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Culture, Science et Technique

Idées noires ~

Charles Delaux

On pourrait croire que j'ai beaucoup de chance d'habiter sur mon lieu de travail.
Pourtant ce petit avantage ne suffit plus à mon bonheur. De jour en jour, une vérité s'impose à moi, j'en ai marre du boulot.
Oh, ce n'est pas que le travail soit ardu ! Je suis perpétuellement enfermé dans un bureau et j'écris. Jour après jour, je consigne des rapports, je rédige des procès-verbaux et je minute des réunions.
Admettez-le, ma vie est bien monotone au greffe de la police judiciaire.
Bien sûr, il y a parfois des enquêtes intéressantes. Il faut traquer la vérité, la débusquer dans ses astucieuses cachettes. Malheureusement, cette activité n'est pas pour moi, les hommes de terrain se la réservent. Les sorties toutes sirènes hurlantes, les kilomètres que l'on avale à 200 à l'heure et les interrogatoires musclés dans la pénombre complice du sous-sol de l'immeuble, c'est pour eux.
Reste pour moi la stupide transcription de leur vie trépidante. De 8h. à 16h30 avec une pause de quinze minutes à 9h. et 14h. et une interruption de trente minutes à 12h.
D'accord, je participe de manière indirecte à l'action et je suis au courant de la plupart des événements. Hélas, je ne peux jamais donner mon avis car, voyez-vous, je suis uniquement utilisé pour noircir du papier de ma plus belle écriture. Je me sens tellement frustré que j'en ai perdu ma bonne mine légendaire.
Il faut savoir qu'il n'y a pas d'ordinateurs chez nous, pas même une machine à écrire !
Tel le moine copiste, je m'applique à calligraphier les gribouillis produits par ces
valeureux inspecteurs. Comme un objet entre leurs mains, j'exécute sans sourciller, j'obéis sans critiquer. Et ce n'est pourtant pas l'envie qui me manque. Vous ne vous imaginez pas les magouilles, les compromissions qui se trament journellement. Je vous l'ai déjà dit, je suis en permanence au bureau. Alors, j'entends tout ce qui se dit, j'observe tout ce qui s'y fait. Hier, le Ministre s'inquiétait d'une enquête fiscale réalisée de manière très regrettable chez sa belle-sœur. La semaine dernière, le neveu du cousin de la voisine de l'Ambassadeur s'étonnait du montant de son amende pour excès de vitesse. Tout cela, je dois l'encaisser. Sans rougir de honte ni verdir de rage.
Vous commencez à comprendre l'ampleur de ma détresse ? Chaque jour que votre Créateur fait, je mens. Quand la mémoire de l'inspecteur lui fait défaut, je mens.
Lorsque les recherches s'arrêtent faute d'indices, je mens. Si l'enquêteur oublie de
mentionner un élément compromettant, je mens.
Et, au moment où mon document aboutit purement et simplement à la poubelle, je m'enfuis.
Oh, pas bien loin puisque je réside chez mon employeur ! Je suis logé, chauffé et blanchi pour me taire et travailler. On me presse comme un citron, on m'extirpe ma substance vitale. Et, une fois vidé de mon énergie on m'oubliera et on me remplacera. Jeté aux ordures, comme un vulgaire objet.
Vous pensez certainement que j'exagère et qu'une telle situation ne peut plus exister à l'aube du troisième millénaire ? Eh bien, vous avez tort ! Il est pour moi contre nature de prendre la plume pour parler de ma petite personne, mais la situation est devenue insupportable.
Remarquez que ma vie n'a pas toujours été noire Il n'y a pas si longtemps, j'avais une copine, non pardon, une amie, une excellente amie de couleur. Elle travaillait pour l'école de la police judiciaire dans le même bureau que moi. C'était notre nid d'amitié car il n'a jamais été question d'amour entre nous. Le soir, nous nous retrouvions pour échanger nos impressions durant de longues heures. Elle me décrivait son travail, coloré comme elle. Sa vie trépidante et sa joie sereine faisaient plaisir à partager. Sa couleur différente la distinguait et forçait le respect, elle lui donnait une étonnante autorité sur ses élèves qui s'imbibaient avec application de ses remarques.
J'ai longtemps rêvé de pouvoir travailler dans son service mais ce n'était pas possible. J'étais engagé pour écrire des rapports et j'aurais été inutilisable à l'école. À l'inverse, sa couleur lui interdisait également de participer à la rédaction de dossiers, ce n'était pas l'usage.
Inutile de le nier, vous pensez que je débloque. Au début, vous m'estimiez au bord de la déprime, à présent vous me jugez bon pour l'asile. Soit, je peux vous comprendre, vous n'avez pas encore l'ensemble des éléments qui vous permettent d'évaluer la situation en toute connaissance de cause.
Car cette amie, voyez-vous, je l'ai perdue par la faute d'un nouveau collègue. Au début, je le plaignais sincèrement, il n'avait rien à faire. Depuis son arrivée dans le service, il attendait sagement qu'on lui donne du boulot et occupait ses journées en taillant une bavette ici et là. Pour ma part, je ne pouvais lui consacrer beaucoup de temps et il se tourna tout naturellement vers des collègues plus disponibles. Il fit ainsi la connaissance de mon amie, se mit au courant des activités de l'école et y demanda sa mutation.
J'observais son manège avec une certaine jalousie mais, au fond de moi, j'étais rassuré. Si ma requête avait été refusée, il n'y avait aucune chance que ce nouveau venu soit accepté puisqu'il avait autant de maturité qu'une verte tomate ! Eh bien, contre toute attente, il apparut que ses qualités pédagogiques pouvaient aider les élèves dans leurs travaux de synthèse et que, de plus, il s'harmonisait parfaitement avec mon amie de couleur. On croit rêver !
J'ai tout essayé pour lui mettre des bâtons dans les roues. Rien n'y a fait, bien au contraire. Mon amie s'est détachée de moi et je me suis retrouvé plus seul que jamais. J'ai tiré un trait sur cette belle amitié mais je regrette toujours de ne pas avoir vertement remis ce jeune blanc-bec à sa place.
Usé par le travail et cassé par les déceptions, il ne me reste plus qu'à tourner la page. Il devait être inscrit dans les astres que je ne coulerais pas de jours heureux.
Je vous dis adieu, n'essayez pas de me retrouver. Je cède ma place au marqueur vert et à sa rouge collègue. On ne conserve pas un vieux bic noir mordillé.