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Culture,
Science et Technique
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.Un
nouveau procès pour Galilée
La
science ne veut pas être un art : Alain Gras Tout au long
de son uvre mais tout particulièrement dans l'opuscule Wissenschaft
als Kunst,1 Feyerabend reprend de manière lancinante la même
question : " La science exprime-t-elle une position qualitative sur
le monde ? " Il répond bien sûr positivement, en argumentant
de manière différente dans chacun de ses ouvrages, mais
dans ce cas, le titre qu'il a choisi pour l'ouvrage signifie sans ambiguïté
que la connaissance moderne appartient essentiellement au domaine du qualitatif,
la science comme art. C'est à
ce stade là que je voudrais reprendre le problème, en mixant
les deux approches et en reformulant les thèses de ces auteurs,
de telle manière qu'elle éclaire d'un jour nouveau non seulement
la position de l'Église de l'époque mais aussi le débat
actuel sur la technoscience. On verra que c'est chaque fois à coup
d'arguments invérifiables et irrationnels (de son point de vue
même) que se déploie le discours moderniste. En réalité,
sa rhétorique occupe bien davantage le champ d'une morale politique
que celui d'une philosophie de la connaissance, lors même que le
refus de toute préoccupation éthique marque la naissance
de la technoscience moderne. Je ne propose donc pas ici une interprétation épistémologique ou historienne mais j'expose brièvement des considérations anthropologiques sur la nouvelle manière d'être au monde que va produire le mouvement de pensée dont Galilée fut l'un des premiers et des meilleurs représentants au XVIIe siècle. L'unicité du monde physique. Le monde
nouveau de la science expérimentale naît, symboliquement
au moins, avec Galilée. Or, que propose ce dernier, sinon une vision
du monde dans laquelle l'objectivité de ce monde va être
posée comme unique et indiscutable. Mais de fait, cette objectivité
est une unicité : le monde n'a pu être construit que d'une
seule manière. L'Église disait : " Dieu l'a voulu ainsi
", la science nouvelle répondra : " La nature l'a fait
ainsi ", mais aussi : " ne pouvait que le faire ainsi ".
Objectif et unique, ce monde doit être encore perçu par le
sujet (d'où le problème à l'époque de la valeur
des sens comme moyen de connaissance de la réalité, le sensualisme
anglais, Hume, Berkeley, etc.). Il est certain
que l'Inquisition craignait bien davantage les thèses de la magie
naturelle, celles de la sympathie universelle et de la vibration cosmique,
proches de l'idée d'une création continue, que celles de
la Scienza Nuova. Elle connaissait la puissance sur les foules de la métaphysique
de l'âme intérieure que depuis deux siècles défendaient
les mystiques allemands de Tauler à Boehme. Ce troisième
il, qui dépasse les limites de l'étroite connaissance
de l'institution dominante, celle des savants aussi bien que des prêtres
effrayaient les institutions religieuses. Les praticiens qu'étaient
les sorciers, ou plutôt sorcières, se retrouvaient souvent
au bûcher depuis le début du deuxième millénaire,
sans constituer d'ailleurs une menace réelle sur le plan intellectuel.
Tout change à la Renaissance, car les magiciens se révèlent
alors grands penseurs, cultivés, raffinés, prêts à
affronter avec un " enthousiasme héroïque " (Ernst
Bloch)11 les docteurs de la loi de la religion dominante, exotérique
et moniste. L'amoralité absolue du monde de la connaissance. Avec Galilée,
s'impose aussi une manière amorale de construire le monde. La brèche
est ouverte, et la modernité scientifique va s'emparer de ce fameux
aphorisme, " les Saintes Écritures nous apprennent comment
aller au ciel, pas comment le Ciel doit aller. " Dès lors,
il devient interdit d'interdire dans le territoire occupé par la
science. Le ridicule dans lequel va sombrer la condamnation de l'Inquisition
a alimenté, tout naturellement, le moulin de la raison scientiste
pour laquelle toute connaissance est bonne en soi, quelles qu'en soient
les conséquences. La morale ne viendra plus se greffer qu'en aval
de la recherche, après coup. Le combat
contre l'Église pouvait donc se concevoir comme révolutionnaire
à l'intérieur d'une même vision cosmique : contre
la confiscation du rapport avec le réel, pour la dignité
du sujet, la vraie dignité, celle d'être un participant actif
de la vie de l'univers. Je veux dire qu'avant Galilée et la contre-réfome,
certes l'Église interdisait le carnaval mais laissait aussi faire
le peuple, qui aimait le culte des saints et ses fêtes, à
tel point qu'au Grand siècle encore La Fontaine se lamente : "
L'une fait tort à l'autre, et Monsieur le Curé, de quelque
nouveau saint charge toujours son prône. "16 La nouvelle passivité du sujet dans le monde Avec la modernité galiléenne, l'homme, ainsi exclu du monde en acte, n'est plus qu'un sujet passif, observant l'univers déjà donné dans sa totalité. Et c'est cela l'extraordinaire imposture idéologique de la pensée moderne, affirmant que Galilée, pour la première fois, ouvre l'univers infini de la connaissance, fait sortir l'homme du monde clos, et lui apporte la liberté.17 Alors que, bien au contraire, sa formulation du problème de l'existence élimine de manière radicale la condition de la présence pleine et entière de l'homme dans la nature. Elle lui interdit de prendre toute position intellectuelle qui lui laisserait jouer un rôle pleinement créatif en transformant la nature. Elle lui refuse de droit de prendre cette nature comme une totalité à la fois physique et spirituelle, ou bien morale, peu importe ici. Bref, l'homme perd la liberté d'imaginer à sa guise sa puissance et sa gloire dans l'univers dont il fait partie, alors même qu'il va gagner au siècle suivant sa liberté politique dans le monde terrestre. Cet effet de compensation est troublant, et mérite qu'on le prenne comme une part de la question posée à l'idéologie scientiste contemporaine, qui croit pouvoir allier progrès technique et évolution démocratique. Du reste, selon Alain le Pichon, dans un article publié ici-même, Husserl aurait aussi pensé que " bien loin de nous conduire à remettre en cause notre vision du monde et celle de la condition humaine, la découverte de la circularité et de la mobilité de la Terre n'aurait eu pour effet que de renforcer la fixité de notre regard sur la Terre. "18 Je pourrai ajouter que l'histoire a validé la proposition de Husserl puisque, par exemple, la conquête de l'espace, promise et entamée dans les années soixante, n'a abouti qu'au déploiement d'un énorme attirail pour se regarder le nombril : satellites espions, photographes, baliseurs (GPS), etc. Par conséquent, l'homme de science d'aujourd'hui se voit beaucoup plus contraint que le chamane indien : il ne crée pas, il se contente de ratifier la volonté d'une puissance externe, celle de la nature légiférante. En contrepartie, dans le monde humain le savant compense son impuissance naturelle par une intervention constante sur le devenir des êtres vivants ; cela s'appelle la technique, et n'est évidemment rien d'autre que l'autre face, depuis le début de l'ère moderne, de la connaissance dite scientifique. Pour clore sur le temps présent, tout en revenant à mon propos du début, je citerai le philosophe italien Eugenio Galimberti, qui décrit avec une sobre précision la manière dont Galilée introduit l'idée même de machine comme instrument autonome (ce que n'avait pas fait Léonard de Vinci) : " Pour Galilée, connaître ne signifie pas contempler la nature, mais reproduire les processus naturels de la même manière que la nature les produit. "19 Conclusion : magie et science. Il me paraissait donc nécessaire de rétablir dans une dimension la filiation des prétentions de la science, dont il ne faudrait pas non plus attribuer la seule paternité à l'illustre Pisan. La contestation a duré longtemps, et n'a été anéantie qu'au XXe siècle. Bertrand Meheust a décrit, par exemple, le long et violent combat du scientisme médival pour arriver à imposer sa raison, face à la contestation néo-shamanique de Puységur au XIXe siècle.20 Revenir à la source, faire une généalogie de cette raison scientifique arrogante, pour la ramener à plus d'humilité sans contester son utilité, constitue selon moi la seule démarche qui permette d'en cerner les effets pervers potentiels, d'en prévenir les désastreuses conséquences. Toutefois, il faut aussi replacer la pensée contemporaine dans sa case socio-historique spécifique : la science reste bien porteuse des valeurs occidentales, mais elle porte celles-ci en niant toute relation avec le monde des valeurs ; c'est en cela, dirait Feyerabend, qu'elle est incommensurable avec les autres manières de penser le monde. Pourtant, si la science correspond seulement à une posture possible parmi d'autres de l'être jeté au monde dans l'appréhension qu'il veut avoir de ce monde, alors, sa légitimité durera aussi longtemps que sera reconnue sa puissance comme ayant un sens. C'est ici que la technique prend toute son ampleur métaphysique : la technique valide le monde par l'effet de puissance qu'exerce la connaissance sur ce monde. Elle est donc tautologique dans sa démonstration, et son efficacité dépend des systèmes symboliques qui donnent sens à cette démonstration... le progrès, par exemple. |