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Le
manuscrit (retrouvé) de Saragosse
Ahmed
Djebbar
Voici la trame d'une histoire vraie qui aurait peut-être intéressé
un conteur polonais puisqu'il s'agit encore une fois d'un manuscrit de
Saragosse .
C'est une histoire qui a eu de la durée, puisqu'elle a commencé
à la fin du XIe siècle, avec des épisodes jusqu'au
XIVe siècle et des rebondissements au XXe. Mais elle n'est pas
achevée puisque certains de ses chapitres n'ont pas été
retrouvés ou n'ont jamais été écrits.
Elle a eu de l'espace puisque ses épisodes ont commencé
au Sud des Pyrénées et se sont poursuivis à Marrakech,
au Caire, à Alep et dans des villes d'Asie Centrale, avant de connaître
des rebondissements à Leyde, à Copenhague et à Istanbul.
Elle a eu enfin des personnages réels qu'aucun conteur n'a encore
osé rassembler dans un même récit, puisqu'on y trouve
un prince musulman du XIe siècle, un mercenaire chrétien
magnifié par Corneille, un grand théologien juif du XIIe
siècle, un modeste mathématicien du XIIIe siècle
et un sultan de la Sublime Porte mis en scène par Racine.
C'est l'histoire d'un manuscrit qui a existé, qui a été
célèbre en son temps et dont les pérégrinations,
la disparition puis la réapparition relativement récente,
méritent d'être contées pour que les auditeurs en
tirent un enseignement et quelque humilité. Mais, venons-en aux
faits.
Tout a commencé
à Saragosse, aux confins occidentaux de l'empire, dans le palais
de la dynastie des Banu Hud, en l'an 474 de l'Hégire . Gerbert
d'Aurillac, le pape de l'an Mille, était mort depuis déjà
trois quarts de siècle après avoir été le
premier à goûter aux délices de la nouvelle science
venue d'Orient, celle qui mettait le ciel à portée de la
main, grâce à la géométrie subtile des astrolabes
planisphériques . L'Europe venait à peine de sortir de sa
longue hibernation et, après avoir inventé le harnais, l'assolement
triennal et la ceinture de chasteté, s'était mise à
rêver de grands espaces et à regarder vers l'orient de l'empire.
En cette
année 474 de l'Hégire, l'aîné de la famille
des Banu Hud venait de succéder
à son père à la tête du royaume de Saragosse,
en prenant le titre d'al-Mu'taman (le dépositaire de la confiance)
. Il devait avoir alors moins de trente cinq ans. Pour la première
fois dans l'histoire de l'empire, un grand mathématicien devenait
roi. Mais cet événement arrivait trop tôt parce qu'il
allait contrarier un projet ambitieux : rédiger, pour les futurs
chercheurs, une synthèse des mathématiques produites avant
lui avec, à la fois, tous les outils théoriques connus et
leurs applications. L'ouvrage avait déjà un titre, le Livre
de la perfection. Il avait aussi un plan détaillé, et sa
réalisation était très avancée puisque le
premier volume consacré aux aspects théoriques et qui comprenait
plus de 400 théorèmes, était presque achevé.
Al-Mu'taman redoutait de ne pas pouvoir mener son projet jusqu'à
son terme, à cause de sa nouvelle fonction et des menaces qui se
précisaient. Il y avait d'abord les armées chrétiennes
du Nord, dirigées par le roi de Castille Alphonse VI (1072-1109),
qui se préparaient à une grande offensive contre le pouvoir
musulman de l'Espagne désormais atomisé en une vingtaine
de principautés. Il y avait ensuite, son propre frère, al-Mundhir,
qui venait de lui déclarer la guerre en espérant récupérer
le trône à son profit.
Et l'on raconte, mais seul Allah connaît encore la vérité,
que la veille de son intronisation, al-Mu'taman apprenait de la bouche
de son médecin personnel que sa longue maladie avait résisté
à tous les médicaments connus et qu'il ne lui restait pas
beaucoup de temps à vivre.
Le nouveau roi prend alors une décision unique dans les annales
de l'empire. Pour pouvoir se consacrer à son projet, il fait appel
au plus grand chef militaire de l'armée ennemie, Rodrigo Diaz de
Bivar (1043-1099), et il le charge de protéger son royaume contre
les offensives castillanes et les prétentions de son frère.
Rodrigue accepte et il s'acquitte si bien de cette tâche qu'il obtient
le titre honorifique d'al-Sayyid (le Seigneur), devenu plus tard El Cid.
Cela va fournir un répit de quatre ans au roi mathématicien,
période pendant laquelle il va beaucoup se consacrer à son
ouvrage et en rédiger des chapitres essentiels.
Puis ce fut l'année 478 de l'Hégire. L'armée de Castille
assiège Tolède, l'ancienne capitale de l'Espagne wisigothique
et réussit à la prendre d'assaut. Moins de six mois plus
tard, le roi al-Mu'taman succombe à la maladie sans avoir pu mettre
la dernière main à l'uvre de sa vie. C'est du moins
ce que diront des témoignages tardifs, mais en est-on vraiment
sûr ?
Le Livre
de la perfection commence alors un singulier voyage. Les premières
copies circulent, d'abord à Saragosse puis à Valence où
un grand mathématicien, Ibn Sayyid, étudie son contenu et
tente d'élaborer un chapitre nouveau en géométrie
.
Au XIIe siècle, deux jeunes étudiants, qui ne se connaissaient
pas, ont eu la même passion pour le contenu du manuscrit. Le premier
est Ibn Munim (m. 1228), un brillant mathématicien de la ville
de Dénia. Lorsqu'il quitte l'Espagne pour s'installer définitivement
à Marrakech, la capitale des Almohades, il prend avec lui une copie
du manuscrit. De nouvelles copies seront faites au Maghreb et elles circuleront
jusqu'au XIV siècle .
Le second étudiant est originaire de Cordoue et n'est autre que
Maïmonide (m. 1204). Dans son exil à Fès puis au Caire,
il emporte avec lui une copie du manuscrit. Dans cette dernière
ville, il décide d'enseigner certains chapitres du traité.
C'est son élève, Joseph Ibn Aqnin de Ceuta (m. 1226) qui
nous l'apprend dans son livre La médecine des âmes, qu'il
a écrit en arabe et qu'il s'est ensuite contenté de transcrire
en lettres hébraïques . A la mort de Maïmonide, Ibn Aqnin
quitte le Caire et s'installe à Alep, en Syrie. Il n'emporte avec
lui que quelques livres, ceux du Maître et une copie du manuscrit
d'al-Mu'taman. Dans cette ville, il se lie d'amitié avec un intellectuel
arabe, Ibn al-Qifti, qui est en train de préparer un important
ouvrage biobibliographique. Ils s'entretiennent de la science en Occident
et de ses représentants. Ibn al-Qifti note soigneusement les précieuses
informations en particulier sur Maïmonide, sur le roi mathématicien
de Saragosse et sur son livre .
Puis il y
eut cette tragique journée de l'an 657 de l'Hégire où
Bagdad, la capitale de l'empire a cédé, dans le feu et dans
le sang, à l'invasion mongole. Ce jour-là et ceux qui suivirent,
des témoins ont cru voir les eaux du Tigre rouges du sang des victimes
de toutes confessions, et les arches des ponts bouchés par l'amoncellement
des livres jetés dans les eaux du fleuve.
On raconte que la veille et l'avant-veille, des hommes d'expérience
avaient eu vent, par des marchands venus de Perse, des massacres et des
ravages commis dans leurs villes par les armées mongoles. Alors,
ils ont rassemblé des milliers de livres, parmi les plus précieux,
les ont emballés comme de vulgaires marchandises et les ont confiés
à des caravaniers de passage. On raconte aussi que parmi ces livres
il y avait le manuscrit de Saragosse qui prit la direction de Maragha,
en Asie centrale.
C'est dans cette ville où, après avoir longtemps saccagé
et brûlé, le pouvoir mongol a fait construire l'un des plus
imposants et des plus prestigieux observatoires de toute l'histoire de
l'empire. Et c'est dans cette ville qu'arrive, un jour, un jeune étudiant
d'Anatolie avide de science et de philosophie. Il découvre une
copie du manuscrit de Saragosse, se passionne pour son contenu et, pour
le sauver de l'oubli, il décide d'en faire une nouvelle rédaction
qu'il intitulera plus tard La complétion mathématique. On
raconte que, pour être sûr de voir l'ouvrage de son professeur
résister au temps, un de ses élèves, devenu un puissant
personnage de l'État ottoman, aurait déposé une copie
dans la bibliothèque du sultan Bayazid 1er (1389-1402).
Puis le vent
de la décadence s'est mis à souffler et les grands foyers
scientifiques de l'empire ont vu, l'un après l'autre, leurs activités
ralentir et parfois s'arrêter. Alors, comme beaucoup d'autres ouvrages
scientifiques majeurs, le manuscrit de Saragosse a cessé d'être
copié et, pendant cinq siècles, personne n'en a évoqué
le contenu, jusqu'à cette année 1927 où un historien
des sciences américain s'est interrogé sur l'existence réelle
du manuscrit .
À partir de là les évènements vont s'accélérer
: en 1984, à l'occasion d'un colloque international, les premières
informations sur le contenu du manuscrit de Saragosse sont présentées
. En 1986, la découverte d'une grande partie de l'ouvrage est annoncée
dans une revue internationale. Des fragments anonymes et incomplets étaient
conservés à Leyde et à Copenhague, à Damas
et au Caire . En 1997, la même revue internationale annonce la découverte,
dans la bibliothèque du Musée militaire d'Istanbul, d'une
copie de la nouvelle rédaction, celle précisément
qui avait appartenu à la bibliothèque de Bayazid 1er .
C'est là
le dernier épisode connu de la longue histoire du manuscrit de
Saragosse.
Pour le reste, Allah seul connaît encore la vérité
que dévoilera peut-être un jour quelque chercheur obstiné.
En attendant, le palais d'al-Mu'taman continuera à résister
aux assauts farouches du Cerzio, ce vent redoutable de la vallée
de l'Èbre. Ses chambres et ses vestibules continueront à
garder les secrets d'un roi qui fut si peu attentif aux affaires de son
royaume mais si préoccupé par le destin de la science.
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