d'inventions fondamentales
et d'espérances déçues. Je me regarde dans la glace
: mes favoris démodés me trahissent. Ils doivent avoir une
signification, mais laquelle ? "
Trop tardivement, j'aimerais lui proposer une réponse. On ne peut
avancer vers l'avenir sans assumer le passé, que ce soit pour le
prolonger ou pour rompre avec lui. Aussi est-ce une tâche permanente
que de reprendre en charge ce passé au fur et à mesure qu'il
perd son immédiateté et cesse peu à peu d'être
ressenti comme contraignant. Ainsi le XIXè siècle, que le
XXè a tant moqué et décrié, redevient-il au
XXIè une référence féconde - et ce n'est pas
cette année de commémoration hugolienne qui le démentira.
Dès lors, cet intérêt pour le XIXè siècle,
que Jean Jacques revendique, est sans doute la marque, non d'un passéisme
affecté, mais d'une extrême sensibilité à l'esprit
de notre temps.
Petite contribution
aux commémorations hugoliennes, justement, cette brève citation
:
" La science est obscure, peut-être parce que la vérité
est sombre. "
[Profitons-en pour rappeler que lors du centenaire de la mort de Hugo,
en 188 ?, Alliage avait été à l'origine de la publication
chez Actes-Sud de son très beau texte, L'art et la science, plus
que jamais d'actualité.]
Robert Fillou, l'un des artistes du courant Fluxus, avait cette belle
formule : " L'art, c'est ce qui rend la vie plus intéressante
que l'art. "
On est tenté de le pasticher : " La science, c'est ce qui
rend le monde plus intéressant que la science. "
Après
les savants fous, les savants timbrés
Le service postal des États-Unis, en octobre 2001, a mis en circulation
un timbre commémorant le centenaire de la naissance d'Enrico Fermi.
La vignette reproduit une photographie du grand physicien au tableau noir,
portrait bien connu des gens du métier, car l'une des équations
écrite par Fermi y est grossièrement fausse ( au lieu de
- aussi choquant pour un physicien que si on montrait Einstein au tableau
devant l'équation ). Voilà en tout cas de quoi rassurer
tous les apprentis physiciens.
La poste britannique, quant à elle, a édité au même
moment une série commémorative du centenaire du prix Nobel,
accompagné d'un livret de promotion, dans lequel Brian Josephson,
prix Nobel de physique en 1973, défend, comme il le fait d'ailleurs
avec constance, l'idée que la théorie quantique peut expliquer
les phénomènes paranormaux, soulevant ainsi l'ire de ses
collègues. La poste britannique ne semble pas avoir réalisé
qu'elle risquait ainsi de scier la branche sur laquelle elle est assise
: si vraiment la télépathie existe, plus besoin de lettres
ni de timbres
Quant à La Poste (française), elle a mis en vente, toujours
en automne 2000, une série de cinq timbres censés illustrer
les progrès de la science au XXè siècle. Les thèmes
en ont été recueillis par sondage populaire et sont la pénicilline,
l'ADN, le laser, l'homme dans l'espace et la carte à puce. Confondre
ainsi la science et la technologie, voilà qui est effectivement
emblématique du siècle écoulé.
À
l'automne 2001, se sont tenues à la Sorbonne les Premières
Assises Internationales de la Connaissance Réciproque, organisées
par Transcultura dans le même état d'esprit que la publication
des numéros transculturels d'Alliage (n° 41-42 et n° 45-46)
en collaboration avec la revue chinois Dialogue. Superbe illustration
des difficultés du dialogue transculturel : durant l'intervention
(en chinois) du philosophe Zhao Tingyang, la traductrice (en français)
parle du "paradoxe du barbier de Rustel". Flottement dans la
salle et interrogations des auditeurs, chacun se demandant où est
ce lieu, en Chine ou en Europe, et qui est ce barbier apparemment aussi
fameux que celui de Séville. Il me faudra un petit moment avant
de réaliser qu'il s'agit en fait de Russell (Bertrand), dont le
nom, dans un aller-retour anglais -> chinois -> français,
a subi cette déformation, minime mais qui suffit à le rendre
méconnaissable. Si nous avons tant de mal à connaître
les Autres, ne serait-ce pas d'abord parce que nous avons du mal à
nous reconnaître dans l'image qu'ils ont de nous et qu'ils nous
renvoient ?
À
la fin de l'année passée, était fondé le Perimeter
Institute for Theoretical Physics, institution privée inédite,
dans un domaine jusqu'ici épargné par la loi du marché
(Nature 414, 391, 22 novembre 2001). L'idée de son créateur,
l'industriel M. Lazaridis, est d'appliquer aux fondements les plus ésotériques
de la physique (théorie quantique, cosmologie, etc.) " l'approche
capital-risque des entreprises hi-tech " en se fixant un objectif
de succès d'environ 10 %. Ainsi, comble du paradoxe, c'est désormais
le capital qui tente de réinsuffler à la science fondamentale
l'esprit d'aventure qu'il lui a ôté.
En d'autres termes, quand la science expérimentale classique affirmait
que le mouvement se prouve en marchant, la technoscience contemporaine
prétend que le mouvement se prouve en marchand.
Branle-bas
de combat autour d'un article de génétique (A. Arnaiz-Villena
& al., Human Immunology 62, pp. 889-900, sept. 2001) : les auteurs
y étudient la variabilité génétique du complexe
HLA sur un échantillon de la population palestinienne et concluent
à l'existence d'une étroite parenté génétique
entre Palestiniens et Juifs
Suite aux réactions indignées
de nombreux lecteurs (de quel groupe ? Devinez !), l'éditeur, Elsevier
Science, l'un des grands du secteur, retire l'article de la version électronique
en ligne du journal, et va jusqu'à écrire à tous
les abonnés de la version imprimée, chercheurs et bibliothèques,
d'ignorer l'article incriminé " ou, mieux, de supprimer physiquement
les pages correspondantes ". C'est ce qui s'appelle renvoyer la censure.
Pour ne pas
perdre le moral, deux historiettes narrées par Henri Bergson dans
son classique et très sérieux ouvrage Le rire (Félix
Alcan, 1917, p. 45) :
" Le mot d'une dame que l'astronome Cassini avait invitée
à venir voir une éclipse de Lune et qui arriva en retard
: "M. de Cassini voudra bien recommencer pour moi ?" Ou encore
cette exclamation d'un personnage de Gondinet arrivant dans une ville
et apprenant qu'il existe un volcan éteint aux environs : "Ils
avaient un volcan et ils l'ont laissé s'éteindre !"
"
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