|
À
propos de Jean-Paul de Fouchy
Serge
Hajlblum
"
je me suis abandonné après Fontenelle à
ce fantasme d'avoir la main pleine de vérités pour mieux
la refermer sur elles. "
C'est le
marquis de Condorcet, son assistant pendant les trois dernières
années de son secrétariat avant que de devenir son successeur
comme secrétaire perpétuel de l'Académie royale des
sciences, qui prononça l'éloge de Jean-Paul Grandjean de
Fouchy.
Il le situe dans sa vie : celle d'un homme destiné à être
imprimeur, et dont le père, Philippe Grandjean de Fouchy, fut conduit
à redessiner des lettres - notamment à rendre les Garamont
à plus de lisibilité - qui furent agréées
par Louis XIV, "
qui faifit avec l'empreffement d'un prince
amoureux de toutes les efpèces de gloire, l'occafion de donner
aux éditions Françoifes l'avantage fur celles de la Hollande,
& de faire ceffer à l'égard d'une nation ennemie, cette
infériorité
" Ou, de la lettre comme arme de
guerre : mais, de belles lettre en belles lettres, cela finit par heurter
l'entourage du roi.
Alors le fils se tourna vers les sciences, en n'oubliant pas les arts,
la musique et la poèsie, et fit société avec un groupement
d'artistes et de savants : MM Clairault, de Gua, La Condamine, l'abbé
Nollet, Rameau, Sulli, Julien le Roy & ses fils
On a peu l'idée,
aujourd'hui, de telles Sociétés : on trouve plutôt
quelque charme et vertu aux diverses manières de Corporations qui
tiennent au chaud d'un savoir supposé, consensuel, mais surtout
organisateur de quelque nous
" C'eft précifément
parce que les recherches difficiles, les découvertes qui agrandiffent
la fphère de l'efprit humin, peuvent refter longtemps inapplicables
aux ufages de la vie, qu'il eft bon que des compagnies favantes en maintiennent
le goût, raffemblent les hommes qui f'en occupent, leur offrent
des recompenfes, les encouragent enfin en fixant fur eux les regards,
en leur affurant l'eftime de ceux qui ne font en état de les juger.
"
En 1743, il devient secrétaire perpétuel de l'Académie
royale des sciences après avoir y été invité
à l'age de vingt-quatre ans, en 1731 en tant qu'astronome. Il assuma
cette fonction jusqu'en 1776 : pendant donc trente-trois ans. Condorcet
cerne ainsi l'essence de sa fonction, au regard de son prédécesseur
réel, compte tenu de la parenthèse du secrétariat
de M. de Mairan : " Dans un temps où les fciences n'étoient
pas fi répandues, M. de Fontenelle devoit chercher à rapprocher
leurs principes, leur marche, leurs méthodes, des conceptions de
la métaphyfique générale. Dans un temps où
elles étoient plus communes, M. de Fouchy devoit s'attacher davantage
à montrer l'efprit des principes et des méthodes propres
à chacune d'elles. " Grandjean de Fouchy, astronome qui résolut
la question des irrégularités des "
immerfions
" et "
émersions
" des satellites de
Jupiter, qui créa la lunette à quatre verres permettant
de telles observations, avait donc en charge de rendre, une fois le discours
de la science maintenu dans la poigne métaphysique garantie par
Fontenelle, chacune des sciences à l'ouverture de leurs champs
respectifs. Condorcet, dans son " Éloge ", les énumère
toutes ; astronomie, sciences naturelles, physique, calcul, logique des
sciences contre sophismes des préjugés.
À
l'exception de la médecine : naturellement en son versant de recherche
scientifique et non dans son aspect de savoir-faire curatif. Il existait
déjà une Académie royale de chirurgie dont Felix
Vicq d'Azyr avait été l'un des membres avant que de fonder
la Société royale de médecine : son objet, fortement
soutenu par Turgot, était principalement, par l'étude des
épidémies, de faire rapport sur l'état et l'évolution
sanitaires de la France et de répondre par une médecine
destinée à tous.
Alors, aujourd'hui, il est possible de reprendre le questionnement là
où Condorcet l'a laissé. Avec Grandjean de Fouchy, au-delà
de la simple observation médicale, par le moyen de cette communication,
c'est la parole et le langage qui viennent faire irruption dans le champ
de la science. Condorcet frôle cette dimension dans un vrai ratage
et ne retient que l'aspect accidentel et éprouvant au corps de
ce moment, que l'aspect de maladie : il le met à part comme un
incident de la vie petit à petit prise par l'infirmité.
Il ne comprend ni n'entend que Fouchy, avec et par sa communication à
l'Académie royale des sciences, a cette intuition d'ériger
l'accidentel en expérience de fond, relevant d'un autre champ de
la science par là même ouvert. Une défaillance et
non un problème ou une question : c'est ainsi que Condorcet, à
l'encontre de Grandjean de Fouchy, considère cette observation.
Et pourtant, c'est la singularité même de ces pages qui oblige
: faute de quoi, on écarte tout un pan d'une avancée qui
donne les prémisses de ce que, jusqu'à la bascule freudienne,
on peut nommer auto-analyse. Cette dimension de l'auto-analyse qui est
très différente de quelque connaissance de soi par soi,
de l'impératif de Socrate, " Connais-toi toi-même ",
mais qui est de l'ordre de la production d'un objet de par sa défaillance
dans le champ où il importait en tant que n'ayant pas eu lieu précisément
comme objet, c'est cela même qui a lieu avec cette observation anatomique.
C'est là ce qu'il faut entendre dans ce qu'écrit Fouchy
lui-même, quand il conclut ainsi cette observation : " Une
observation de cette espèce doit être extrêmement rare,
puisqu'elle exige qu'un physicien en soit le sujet et que l'accident n'ait
pas été assez grave pour l'empêcher d'en observer
toutes les circonstances. "
C'est non pas une position de circonstance mais de principe : c'est ce
qu'il nous demande d'entendre et ce qu'on peut en lire, après-coup,
surtout quand on prête une attention globale aux développements
des études sur les aphasies. D'une part, un champ médical
qui est devenu l'ordinaire de notre quotidien, et où il s'agit
d'observer sur l'autre, le malade par exemple : qu'on lise là l'observation
de Linné sur l'oubli des noms propres par exemple ; et autre part,
les avancées suscitées par les retours réflexifs,
spéculatifs d'un incident dont on a été soi-même
l'objet comme sujet.
Ces dernières sont des avancées remarquables, soutenues
par le professeur Lordat sous le nom d'alalie : " J'entrelaçais
mes exercices grammaticaux de recherches sur les maladies qui avaient
rapport avec celle que j'ai éprouvée. Les médecins
les ont mal connues et décrites : il faut en avoir été
atteint pour pouvoir en faire un vrai diagnostic - avant ma maladie, il
y avait peu de faits de ce genre. Ils n'ont été bien décrits
que postérieurement : aujourd'hui ce point de nosologie est plus
éclairci. " par le docteur Saloz dans ses mémoires
d'un aphasique : " La plupart de mes notes ont été
décrites dans un moment où je n'avais pas encore la faculté
d'étudier les dissertations des auteurs sur les différentes
formes d'aphasie, et par conséquent j'étais obligé
de m'en remettre complètement à ma compréhension
spontanée [
] Mes réflexions et les conclusions de
mon introspection mentale sont donc absolument indépendantes de
ce que j'ai lu ultérieurement sur ce sujet. " Et, ne l'oublions
surtout pas, par Freud lui-même : " Je me rappelle que, par
deux fois, je me suis vu en danger de mort [
] et pendant que je
continuais à parler ainsi intérieurement, uniquement avec
des images sonores tout à fait indistinctes et des mouvements de
lèvres à peine perceptibles, j'entendis ces mots en plein
danger, comme si on me les criait dans l'oreille [
] "
Alors, il
faut respecter la tension scientifique de cette Observation anatomique,
en lire les formulations comme faisant expérience, et la communication
à l'Académie comme faisant acte.
Le problème posé se tient ainsi ; par l'expérience
du bris du langage, une très importante question est formulée
qui traverse le champ scientifique juste posé au temps de Fouchy
: tout en s'articulant à une science naissante précise,
l'anatomie dont un fondateur, Felix Vicq d'Azyr est précisément
nommé. La formulation de ce problème: quand la voix, la
parole et le langage sont brisés, quand ils n'ont plus tout à
fait lieu ainsi qu'il se doit dans la communauté de la parole,
il faut alors dégager la question relative au lieu de ce qui a/n'a
pas lieu ; que le parler ait lieu, brisé ou pas, cela se tient
d'un ce qui a lieu dans/par la voix, la parole et le langage. De ce qui
a lieu quand quelque chose a ou n'a pas lieu, un autre ratage serait d'en
considérer uniquement une topique, anatomique ou autre, et non
pas un tempo.
Et c'est là, que seul un scientifique comme Grandjean de Fouchy,
un astronome, quelqu'un pris de science du visible, d'un tel bris de parler
fait en même temps observation, anatomique qui plus est à
propos de la parole, c'est-à-dire question quant au lieu envisagé
alors comme localisation.
Ici, Grandjean de Fouchy suppose que le lieu a à faire à
"
des filets nerveux, qui partant du cerveau, venoient à
travers l'os cribleux, fe rendre à l'intérieur du nez
"
En même temps que, comme scientifique, il inaugure un tout nouveau
champ de science, il le referme aussitôt au nom d'une scientificité
du regard : le langage et par conséquent la parole, tout à
fait in fine, cela se peut voir et regarder. Cette science qui à
l'instant où elle s'ouvre, se ferme en même temps que de
se ré-ouvrir du côté du regard, cette science dans
le vif de sa première pousse est prise dans ce grand fantasme qui
va courir quasiment toutes les études neurologiques au dix-neuvième
siècle qui est de voir la voix, la parole et le langage.
Mais, dans le cours des choses, une telle observation conduit à
poser que la voix, la parole et le langage importent aux multiples développements
des champs scientifiques: on ne fait pas de science sans parler, c'est-à-dire
sans parler du parler, sans rendre présent ce clivage où
le parler est toujours en même temps en reste du parler.
Jean-Marc Levy-Leblond fait cette remarque à propos de Jean-Paul
Grandjean de Fouchy : " Et au dix-huitième siècle déjà,
certains sentaient bien le besoin d'ajouter à la rigueur neuve
des formalisations mathématiques newtoniennes une argumentation
plus séduisante pour l'intuition. Ainsi, Grandjean de Fouchy, secrétaire
de l'Académie des sciences, commentant un mémoire de Clairaut,
écrivait-il en 1746 (
) : C'est là une très
remarquable et précoce présentation de la conception heuristique
de la physique. " Grandjean de Fouchy prend en considération
les difficultés scientifiques comme des ouvertures qualitatives
pour l'avancée des sciences. Je soutiens que cette Observation
anatomique, en prenant en considération la difficulté singulière
du bien parler qu'est son reste en tant que bruisure, se situe tout entière
dans ce registre qualitatif des sciences, en (en/y) mettant en jeu la
dimension même de la voix, de la parole et du langage.
Certainement, il y a eu, avant, d'autres observations de bris de parler.
Le XVIIIe siècle voit la médecine prise par ces phénomènes:
elle les dégage et les remarque. En ce sens, l'observation de C.
Linné est exemplaire : mais elle ne fait pas acte. Une objection
à sa portée possible en tant qu'acte se fonde sur ceci :
que cette observation comme description ni ne prétend aucunement
faire cas. C'est une remarque, cantonnée au médical, une
note qui ne se lie à aucun discours autre qu'une observation naturelle
: comme une évolution remarquable, une image - et ce grand naturaliste
qu'est Linné ne pouvait pas ne pas la percevoir. Cette remarque
reste fermée sur elle même, dans sa simple vêture descriptive.
Si elle peut susciter chez le lecteur des étonnements, réflexions
et commentaires, elle ne s'ouvre et ne pousse guère à quelque
question. C'est une belle observation, qui nous prend comme un tableau
vain : elle est à la fois juste et belle, esthétique et
oubliable...
Par contre,
l'observation de Fouchy est formulée en sorte qu'elle dégage
la question qui la porte : c'est en ce sens qu'elle fait cas. Sous plusieurs
aspects, dont l'essentiel est celui-ci: que les remarques et notations
relatives au bris du parler soient énoncées comme se produisant
en même temps que le bris lui-même : " Cette efpèce
de paroxifme dura à-peu-près une minute, & pendant fa
durée j'eus l'efprit affez libre pour remarquer
" Cette
distance est interne au bris du parler - l'affection ne touche qu'une
partie du sensorium de l'âme - mais en temps que d'autres parties
ne sont pas affectées, elle pose en même temps une extériorité
qui permet de penser une séparation, un écart entre les
parties affectées et les parties dites non affectées, directement.
Cette dimension de l'en même temps concerne les parties de l'âme
non affectées : il y a une séparation entre parties affectées
et parties non affectées qui introduit la possibilité, par
la partie non affectée, de penser la séparation entre les
partie affectées ou non, c'est-à-dire de penser la non-affectation
même du parler, de penser la fonction du langage, dans son affectation
par quelque bris. Il n'y a aucune possibilité de penser la fonction
de la voix, de la parole et du langage sans passer par quelque manière
de bris, de désarticulation, d'éclat, de reste
Dans les observations de ce que l'on convient d'appeler aphasie, mais
que je tiens, pour des raisons de fond, à appeler du nom que P.
Broca a forgé, aphémie, il y a ceci de remarquable que les
études sur l'aphémie sont, en leurs fonds, un fait de passionnés
du langage, de scientifiques, de scientifiques et de médecins qui,
ès qualités, ont rendu compte du bris de parler dont ils
ont été affectés et dont les autres ne peuvent pas
vraiment se rendre compte. C'est-à-dire que l'aphémie fait
tout d'abord et directement cas pour le discours scientifique et/ou médical,
au travers de cette question où d'en rendre compte appartient au
s'en rendre compte, étant donné que de s'en rendre compte
réside déjà dans l'en rendre compte.
Il faut aussi
lire ces trois pages de Grandjean de Fouchy. Par-delà une observation,
par-delà une auto-observation, par-delà ce vif, il rend
au parler qu'il lui est possible de s'actualiser comme un dire en même
temps, par exemple que le parler se brise : moment fugace où la
science est au plus proche du sujet qui la cause et la questionne, surtout
en de tels instants de symptômes, où l'on se plairait à
penser que, du sujet, il ne saurait être question.
|