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Le
chimiste-linguiste
Roald Hoffmann & Pierre Laszlo
La chimie
serait-elle la science centrale ? Elle mène à tout. Des
chimistes exercent les professions les plus diverses : écrivains,
tisserands, hommes d'affaires, agriculteurs ou clochards. De plus, quiconque
est capable d'analyser un mélange complexe de phéromones
semble apte à bien d'autres activités - il n'est que de
voir l'accueil réservé à nos anciens étudiants
par les écoles d'administration des affaires.
L'intéressant n'est pas tant que des chimistes trouvent d'autres
occupations, mais une problématique liée : lorsque d'anciens
chimistes excellent dans ce qu'ils font, leur passé de chimistes
continue-t-il à les influencer ?
À preuve, la trop brève existence de l'un des linguistes
les plus fascinants du siècle dernier, Benjamin Lee Whorf (1897-1941).
Natif du Massachusetts (1897), il obtînt son diplôme d'ingénieur-chimiste
du MIT en 1918. La compagnie d'assurances Hartford (car basée à
Hartford, dans le Connecticut) le recruta. Il y fit toute sa carrière
professionnelle, comme expert en prévention d'incendies industriels.
Wallace Stevens, le grand poète américain, travaillait pour
la même firme, dans le même bâtiment. On ignore s'ils
se connaissaient. Mais on peut rêver à une pièce de
théâtre, mettant en scène leur rencontre, à
la cantine ou ailleurs.
Whorf se maria et eut trois enfants. Vers la fin des années 1920,
il entama une correspondance avec quelques-uns des linguistes et des anthropologues
les plus connus. En 1931, il s'inscrivait en doctorat à l'université
Yale (New Haven, autre ville du Connecticut où elle se trouve,
n'est guère éloignée de Hartford) et il y collabora
avec Edward Sapir, l'anthropologue. Whorf se mit alors à publier
des articles de fond dans des périodiques de linguistique, tandis
qu'il se livrait à la vulgarisation dans diverses publications.
Sa réputation augmentant rapidement, il aurait pu amorcer alors
une carrière universitaire. Néanmoins, il préféra
poursuivre dans son métier industriel de chimie appliquée,
se consacrant à la linguistique seulement durant ses soirées
et week-ends. Whorf mourut d'un cancer, dans la force de l'âge,
en 1941.
Comme linguiste, Whorf mit à son actif des études en profondeur
du nahuatl, du maya, du hopi et d'autres langues amérindiennes.
Il en retira un programme pour la linguistique, ainsi qu'une hypothèse
qui restera pour toujours liée à son nom. Et comme nous
le verrons, sa pensée continua d'être influencée par
la chimie.
Toute vision du monde est affectée par la structure de la langue
du locuteur. Cette idée, connue sous le nom d'hypothèse
de Sapir-Whorf (SW), a une généalogie remontant au moins
jusqu'à Pierre Abélard, et qui inclut Wilhelm von Humboldt
au XIXe siècle, des philosophes analytiques actifs au début
du XXe siècle (Frege, Russell, Wittgenstein
), ainsi que l'influent
livre d'Ogden et Richards, The Meaning of Meaning. , Cette notion SW cristallisa
à nouveau tandis que les élèves de Franz Boas, Ruth
Benedict (Patterns of Culture, The Chrysanthemum and the Sword) ou Margaret
Mead (Coming of Age in Samoa), montraient de manière convaincante
la grande diversité des cultures humaines - indépendamment
de tout jugement de valeur. L'hypothèse SW venait se rattacher
de la sorte au pluralisme (hérité de la tour de Babel biblique,
même si parfois contesté par la tradition judéo-chrétienne)
des cultures et des langues, chacune spécifique, chacune respectable.
Mais l'hypothèse SW, en dépit de son attrait, fut érodée
à la longue, victime indirecte de la philosophie analytique. Ludwig
Wittgenstein s'était intéressé à la nomenclature
des couleurs. Or, il semble exister une terminologie universelle des couleurs,
constituée de onze termes dans une séquence précise.
, , Un autre coup fut porté à l'hypothèse SW par
la révolution intellectuelle de Chomsky et consorts, posant l'existence
innée dans le cerveau d'une grammaire universelle antérieure
à l'apprentissage du langage par l'enfant. Hélas, Whorf
devint lui-même discrédité chez les linguistes, non
seulement du fait de la linguistique émanant du MIT, mais aussi
à cause de son flirt ouvert avec, d'une part, la théosophie,
cette philosophie occulte associée au nom de Madame Blavatsky ;
et avec, d'autre part, la sémantique du comte Alfred Korzybsky,
que rejettent les linguistes professionnels. Une récente dénonciation
de Whorf, (représentative bien qu'injuste à notre avis)
est celle de Steven Pinker :
" Personne ne sait vraiment comment Whorf en vint à de telles
revendications insensées, mais son échantillon restreint
et mal analysé de la langue hopi ainsi que sa profonde tendance
mystique y ont certainement contribué. "
De plus,
Whorf commit une déplorable erreur concernant les appellations
de la neige dans les langues des Eskimos : il prétendit que ces
langues, comme celle des Inuit, différaient de l'anglais par l'absence
d'un terme générique pour neige ; alors qu'elles incorporaient,
à en croire Whorf, de nombreux noms pour les divers types de neige
(le récent roman de Peter Hoeg, qui a fait un tabac, Smilla's Sense
of Snow, antiscientifique en dernier ressort, brode à loisir là-dessus).
Sur ce point précis, Whorf, à la vérité, se
trompa doublement.
Whorf avait dissocié sa vie quotidienne d'ingénieur-chimiste
de ses intérêts de linguiste. Cela n'empêcha pas des
métaphores - celles-ci on le sait sont à la racine de notre
compréhension du monde - de diffuser entre ses deux mondes mentaux.
Voici, par exemple, un extrait de sa description du contraste entre l'anglais,
d'une part, les langues nootka et shawnee, d'autre part :
" La manière dont les composants sont réunis dans ces
phrases [
] rappelle un composé chimique, alors que leur combinaison
en anglais ressemble davantage à un mélange. Un mélange,
à l'instar de la tambouille de l'alpiniste, peut rassembler à
peu près n'importe quoi et ne suscite pas de transformation radicale
dans l'aspect apparent du matériau. Un composé chimique,
par contre, ne peut être assemblé qu'à partir d'ingrédients
mutuellement compatibles, et il en résulte, pas seulement une soupe,
mais tout aussi bien des cristaux ou un nuage de fumée. "
Whorf, de plus, illustra certains de ses articles de linguistique par
des dessins, qui ne sont pas sans rappeler des structures chimiques. Ainsi,
dans la figure 1 ci-dessous, Whorf dissèque, à la manière
d'un chimiste sélctionnant des groupes d'atomes dans une molécule,
la même phrase clean as a ramrod en anglais et en shawnee. Ses notes
de cours montrent des schémas ressemblant à des griffonnages
de chimiste, comme dans la figure 2 ci-dessous :
placer
ici les figures 1 et 2
Whorf
voulait encore initier ses collègues linguistes à la chimie.
F. Kunz inaugura et édita une lettre-circulaire, Main Currents
in Modern Thought (MCMT), dont l'existence fut brève. Whorf y contribua
souvent, en 1940 et 1941. Il y écrivit sur des sujets de linguistique,
certes. Il avait aussi la responsabilité d'une chronique régulière,
qu'il utilisait à informer des derniers développements en
chimie les lecteurs de cette revue, spécialistes quant à
eux de sciences humaines et sociales.
Il écrivit aussi dans Technology Review, périodique édité
au MIT. Voici, à titre d'exemple, sa description très vivante
d'un nouveau matériau:
" Le verre est une bien curieuse substance. Ce n'est pas un cristal.
Dans un cristal, les atomes sont disposés de façon symétrique,
par rapport à un point. Dans un verre, leur arrangement n'est pas
symétrique, mais reste géométrique. Un schéma
de la structure théorique discutée dans cet article montre
les atomes dans un arrangement ordonné en spirales encastrées.
De telles études de la structure du verre se sont avérées
fructueuses, de la manière la plus innovante et remarquable. Il
s'agit de ce qu'on appelle un "verre préformé",
de grande valeur pour le travail dans un laboratoire de chimie. Le récipient,
assiette ou compotier, après traitement par la chaleur ou un acide,
rétrécit du tiers ! Mais conserve exactement la même
forme. "
C'est de l'excellente vulgarisation, concise, émerveillée,
suggérant bien ce qui peut intriguer un scientifique. Voyez aussi
comment Whorf introduit le sujet des tensioactifs pour le lectorat de
MCMT :
" Un canard s'enfoncera dans une eau additionnée d'un peu
d'aérosol Ot (ester di-octylique du sulfo-succinate de sodium).
De la fleur de soufre, du coton, ou un fil, flottant tous sur de l'eau
ordinaire, feront de même. Cela démontre de façon
spectaculaire que des propriétés, dont on se figure naïvement
qu'elles sont liées à la matière étudiée,
sont en fait dues aux forces qui s'exercent dans les interstices entre
molécules de cette matière. Il s'agit ici des forces responsables
de la tension superficielle : un produit chimique bien choisi pourra modifier
ces forces de manière à réduire ladite tension superficielle.
"
Nous ne résistons pas au plaisir de citer un autre passage de sa
jolie prose, extrait d'un texte sur le Tableau périodique et sur
les isotopes :
" De tels (dispositifs électriques sensibles) et des particules
traceuses radiatives, emportées au sein d'une autre matière,
se comportent comme des extensions de nos perceptions sensorielles limitées.
Ils nous permettent une perception améliorée, comme si nos
sens étaient devenus beaucoup plus pénétrants. Avec
de tels organes des sens, nous ne verrions plus les choses comme isolées
et bornées par les frontières marquées que nous leur
attribuons à présent. Les objets deviendraient nimbés
de zones de matière atomique s'écoulant d'eux. Les métaux,
les produits chimiques nous apparaitraient quasi vivants : nous les verrions
animés de mouvements, à l'intérieur comme à
l'extérieur - une poudre matérielle fine émanerait
d'eux, en un ruissellement et en un éparpillement, allant pénétrer
d'autres morceaux de métal. Nous pourrions voir aussi d'autres
substances, on les nomme des catalyseurs, aider à de telles interpénétrations.
"
En 1924 (il avait vingt-sept ans), Whorf entama l'écriture d'un
roman, qui demeura non publié, The Ruler of the Universe (Le Maître
de l'univers). Cette réflexion de tonalité sombre se situe
dans l'Après-Première Guerre mondiale. Le récit est
tant empreint du souvenir de l'arme chimique. Il propose une peinture
pessimiste, mais pénétrante, des interactions de la science
et de l'industrie avec la guerre. Citons ce passage où Whorf fait
allusion à la nouvelle chimie contemporaine (le procédé
Haber-Bosch en l'espèce) et montre sa familiarité avec la
question de la fixation biologique de l'azote atmosphérique.
" Voyez cette gigantesque manufacture implantée dans la terre
du Tennessee en l'année 1918
ses rangées de creusets
électriques dans lesquels d'éblouissants feux bleus et violets
et jaunes transformaient en continu la chaux et le charbon en une substance
bizarre, inconnue dans la nature ; son dédale de machines en mouvement
; son entrecroisement de tuyaux où l'air se condensait, tantôt
en un liquide bouillant, tantôt en un autre d'une glaciale froideur
; ses rangs d'énormes tours de distillation et cornues et moulins
à pulvériser ; et tout un attirail sur des kilomètres,
ainsi que des prodiges de chaleur et de froid, pour parvenir à
effectuer ce qu'une petite cellule bactérienne, microscopique et
non organisée, fait tranquillement et loin du regard à température
ambiante - faire entrer l'azote de l'air dans des combinaisons chimiques
-, voyez cela, et pensez que le but de toute cette chimie, en grandeur
magnifiée, était de fabriquer tonne sur tonne d'explosifs,
afin de faire éclater des êtres humains en de petites loques
en décomposition. N'était-il pas extraordinaire, n'était-ce
pas véritablement une preuve du péché originel qu'une
telle harmonisation massive des sciences chimique, électrique,
physique, mécanique et économique ne soit faite qu'à
des fins de destruction ? Pourquoi donc une telle familiarité avec
les mystères et les miracles du chaud et du froid les plus intenses,
avec les fusions et cristallisations les plus admirables, fut-elle tributaire
du stimulus de l'animosité ? Comment se fait-il qu'elle ait dû
attendre son jour, celui de la haine et de la perversion, pour atteindre
à son plein développement ? " (p. 135)
N'allez pas
en conclure que Whorf était un extrémiste inconsidéré.
Tout au contraire, cet homme attachant et énigmatique avait un
tempérament de conservateur, et il était profondément
croyant.
Un relativisme à tout crin s'est exprimé à loisir
ces dernières années dans le contexte de la construction
sociale de la science - pour certains chercheurs, davantage un épouvantail
qu'un reflet de la réalité. Whorf, s'il avait vécu
plus longtemps, aurait-il traduit le relativisme de la pensée formée
par la langue en un doute généralisé au sujet de
la réalité sous-jacente ? Nous en doutons fortement - ce
rêveur enclin à la spéculation était un ingénieur
et un scientifique yankee des plus conservateurs.
On assiste ces derniers temps à une remise en selle discrète
de Whorf, à la faveur de la légère éclipse
que subit la linguistique chomskyenne. Une chronique pertinente du Scientific
American s'intitulait " New Whoof in Whorf ", un jeu de mots
intraduisible qu'on pourrait rendre par " Whorf à nouveau
mordant ". Notons encore que l'immense difficulté de la traduction
automatique (intelligence artificielle), couplée aux défis
de l'art de la traduction signalés par George Steiner ou par William
Gass, redonne un grand intérêt à l'hypothèse
SW.
Quoi qu'il en soit, l'intellect de Whorf était celui d'un chimiste,
focalisé par son expertise des incendies industriels. Son intérêt
puissant pour la linguistique, comme violon d'Ingres, n'avait pas éteint
sa curiosité envers les nouveaux progrès de la science chimique.
La chimie elle aussi est une langue, une langue dont on fait l'apprentissage,
une langue que Whorf avait bien apprise au MIT. La langue influe sur la
pensée, Whorf en était convaincu. Il n'aurait donc pas été
surpris de nous entendre dire que l'uvre de sa vie en linguistique
avait été influencée par sa formation de chimiste.
Whorf contribua, en linguistique et en anthropologie à des notions
du spécifique et du relatif, liées selon nous à la
vision qu'ont les chimistes des éléments et des substances.
Serait-ce comme pour la religion catholique : une fois devenu chimiste,
le demeure-t-on à jamais ?
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