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Les
discriminants spécifiques de la psychanalyse
par rapport aux disciplines dites scientifiques et aux psychothérapies
Jean
Szpirko
Enjeux
Le préfixe
" psy " introduit un ensemble de termes qui désignent
des disciplines souvent mal différenciées non seulement
pour le public profane mais aussi par un grand nombre de praticiens de
l'une ou l'autre de ces spécialités. Alors que la terminologie
permet de spécifier différents champs théoriques
et cliniques : psychologie, psychiatrie, psychothérapie, psychanalyse...
d'autres difficultés surgissent, comme si les explicitations, d'où
qu'elles viennent, étaient mal venues. Sans doute certaines connotations
imaginaires relatives à la désignation de ces champs génèrent-elles
un malaise.2 Le mot science comporte lui-même d'autres ambiguïtés,
qui nécessitent aussi d'être élucidées. Les
fonctions dévolues au savoir nous serviront de boussole pour éclairer,
spécifier et rendre transmissibles les différences entre
science, psychanalyse et psychothérapies.
Les psychothérapies
et la psychanalyse visent à réduire ou supprimer une souffrance.
Je qualifierai, ici, la souffrance psychique de deux termes proposés
par Cicéron : aegritudo et cupiditas, que Danièle Robert
traduit par mal-être et manque à être. Je cite son
commentaire : " Il s'agit avec le premier d'exprimer le malaise moral
né d'une perte... avec le second de signifier le regret de ce qui
manque pour être pleinement, le désir lancinant, compulsif
d'un vide à combler. "3
À l'origine, Freud considérait la psychanalyse comme une
psychothérapie, c'est-à-dire comme destinée à
soulager des souffrances physiques dont les racines seraient psychologiques
: l'hystérie devait trouver ses étayages dans l'histoire
subjective de ses patients. Les symptômes étaient envisagés
à partir du modèle médical. Au fur et à mesure
de son développement, la psychanalyse a élargi son champ
en questionnant la pathologie psychiatrique, de laquelle s'infère
la notion de normalité4 et en attribuant d'autres fonctions à
la nosographie. Le symptôme cesse de se lire sur le corps du "
malade " : il se lit dans le mode d'expression de la plainte. La
nosographie n'a plus, dès lors, pour fonction de différencier
le normal et le pathologique, puisque chaque humain est le fruit d'une
histoire - grande et petite - dont les nombreux orages inscrivent des
blessures plus ou moins vives et explicites dans la quotidienneté
des mots et des actes de la vie.
Avec le concept " d'après-coup ", la psychanalyse s'est
intéressée aux racines de la subjectivité, au point
d'élargir son interrogation à des thèmes jusqu'alors
abordés par des théologiens, des philosophes, des politiciens,
des artistes..., proposant un nouveau regard sur " le malaise dans
la civilisation ". Dans cette perspective, l'objet de la psychanalyse
n'est pas de formuler une " conception du monde ", mais de mettre
à jour celle que chacun se formule en silence, de repérer
les fonctions qui lui sont dévolues et d'élaborer la façon
dont les représentations qui modèlent la réalité
génèrent, dans le même mouvement, inhibition, symptômes,
angoisse, démarche de connaissance et création.
La question peut se poser de savoir si de telles élaborations appartiennent
au registre des croyances5 ou sont le fruit d'une approche susceptible
d'être confrontée à celle des sciences. Répondre
à cette question implique de développer certains préalables,
afin de tenir compte des ambiguïtés et des présupposés
insus que chacun transporte avec lui.
Sciences dites " exactes " et sciences dites " humaines
"
Le public
reconnaît que l'acquisition des savoirs (concepts, références
et modes opératoires) pour certaines disciplines nécessite
des efforts d'apprentissage, et du temps. Ces savoirs ne sont donc pas
considérés comme constitués de données immédiatement
accessibles à la conscience. Par contre, pour d'autres disciplines,
affectées au registre des sciences dites humaines, chacun estime
être plus ou moins concerné et avoir son mot à dire
- à juste titre : ces disciplines comportent, en effet, une dimension
subjective explicite, qui implique de tenir compte des singularités
en regard de propositions qui ambitionnent d'accéder à un
statut universel.
Les sciences humaines s'appuient sur des textes d'auteurs, parfois vénérés,
qui constituent des références6 : des réalités
objectivables dans la mesure où elles théorisent des faits
accessibles à d'autres qui disposeraient de la même formation,
des mêmes concepts. Ces réalités sont pourtant empreintes
d'une certaine subjectivité. Le statut d'une référence,
même prestigieuse, dans le domaine des sciences humaines, est différent
de celui que revêt une preuve - objective - dans les sciences expérimentales
pour lesquelles les concepts moins nombreux font davantage consensus.
Cette particularité justifie que les références dans
les sciences humaines ne fassent pas l'unanimité : elles sont assimilées
à des convictions intimes, des croyances, issues d'une certaine
façon de lire ou d'interpréter le monde, en lui affectant
un sens - qui peut faire école.
Dans les sciences humaines, les énoncés de références,
qui tiennent la fonction de savoirs, sont souvent assimilés à
des opinions d'auteurs, qui n'ont trouvé leur renommée que
parce qu'un public (lecteurs, élèves, disciples...) a été
intéressé, séduit, convaincu, "converti".
Tout se passe comme si des opinions singulières d'auteurs dont
les prestiges éventuels confèrent à leurs productions
le statut de référence, pouvaient être assimilées
à des croyances. Ce processus est intéressant pour la réflexion
: la conviction peut être engendrée par d'autres moyens que
ceux de la démonstration en faisant appel à ce qui serait
du registre de la conviction intime - au nom de laquelle la vérité
se décide ou s'affirme en droitCela induit certains effets comme
si partager une croyance avec d'autres conférait à cette
croyance une valeur, comme dans les religions où il n'est pas question
de soumettre un énoncé de référence à
l'épreuve de la critique ou de l'expérimentation.
La vérité revêt différentes figures selon le
champ où elle est invoquée, ce qui occasionne de nombreux
malentendus, non seulement à propos de la psychanalyse mais aussi
à propos de ce que des auteurs qualifient de " sciences molles
". Après avoir dégagé le concept de science
de certains présupposés, il nous sera possible de mieux
discriminer les enjeux spécifiques de la psychanalyse de ceux des
psychothérapies.
Évolution
du concept de science
À
partir du XVIIe siècle, l'usage du terme de science a introduit
une révolution dans les mentalités, en imposant certaines
contraintes, certaines exigences précises, qui devaient être
honorées pour qu'une discipline puisse être affectée
ou non à ce registre. Rompant avec l'avis d'autorité qui
jusqu'alors faisait loi, la science a pris en compte des critères
autres que ceux de la foi, en cherchant à fonder des énoncés
objectifs, indépendants de quelque auteur que ce soit : quiconque
en situation d'observer, d'expérimenter dans des conditions identiques
devait désormais pouvoir soit formuler des conclusions identiques,
soit modifier avec pertinence des énoncés qui n'auraient
jusque-là pas pris en compte tel ou tel aspect.
Le débat scientifique n'est pas supposé opposer des personnes,
mais des raisonnements - fondés sur des observations ou des phénomènes
dont l'existence est indépendante des personnes qui en rendent
compte. Les observations, la description de phénomènes,
les expérimentations, différents protocoles, les mesures,
le calcul, les comparaisons tiennent la fonction de tiers entre les personnes,
et c'est au nom de ce tiers - et non au nom du roi, de la république,
des textes sacrés ou de l'institution qui en serait la gardienne
- qu'une proposition est censée être estimée, ou non,
recevable scientifiquement.
L'usage du mot science au singulier renforce, implicitement, l'idée
que toutes les disciplines scientifiques seraient régies par des
lois communes, qu'il suffirait de définir pour disposer de critères
rigoureux à partir desquels il serait possible de discriminer,
de trancher : telle ou telle discipline appartiendrait ou n'appartiendrait
pas au champ de la science. Or, cette alternative ne peut plus être
résolue depuis que les notions de mesure, de quantification, de
répétition, de prévisibilité, d'objectivité,
de fait... ont perdu leur valeur référentielle discriminante.
Cette distinction ne concerne pas exclusivement sciences dures et sciences
molles ; on peut rappeler que la physique (qu'il s'agisse de thermodynamique,
hydrodynamique,* de physique quantique, de physique des solides) fait
appel à différentes formes de la mathématique : topologie,
équations non linéaires... Ces formes permettent l'étude
de singularités, de fractales... tout en étant dégagées
de toute idée de mesure.7
Les illustrations des théories modernes du chaos n'excluent pas
l'humour : les ravages susceptibles d'être engendrés d'un
continent à l'autre par un mouvement d'aile de papillon, l'usage
permanent des pourcentages sans considération des règles
les plus élémentaires de validation statistique, les prédictions
des sciences économiques qui envahissent le champ social, et dont
la rigueur et la pertinence ne s'appliquent qu'au passé, la façon
dont les physiciens remodèlent leurs conceptions de l'espace, de
l'énergie, de la distance, de la vitesse et du temps selon les
nécessités, en particulier celle d'expliquer le big bang.
Chaque discipline
dispose, aujourd'hui, de critères spécifiques de validation
de ses énoncés, et nul ne peut dire avec pertinence qu'une
démarche est ou n'est pas scientifique dans une discipline qui
lui est étrangère, dès lors que des spécialistes
de la discipline acceptent de valider cette démarche au nom d'un
tiers qui - même s'il évolue - reste soumis à certaines
règles qui permettent la confrontation et le débat, non
seulement entre eux mais aussi avec d'autres.
Que les critères
universaux susceptibles de définir ce qu'est ou ce que n'est pas
une science aient cessé d'exister implique un changement dans la
façon de considérer les différentes disciplines.
Or, un changement de mentalité ne se réalise pas sans réticences,
sans résistances. Cette nouveauté n'est perceptible que
dans " l'après-coup " ; il est plus aisé de repérer
la façon dont s'est opéré progressivement un changement
de mentalité dans le passé que la façon dont un concept
nouveau fait émerger une nouvelle façon de voir ou de lire
le monde.
Ces remarques, rappelons-le, sont destinées à justifier
l'assertion selon laquelle il n'est plus possible, aujourd'hui, de désigner
des critères universels, acceptables par les spécialistes
de toutes les disciplines, qui permettraient de départager l'appartenance
ou la non-appartenance au registre de la science - chaque discipline disposant,
pour elle-même, de critères de validation spécifiques.8
Il nous revient, alors, d'essayer de penser certaines différences,
qui permettent d'évaluer des affirmations péremptoires qui
font figure d'évidences en les soumettant à la question.
Sciences
et nomination
Un premier
point est à préciser : il n'existe pas de science de l'observation.
Un savoir sur la cellule, par exemple, est inséparable de la désignation,
de ses éléments sans lesquels il n'y aurait rien à
voir : membrane, cytoplasme, noyau, vacuole, mitochondrie... Une nouvelle
acquisition dans le champ du savoir, une trouvaille, n'acquiert son statut
que lorsqu'elle est affectée d'un nom propre ou commun susceptible
d'être prononcé ou écrit comme une formule, un algorithme
ou une équation.
En linguistique, il est habituel de distinguer deux aspects : le nom et
le référent. La croyance habituelle fait dépendre
le nom du référent. Or, comme j'ai essayé de l'illustrer
avec la cellule, c'est l'attribution d'un nom à un objet qui lui
confère son existence et non le contraire. Dans une discipline
préoccupée de recherche, chaque nouvelle acquisition dans
le champ du savoir implique soit l'invention ou l'attribution d'un nouveau
terme, soit l'attribution d'une nouvelle définition d'un mot ancien.
Pour la suite de ce travail, je désignerai par le terme de "
nomination " l'acte qui consiste à faire exister un référent
nouveau. C'est cette nomination qui confère à la trouvaille
une sorte de carte d'identité sans laquelle elle n'aurait pas accès
à l'existence.
Positions
du savoir dans les sciences et dans la psychanalyse
La théorie
du signe saussurien peut nous aider à comparer la fonction dévolue
au savoir dans la psychanalyse à la fonction que tient le savoir
dans toute autre discipline, qui aspire ou non à faire science.
Le signe saussurien peut être figuré sous forme d'une fraction
: S/s dégagée de toute fonction mathématique, puisque
le numérateur et le dénominateur sont " irréductibles
" l'un par l'autre. En plaçant le signifiant au numérateur
et le signifié au dénominateur je ne respecterai pas pour
autant intégralement les repérages introduits par Saussure.
Je reprendrai, en effet, à mon compte certaines libertés
déjà introduites par Lacan qui avouait ne pas faire de linguistique
mais de la " linguisterie ". Il s'agissait, pour lui, de rendre
compte d'une expérience - l'expérience analytique - dont
l'objet est différent de celui de la linguistique même s'il
s'appuie souvent sur et contre elle.
Lacan tire les conséquences de la barre de séparation introduite
par Saussure entre le signifiant et le signifié comme si cette
barre n'était pas qu'une commodité d'écriture articulant
certaines modalités de liaison, de dépendance entre les
éléments du signe, mais spécifiait une séparation
radicale entre eux. Pour Lacan, " l'inconscient est structuré
comme un langage ", et il substituera au concept freudien de "
représentation " le terme de " signifiant ". Le
signifiant lacanien articule ainsi deux fonctions : l'une phonétique,
l'autre érotique. Le signifiant célèbre une trace
oubliée et singulière : celle de la manière dont
le petit d'homme a accès au langage dans le développement
même de sa sexualité. Ce nouage du langage et de la sexualité
infère le nouage entre savoir et sexualité. Ce signifiant
ne tient pas une valeur universelle - comme un mot dans une langue pour
tous ceux qui partagent cette langue - mais une valeur singulière
pour un sujet. Ce signifiant tient, pour ce sujet, la fonction d'un bruit
libidinalement investi - discriminant d'autres bruits, d'autres signifiants.
Il est porteur de différence sans avoir de signification propre.
En revanche, le signifié lacanien ne se différencie pas
du signifié saussurien. Il est spécifié par une ou
des significations. Un même mot peut avoir plusieurs significations
: par exemple, le mot cellule, en français, ne désigne pas
la même chose selon que l'on se situe en biologie, dans un parti
politique, ou dans un univers carcéral.
Chaque discipline dispose d'un certain nombre de mots, de signes qui tiennent
une valeur opératoire particulière dans cette discipline,
alors que ces mêmes mots peuvent revêtir d'autres valeurs
opératoires ou d'autres significations dans d'autres disciplines.
Le signifiant ne permet alors qu'un repérage sonore de la différence
qui n'est, elle, précisée que par le signifié propre
à chaque discipline. Nous verrons comment la psychanalyse se distingue
de toutes les autres disciplines, en portant une attention essentielle
et privilégiée, non pas au signifiant, inséparable
du signifié dans les autres disciplines mais aux signifiants -
dégagés de tout signifié - affectés d'une
fonction érogène. Ces signifiants sont noués entre
eux, dans des chaînes où un signifiant ne saurait être
isolé ni de son antécédent ni de son conséquent,
ce qui attribue à chaque signifiant une valeur singulière
radicale pour un sujet qui, pour Lacan, se caractérise d'être
une émergence entre deux signifiants.
La valeur prévalente du signifiant par rapport au signifié
ne se rencontre pas exclusivement dans la théorisation psychanalytique.
Les mots d'un poème à la fois ont une valeur musicale, à
la fois suscitent chez l'auditeur ou le lecteur des associations avec
d'autres mots, d'autres signifiants, qui ouvrent d'autres portes de la
subjectivité. La poésie et la psychanalyse font prévaloir
les signifiants sur les signifiés. Un poème ne recherche
pas la signification, mais des " effets de sens ", que chaque
lecteur lit et réinterprète en lui-même. Dans la psychanalyse,
les surprises engendrées par les associations libres et les mots
d'esprit engendrent aussi des effets de sens, qui laissent entrevoir l'objet
du désir qui oriente la parole et se profile derrière les
avatars de la demande et de l'appel.
Dans les
sciences, le signifiant est inséparable d'un signifié qui,
une fois spécifié, accéderait au statut de concept
- le moins polysémique possible - proche du rêve platonicien
de l'Idée qui serait épurée de ses ombres. Cette
conception méconnaît l'impossible à dire l'Idée
dans toute sa pureté qui suggère l'idée même
de l'Idée. L'Idée, le concept ne peuvent être isolés
du langage, de la matière même du langage dont ils sont tramés
: du signifiant inséparable d'Éros. Ce signifiant ne cesse
de rappeler la présence de l'homme dans la production de savoir
: c'est l'homme qui décrit l'univers et non l'univers qui se décrit
en empruntant le langage des hommes.
Discriminants
spécifiques de la psychanalyse par rapport aux disciplines dites
scientifiques
Nous examinerons
dans ce chapitre les critères qui permettent de comparer différentes
disciplines vivantes pour des chercheurs qui se consacrent à questionner
le " réel " de leur discipline, et non exclusivement
à répéter des références supposées
acquises.
J'examinerai six critères qui nous servirons de discriminants pour
essayer de penser le rapport et les différences entre " sciences
" et " psychanalyse ".
1. L'objet
L'objet d'une
discipline constitue aussi son vecteur : il n'est pas simple à
formuler, car, paradoxalement, s'il oriente le cadre d'un savoir, il en
est en même temps une production. Ce cadre, en effet, préexiste
- souvent d'une manière floue - à toute question relative
à l'objet dans la discipline, à ses buts. Une fois formulé,
l'objet impose à son tour un certain nombre de contraintes, qui
contribuent à délimiter autrement le cadre du savoir, dont
la pertinence est, rétroactivement, sans cesse réévaluée.
Cet objet comporte, pour chaque discipline, au moins deux dimensions inséparables
:
a. un aspect général, qui est la dimension imaginaire de
l'objet propre à mobiliser les passions, les vocations et les enthousiasmes
: découvrir les secrets de l'univers, du rêve, de la pensée,
de la connaissance... Le profane n'est souvent sensible qu'à la
dimension imaginaire d'une discipline. C'est à partir de cet aspect
qu'il y trouve ou non quelques attraits... C'est aussi à partir
de cette dimension que se dessinent des vocations de spécialistes,
même si ces derniers sont amenés ultérieurement à
définir autrement leur discipline. La psychanalyse n'échappe
pas à la formulation d'un objet imaginaire : découvrir les
secrets de l'inconscient, élucider l'objet du désir, formaliser
le mathème de la psychanalyse, faire la théorie de la didactique...
Même si les énoncés relatifs à l'objet imaginaire
de la psychanalyse ont une pertinence peuvent être repérés
par un praticien, ce repérage ne recouvre pas la même pertinence,
n'accéde pas au même statut de " réalité
" pour le public qui méconnaît nécessairement,
dans les énoncés théoriques de la psychanalyse, les
enjeux subjectifs qu'ils recouvrent au cas par cas et qu'une cure analytique
devrait permettre d'élucider
b. un aspect spécifique et limité. Pour illustrer la distinction
entre l'aspect général et l'aspect spécifique d'un
objet, prenons un exemple : la médecine a accédé
au statut de science en limitant son objet à la maladie.9 Son herméneutique
aujourd'hui considère les signes strictement à travers une
nomenclature qui permet l'établissement du diagnostic... Toutefois,
la médecine n'a pas pour autant renoncé à quelques
pouvoirs qui en font, aussi, un art. C'est, en effet, dans cette dénomination
que s'inscrit la trace survivante de la fonction sorcière du médecin
: la personne du médecin compte, au moins, autant que son savoir,
ne serait-ce que pour convaincre son malade de suivre ses prescriptions.
D'autres exemples peuvent être évoqués : identifier
les médiateurs chimiques intervenant dans un mécanisme physiologique,
décrypter un élément du code génétique,
dénombrer les particules de la matière et spécifier
le potentiel énergétique engendré dans telle ou telle
réaction physique ou chimique, élucider la non-conformité
locale d'une théorie pourtant valide dans des circonstances plus
générales, ou réciproquement...
Dans la psychanalyse,
à de très rares exceptions près, la demande initiale
est une demande de soins. Le patient emprunte comme modèle de sa
demande le seul qui soit connu : il interpelle le savoir d'un spécialiste.
C'est, strictement, dans sa manière d'accueillir la demande que
le psychanalyste établit le cadre et les conditions qui permettront
la mise en place d'un processus de subjectivation de la demande, en élevant
le signifiant à la dignité d'une énigme.
L'objet de la demande se révèle difficile à formuler,
et est remis à l'horizon d'une quête... qui devrait aboutir
en fin d'analyse. Cet objet ne peut se dire mieux que par une lettre,
Lacan le spécifie " objet a ". Cet objet du désir
se déduit des avatars de la demande sans cesse déplacée
dans la chaîne des signifiants : dans le langage où il occupe
une place incontournable.
2 - La
trouvaille
Une recherche
dans les sciences peut ou non aboutir. Elle peut confirmer ou infirmer
une ou des hypothèses formulées compte tenu de l'objet spécifique
d'une discipline. Chaque trouvaille advient à l'existence, et contribue
à étayer le cadre du savoir, par une nomination, susceptible
de réveiller l'intérêt du public, qui évalue
les sciences par rapport à ses croyances et aux technologies qui
remodèlent son cadre de vie. La trouvaille survient soit à
l'aboutissement d'un protocole expérimental qui met à l'épreuve
une hypothèse, soit par hasard ou par erreur.10 Elle est toujours
affectée d'une dimension imaginaire qui se décline de différentes
manières : par rapport au bien et au mal, et dans l'attribution
d'une sorte de vertu magique au savoir, celle de réduire l'ignorance
- alors que chaque trouvaille démultiplie les bords du réel
et de l'inconnu autour d'elle.
Si, dans les sciences, les trouvailles inscrivent une réalité
nouvelle destinée à être partagée par d'autres
- puisque les sciences visent l'universel -, dans la psychanalyse - qui
ne se préoccupe que de singularités -, ces trouvailles instaurent
un remodelage de la réalité subjective, remodelage qui peut
très bien rester imperceptible pour d'autres qui vivent à
proximité de l'analysant, et pour l'analysant lui-même :
les effets symboliques échappent au savoir et sont souvent méconnus.
Il est difficile, en effet, de saisir qu'un drame affectif prolongé
de nombreuses années puisse trouver une résolution11 en
une phrase qui comporte un mot quelconque prononcé comme par hasard.12
3 - Le
cadre du savoir
Le cadre
du savoir est constitué pour chaque discipline d'éléments
théoriques et pratiques. Il est constitué d'un ensemble
de références acquises progressivement et dont la thésaurisation
aura permis, avec tâtonnements, d'établir les protocoles
et les trouvailles qui, une fois formalisés, sont exposés
comme " évidents ".
Pour différencier les sciences et la psychanalyse, je vous propose
quatre points de repère en prenant appui sur le rapport signifiant
/ signifié tel que nous l'avons précisé.
. Si les sciences aspirent à une logique du signifié pour
laquelle le signifiant n'est que le substrat arbitraire sonore de la différence,
la psychanalyse, tout au contraire, tente d'élaborer une logique
du signifiant. Comme l'accès au langage, pour l'infans, s'inscrit
dans le développement de sa sexualité, langage, savoir et
sexualité sont noués sans séparation possible. Dans
cette articulation, la psychanalyse attribue à un signifiant non
seulement une fonction différentielle qui le spécifie et
le distingue d'un autre, mais aussi et surtout, une valeur érogène.
. Le nom d'un auteur a valeur de signifiant. Dans les sciences, ces noms
constituent des repères historiques qui ponctuent, dans une chronologie,
diverses acquisitions dans le champ du savoir. Ils peuvent être
ignorés, du moins oubliés, car ce qui importe tient au savoir
produit : nomenclatures, formules et méthodes. Si les noms ont
une valeur indicative pour des historiens de la discipline, pour les praticiens
de cette discipline seules semblent compter les fonctions opératoires
du savoir reçu.
Dans la psychanalyse, au contraire, nul ne saurait se passer du nom de
Freud qui a attribué à l'inconscient des fonctions spécifiques.
La psychanalyse a été inventée et nommée par
lui. Les psychanalystes qui lui ont succédé ont mis l'accent
sur certains aspects de leur discipline et leurs théorisations
traduisent leur mode spécifique de rapport à la psychanalyse,
différent pour chacun, et inséparable de leur nom propre
et du nom de ceux qui les ont formés. Parmi ces noms, celui de
Lacan mérite d'être souligné tout particulièrement
dans ce travail, car ses théorisations, si elles rebutent certains
lecteurs, permettent de clarifier de nombreuses difficultés dans
les textes de Freud et de réfléchir, justement, sur le statut
comparé des sciences et de la psychanalyse.
. Dans les sciences, l'expérimentateur est supposé disparaître
derrière son expérience, qui devrait être reproductible
ou contrôlable, dans ses différentes phases, par quiconque
formé dans cette discipline.
Il en est tout autrement dans la psychanalyse : toute cure constitue un
protocole expérimental où s'éprouve - d'une manière
radicale - la subjectivité de chaque analysant. Dans la cure, le
psychanalyste lui-même interfère avec sa propre subjectivité,
dans sa façon d'écouter et d'intervenir, par exemple en
soulignant comme énigme tel signifiant du discours de son analysant
plutôt que tel autre.
. Dans toutes les disciplines introduites par le terme " psy ",
tout écart par rapport à une norme peut prendre le nom de
symptôme ou de maladie : compulsion, névrose, hystérie...
Dans la psychanalyse, le symptôme ne recouvre pas la même
réalité qu'en psychiatrie : il est langagier, il se repère
à la manière d'énoncer le texte d'une plainte, et
non à l'objet de la plainte. Par ailleurs, les termes relevant
apparemment d'une nosographie commune ne désignent pas les mêmes
entités. Dans la psychanalyse, la nosographie psychiatrique est
subvertie, elle n'indique que des modalités spécifiques
de " rapport à l'objet " : des structures psychiques.
Ces structures proposent des repérages sur certaines façons
d'habiter le monde, certaines façons de se positionner dans les
relations à l'amour, sur la façon de se situer comme homme
ou femme, à la façon d'interroger le savoir
Sur ces
questions, le départage entre le normal et le pathologique ne saurait
être pertinent, puisqu'il n'y a pas de norme.
Le privilège donné soit au signifié soit au signifiant
permet d'établir une distinction spécifique de la psychanalyse
par rapport à toutes les autres disciplines : les disciplines scientifiques,
par exemple, aspirent à extraire du réel une succession
de nominations. Ces nominations articulent des signes : signifiant/signifié.
Les sciences privilégient le champ du signifié qui aspire
à l'universel, alors que la psychanalyse aspire à permettre
l'émergence de nominations - exclusivement dans le champ du signifiant
- dont l'agencement est radicalement singulier. Dans ce sens, c'est le
réel du discours de chaque analysant qui est mis à la question,
en tant que ce réel articule une dimension collective : le langage,
et une dimension singulière : à travers le rapport spécifique
dont chaque un est façonné et divisé par le langage,
dont les limites harcèlent, sans cesse, tout fantasme de maîtrise.
Le savoir du psychanalyste ne vise pas à répertorier chaque
demande comme un cas dans une nosographie, mais à permettre à
son analysant d'entendre l'inouï comme une émergence de sa
propre parole. Cette fonction du savoir ne permet pas au psychanalyste
de se prévaloir d'une position d'expert dans sa discipline et dans
la cité.
Si la logique des énoncés scientifiques privilégie
le champ du signifié, il convient toutefois de ne pas oublier que
le savoir et le langage sont liés, et que quiconque parle - même
en faisant référence à un savoir - fait usage de
signifiants plus ou moins érotisés.
Par ailleurs, si le champ de la psychanalyse investit d'une manière
privilégiée la dimension du signifiant (polysémies,
connotations
) ses théoriciens aspirent à une rigueur
qui permette à des auditeurs ou des lecteurs un peu avertis de
reconnaître si des énoncés sont rigoureux ou pertinents
ou si un prétendu auteur raconte n'importe quoi. Cette pertinence
ou cette rigueur tiennent à une façon de concevoir l'écriture.
Celle-ci peut emprunter différents styles. Elle reste toutefois
ferme sur certaines exigences, en particulier celle de la non-contradiction
entre différents usages d'un concept en différents lieux
d'un texte, à moins d'en fournir l'explication. Les propriétés
du signifiant s'exposent dans une écriture susceptible d'offrir
ses énoncés à la critique, sans laquelle il n'y aurait
pas de possibilité de penser - ce qui exige, à son tour,
la dimension du signifié.
4 - Le
chercheur
Dans les
sciences, le chercheur est un spécialiste, et son statut le situe
à la pointe de sa discipline, dont mieux que tout autre il connaît
les dernières avancées, et certains points de butée
qu'il se propose d'explorer. En France, le chercheur est une personne
éminente. C'est aussi un expert qui juge, valide ou critique des
énoncés produits dans son champ. Son statut vis-à-vis
de ses collègues d'autres domaines, et éventuellement des
médias, contribue à valider en retour sa propre discipline
vis-à-vis du public.
Dans la " position paranoïaque de la connaissance ", évoquée
par Lacan, la position subjective du chercheur ne relève pas d'une
psychopathologie. Si chacun sait que ce sont les hommes et non pas les
objets inanimés qui parlent, et qui posent des questions, il se
trouve parfois qu'après avoir longtemps travaillé sur un
objet difficile à cerner, un chercheur se sente mis en demeure
par son objet, comme si ce dernier exigeait qu'il lui soit rendu des comptes.
Qu'un chercheur se sente ou non dans cette " position paranoïaque
de la connaissance ", qu'il soit habité par un désir
d'apprendre, de découvrir, qu'il cherche ou non à se délecter
d'une image de lui-même, d'honneurs reçus ou attendus, il
ne cesse de porter témoignage de ses enjeux subjectifs toujours
présents. Nul ne peut explorer ces enjeux, sauf le chercheur lui-même
s'il en soutient la demande auprès d'un psychanalyste. Dans ce
cas, il devient analysant, c'est-à-dire qu'il saisit une nouvelle
orientation de recherche en prenant comme objet d'étude sa propre
subjectivité matérialisée dans les signifiants qu'il
déploie pour faire entendre sa demande.
L'analysant et le psychanalyste peuvent se préoccuper de recherche,
chacun à sa manière. Le psychanalyste peut faire figure,
dans un premier temps, de spécialiste ou d'expert vis-à-vis
de ses analysants. Ce n'est pas lui, pourtant, qui est en position de
chercheur dans une cure, mais l'analysant. C'est l'analysant qui est titulaire
d'un savoir insu, qu'il revient à la cure de faire émerger.
Ce rapport au savoir représente une telle subversion du modèle
établi que rares sont ceux qui acceptent même de concevoir
une telle chose. C'est souvent ce qui explique que le processus de la
cure, à peine esquissé, soit détourné par
certains praticiens qui se réclament pourtant de la psychanalyse.
Ces détournements se produisent, en toute inconscience de cause,
au nom de convictions moïques rationalisées sous le masque
de bonnes intentions : l'exigence de l'aide à apporter, la nécessité
d'accélérer une démarche, de la rendre plus efficace...
Chaque discipline est en général assortie d'un code moral,
de règles de déontologie. Ces dispositifs ne sont pas nécessaires
dans la psychanalyse, ils y seraient dénués de pertinence,
dans la mesure où l'éthique même du psychanalyste
consiste à tenir la place qui rend la cure possible. Insistons
: il s'agit pour le psychanalyste de mettre en acte une position subjective
qui ne rende pas la cure impossible. Il importe que le psychanalyste ne
confonde pas sa pratique avec d'autres pratiques, d'autres disciplines
: médecine, psychologie, aide sociale et soutien religieux
5 - La
communauté des chercheurs
Si une communauté
de spécialistes est seule habilitée à légiférer
sur la pertinence des énoncés produits dans son champ de
savoir, cela exclut que les chercheurs aient à soumettre leurs
énoncés à des citoyens comme s'il s'agissait d'opinions
susceptibles d'être mises aux voix pour être validées.
Si se trouver dégagé du jugement social offre quelque liberté
pour réfléchir, il ne faut pas s'illusionner sur la bienveillance
d'une communauté d'appartenance. Dans toutes les communautés,
les déviants sont mal supportés, surtout ceux qui, par leur
talent, remettent en cause certaines notions qui passaient pour définitivement
établies : Prigogine, par exemple, n'a été protégé
de la violence des cabales lancées contre lui, par ses propres
pairs, que grâce au prix Nobel.
Si la pertinence des énoncés produits au sein de chaque
discipline est indépendante des sociétés - démocraties,
dictatures, royaumes -, ces sociétés sont toutefois touchées
par certains énoncés qui semblent leur porter crédit
ou discrédit : la psychiatrie a joué un rôle particulier
en Union soviétique ; par contre, en Roumanie, Ceaucescu en a réduit
le champ d'application à des statistiques ; dans le même
mouvement, il a supprimé les études universitaires de psychologie
et éradiqué le terme de paranoïa de toute publication
nationale.
L'établissement des DSM exclut hystérie et inconscient de
leur terminologie au nom d'une exigence de scientificité, qui serait
définie par des critères précis13 - mais dont la
validation promise, sur le mode religieux, est toujours remise à
plus tard. Dans ce cadre, les déclarations relatives à des
exigences de scientificité fonctionnent comme des slogans publicitaires
qui poursuivent d'autres enjeux que scientifiques : elles promeuvent certaines
conceptions de l'homme - à travers le statut donné au symptôme
- et de l'économie libérale appliquée au marché
du médicament.
La psychiatrie, toutefois, n'est pas la seule discipline qui a été
utilisée de façon particulière pour servir de caution
à telle ou telle idéologie. Un chercheur est lié,
consciemment ou non, aux discours de référence concernant
le bien et le mal, le juste et l'injuste, le beau et le laid dont se trame
son environnement, même si sa fonction scientifique consiste à
les situer et à les analyser, comme en sociologie. En ce sens,
chaque citoyen, chercheur ou non, est tributaire d'une conception du monde,
que les philosophes désignent du terme d'idéologie.14 Le
chercheur n'est indépendant que d'une manière toute relative
; il est inscrit dans différentes communautés d'appartenance,
privées ou publiques, au sein de la cité. Cette appartenance
lui donne accès à des budgets et revenus, et lui confère
statuts et possibilité de se faire connaître et d'exercer.
Ces aides impliquent certaines contraintes, dont il n'est pas toujours
possible de se libérer sans courir certains risques, imaginaires
ou réels, de perdre certains bénéfices, acquis ou
escomptés.
Une idéologie n'est pas instaurée délibérément
par un individu, ni un groupe de pression. Toutes les disciplines sont
susceptibles de subir l'influence de l'idéologie qui imprègne
- dans le langage même - la façon dont les hommes d'une société
se représentent le monde. L'idéologie imprègne la
dimension générale de l'objet, sa dimension imaginaire,
moteur de toute recherche fondamentale et appliquée.
En génétique, l'affaire Lyssenko15 fut particulièrement
exemplaire. En jetant l'anathème sur la génétique
qualifiée de " science bourgeoise " il s'agissait de
promouvoir une " science prolétarienne ". En s'appuyant
sur des anathèmes lancés contre les lois de l'hérédité,
d'autres anathèmes ont trouvé d'autres cibles : " Au
même moment s'élève une violente discussion à
propos de la mécanique quantique : Markov, qui avait fait connaître
en Union soviétique les travaux de l'École de Copenhague,
est traité de " centaure philosophique " qui veut concilier
matérialisme et idéalisme. La théorie de la relativité
est à son tour attaquée : Einstein est traité de
" machiste " et l'on peut lire en 1953 sous la plume de Maximov
que " la théorie de la relativité est manifestement
antiscientifique " ! La cybernétique est dénoncée
la même année dans la Gazette littéraire comme "
science d'obscurantistes ". Les travaux de Pauling sur la nature
de la liaison chimique et la structure des molécules qui lui vaudront
en 1954 le prix Nobel de chimie sont taxés de " machisme "
eux aussi dès l'automne 1949
"16
Ces affaires
qui paraissent, aujourd'hui, caricaturales, masquent des aspects complexes
derrière de vraies questions techniques et scientifiques contemporaines
: l'établissement de la carte du génome humain ; la conception,
la production et l'exploitation de nouvelles sources d'énergie
; la nourriture et les ONG ; les déplacements, les communications
et Internet ; la reproduction ; la douleur et la compliance des malades
dans un système de soins...
6. La
cité
Un spécialiste
est aussi un citoyen. S'il doit se prononcer à propos d'une autre
discipline que la sienne, il ne pourra émettre que des opinions,
et non des avis éclairés concernant cette autre discipline.
Il est cependant mieux averti que quiconque des difficultés générales
de la recherche, et de la nécessité permanente de faire
valoir ses travaux spécifiques au sein de la cité. Si les
chercheurs, en effet, n'ont pas à soumettre aux voix leurs hypothèses
et leurs trouvailles au grand public, qui n'est d'ailleurs souvent pas
intéressé, il faut toutefois pouvoir obtenir des subventions.
Il leur faut mobiliser l'attention du public, comme des politiques, sur
l'objet général de leur discipline qui convoque l'imaginaire,
suscite de l'espoir et fait rêver, et non sur l'objet spécifique,
proprement scientifique, d'une discipline. Cette contrainte implique une
certaine solidarité transdisciplinaire qui définit des appartenances
à un corps social : celui de chercheur. Dans ce contexte, certaines
disciplines ne semblent justifier et entretenir leur existence que par
le nombre de thèses qu'elles suscitent, indépendamment de
l'exigence qu'il y aurait à produire une quelconque trouvaille.
Dans la psychanalyse, le praticien est rémunéré par
l'analysant, qui soutient ainsi sa demande sans faire appel au tiers payant,
même si certaines cures peuvent être amorcées par ce
biais. L'analysant peut alors énoncer ses croyances, ses plaintes,
ses enjeux sans que ceux-ci aient à être cautionnés
par une institution dont un psychanalyste incarnerait les valeurs. Toute
cité est, en effet, porteuse d'une idéologie insue, sous
couvert de valeurs et de grands principes partagés. Rappelons que
la pratique analytique ne consiste pas à injecter du signifié
dans une cure, mais à faire émerger des signifiants en jachère,
signifiants que le psychanalyste ne découvre que lorsqu'il les
entend. Dans cette démarche, l'analysant peut éprouver son
rapport singulier au collectif à travers ce que Freud avait annoncé
dans un texte intitulé : " Malaise dans la civilisation ",
qui, comme tous les grands textes, maintient avec le présent une
inquiétante familiarité.
Psychanalyse
et psychotérapies
Le projet
de ce texte était d'éclairer des différences pertinentes
entre sciences, psychanalyse, et psychothérapies.
La psychanalyse s'appuie sur la règle d'association libre, qui
permet d'énoncer des propositions qui recèlent des surprises
et des énigmes, qui seront ultérieurement interrogées
si elles se répètent. Confronté à la surprise
de sa propre parole, l'analysant se trouve comme mis en demeure de s'en
expliquer. Il apparaît ainsi pourquoi, dans l'analyse, c'est l'analysant
qui est détenteur d'un savoir à faire émerger. L'acte
analytique consiste très spécifiquement, à ne pas
empêcher cette émergence avec un certain type de savoir,
celui, en particulier, avec lequel excellent les universitaires. Cela
permet de situer un rapport spécifique au savoir dans l'enseignement
et/ou la pratique des sciences et dans la psychanalyse. Le savoir du psychanalyste
dialectise dans la subjectivité son mode de lecture des textes
de référence avec ses propres problématiques en souffrance.
S'il est possible dans le champ des sciences et dans celui de la psychanalyse
de formuler des repères qui établissent des différences
marquantes entre des démarches qui aspirent à une certaine
rationalité au nom d'un tiers différemment posé,
il en va tout autrement avec les psychothérapies : les critères
discriminants évoqués plus haut ne tiennent plus, ils sont
comparativement inapplicables. Nous pourrions reprendre comme exemple
la médecine, qui a accédé au niveau de science en
instituant son objet : la maladie. Cet objet réduit et restreint
des préoccupations beaucoup plus larges : la santé, le bien-être,
le bonheur, l'équilibre
Il n'est mystère pour personne
que les psychothérapies soutiennent explicitement ou non, ces préoccupations
sous des modalités ou des libellés qui s'apparentent aux
slogans publicitaires que l'on trouve dans certains journaux faisant l'apologie
de sorciers ou de gourous de différentes obédiences. En
d'autres termes, nul ne nie l'importance imaginaire convocatrice de certaines
revendications : le droit à la santé, à une plus
grande justice pénale et sociale, le droit à l'éducation,
au bonheur, à la jouissance personnelle ou partagée, aux
lendemains qui ne devraient pas déchanter... tant il est vrai que
ces manques (aegritudo et cupiditas) peuvent faire souffrir.
Différentes propositions thérapeutiques, traditionnelles17
ou récentes, s'offrent pour réduire une part de la douleur
subjective, et des praticiens spécialisés y parviennent
pour certains patients dont ils s'occupent, tant il est vrai que s'occuper
de quelqu'un - quelle qu'en soit la manière - provoque des effets
parfois surprenants (qu'ils soient positifs ou négatifs).
Ces thérapies se réclament toutes de théorie et de
pratiques. Les théories soit sont empruntées à des
traditions régionales, ethniques ou religieuses, soit sont proposées
par des praticiens qui, d'une manière ou d'une autre, ont fait
valoir leur point de vue autour d'eux, dans des publicités ou parfois
dans des publications. Or, et cela n'est un secret pour personne, la lecture
montre que, même lorsque la spécificité de la discipline
et les enjeux poursuivis ont été formulés, le cadre
théorique de ces pratiques est d'une remarquable pauvreté.
Elles se légitiment souvent du pragmatisme, comme si cette théorie
avait la vertu d'exorciser la nécessité d'avoir à
réfléchir. Ce pragmatisme focalise l'attention sur des effets
thérapeutiques, qui ne doivent surtout pas êtres questionnés,
tant il est affirmé avec insistance que ces dits effets sont criants.
Les protocoles ou les procédures sur lesquels l'accent est mis
sont, en fait, des " rituels ",18 qui se pratiquent dans des
relations singulières ou en groupe. Les personnes souffrantes sont
conviées par un ou plusieurs officiants - en paroles ou en actes
- à des sortes de cérémonies, sous la responsabilité
d'un " sachant ", dont la pratique n'aspire à aucune
confrontation avec les sciences, même si l'officiant est titulaire
d'un diplôme. Ce sachant se positionne, laïc ou non, en tant
que chaman ou sorcier, en tant qu'hommes-médecine, comme si le
" manque à être ", inscrit dans le rapport au langage,
pouvait être aboli, comme s'il était possible de guérir
du désir lui-même, - qui fonde l'humanité. Il propose
sur le modèle des religions classiques, de nouvelles croyances
style new age, un nouveau salut, et l'appartenance à des groupes
partageant des idéaux revisités, réactualisés
par des promesses et des guérisons. Dans ces démarches,
les sectes trouvent leur part de marché tout autant qu'une opportunité
de revendiquer la tolérance envers leurs conceptions du monde,
du bien, du mal, de l'équilibre psychique et de la santé.
Nombre de pratiques psychothérapeutiques actuelles se positionnent
pour ou contre la psychanalyse. Or, quelle que soit la nature de ce "
positionnement ",19 ces pratiques ne sauraient être confondues
avec celle de la psychanalyse. Elles sont radicalement autres, du fait
de la position spécifique du psychanalyste - dans son rapport à
la demande de son analysant et au savoir : un psychanalyste n'est ni un
expert ni un sachant, et ne se fait pas non plus passer pour tel. C'est
ce qui explique en général la discrétion de ses interventions
publiques. Les psychothérapeutes qui disent s'inspirer des théories
freudiennes imaginent que les différences de leurs pratiques avec
celle de la psychanalyse ne tient que dans un rituel et un nombre de séances.
Ils méconnaissent que ce ne sont pas ces détails qui discriminent
les pratiques, mais la façon dont un analyste engage son désir
qui est à distinguer des demandes de reconnaissance, témoignant
toujours d'une cure inaccomplie même quand elles sont formulées
dans des termes empruntés à des auteurs prestigieux.
Une question
se pose avec insistance : pourquoi est-il si important de distinguer la
psychanalyse des psychothérapies ? A minima pour cette raison :
pour ne pas entretenir cette confusion, qui émousse le tranchant
de la lecture freudienne du malaise dans la civilisation, si n'importe
qui peut se prévaloir de la psychanalyse pour dire ou faire n'importe
quoi.
La psychanalyse - qui se réfère à Freud et à
Lacan - ne propose aucune conception du monde, quelles que soient les
affirmations de ses détracteurs qui ont, sans doute, de bonnes
raisons à faire valoir pour soutenir le contraire en négligeant
l'abondante littérature disponible pour quiconque veut s'informer.
Elle offre une possibilité pour chaque analysant de décoder
les présupposés et les croyances tapis dans ses propres
enjeux. Ce qu'elle promeut est la dimension du " sujet ", qui
ne peut être appréhendé que dans son rapport au langage
et au désir, dans un travail de longue haleine. Cette conception
du sujet qui n'est ni une personne ni un citoyen est la seule qui puisse,
au-delà de critères moraux, théoriser l'ineptie du
racisme et de la xénophobie.
Les psychothérapeutes qui considèrent les symptômes
comme des malaises à supprimer ou à atténuer sont
fortement enclins à croire que, lorsqu'ils obtiennent ces résultats
- qu'ils aiment à faire connaître, même lorsqu'ils
sont transitoires -, qu'il s'agit de victoires dues à leur discipline
ou à leur talent personnel. Les psychanalystes sont extrêmement
réservés quant à l'évaluation de ces résultats,
même si, dans certaines cures analytiques, des symptômes peuvent
disparaître parfois très rapidement.20 Comme nous l'avons
vu, les symptômes qui sont des signes isolément appréciés
ne sont pas pertinents pour rendre compte de la dynamique d'une cure.
À plus forte raison, il serait inepte d'envisager des statistiques
relatives à l'évolution de ces signes. C'est pourquoi les
psychanalystes ne sauraient faire de publicité : ce serait au mépris
de la subjectivité de leurs analysants, qui seraient réduits
à n'être que des faire-valoir. Pour les psychanalystes, il
ne s'agit, ni de valoriser ni de mépriser certains effets dits
thérapeutiques : un symptôme peut se convertir ou en masquer
un autre. Ce qui leur importe, en particulier, est de maintenir une attention
constante sur les déplacements de parole qui privilégient
les fonctions dévolues à ces symptômes, plutôt
que sur les symptômes eux-mêmes qui se maintiennent un temps
plus ou moins long et laissent place à d'autres questions.
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