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Du
spectacle, à n'en pas croire ses oreilles
À
propos des " Monstrations inouïes " de Décor sonore
Serge
Chaumier
" La
réalité dépasse la fiction " : l'expression
est souvent utilisée pour des événements survenus
dans le quotidien. La métaphore est également vraie dans
le règne de la nature, ou la diversité des formes végétales
et animales laisse souvent pantois. La science émerveille dans
la mesure où elle révèle des choses qui dépassent
ce que l'imagination s'est plu à concevoir. Parfois, c'est dans
le monde du spectacle, que la mise en scène, et donc la mise en
fiction d'une réalité dépasse la réalité
de la fiction, au point que le spectateur ne sait plus discerner ce qui
est vrai de ce qui est faux. Le procédé est utilisé
couramment dans le théâtre de rue pour ce qui concerne le
jeu même de l'acteur. Tel comportement, tel geste, telle action,
est-il ou non prévus ? s'interroge le spectateur. La compagnie
les 26000 couverts, par exemple, excelle en la matière. Dans le
spectacle de Décor sonore, que nous entendons présenter
ici, c'est autre chose qui est convoqué. Le jeu est également
précis, minutieux et précisément travaillé
pour atteindre à une perfection reproductible, et ce n'est pas
là que se situe l'ambiguïté, mais au niveau du contenu
du scénario lui-même. L'histoire, ou plutôt les histoires
qui nous sont racontées atteignent le paroxysme du loufoque et
de l'incroyable. Aussi le spectateur s'amuse-t-il de ces extravagances
avant que le doute ne le saisisse et qu'il comprenne que tout est parfaitement,
véridiquement et historiquement exact. Ainsi, le paradoxe du comédien
est-il nouvellement approché. L'artiste ne cherche pas ici à
feindre ou à faire oublier son rôle, c'est l'intrigue elle-même
qui se joue de nous. Elle se retourne comme un gant. Ce qui a l'apparence
de la fiction prend le goût de la réalité. Ce spectacle,
à coup sûr, aurait enchanté Diderot pour de multiples
raisons, et d'abord pour son profond humanisme. Les histoires singulières
d'individus méconnus deviennent des épopées mythologiques
et prennent une dimension surhumaine, prouvant une fois de plus les capacités
de l'homme à se surpasser. Si l'on n'en croit pas ses oreilles,
c'est parce que les univers dans lesquels nous sommes invités à
plonger appartiennent au domaine du conte et de l'onirisme, de la magie
du verbe, mais aussi parce qu'il est question de musique. Nous voudrions
montrer ici que la perspective proposée sur l'art intéresse
également les sciences, et qu'il s'agit plus globalement d'une
réflexion épistémologique à laquelle le spectateur
est invité. Le doute est, depuis Descartes, la méthode même
du scientifique, il est sans doute aussi ce qui permet le dépassement
dans la création artistique. Mais c'est aussi la multiplicité
des points de vue, la prise en compte des subjectivités, du hasard,
des tâtonnements, des processus de logique expérimentale,
des démarches menant à la découverte, qui sont autant
de question contemporaine, qui intéressent les deux sphères,
scientifique et artistique.
Pour mieux comprendre la démarche de la compagnie, il faut rappeler
le travail qui l'a précédé. Pour beaucoup d'artistes
travaillant dans l'univers de la rue, la musique est essentielle, elle
est structurante d'une mise en relation scénique. Elle n'est pas
utilisée comme ambiance ou comme habillage d'un contenu conceptuel
qui passe par le verbe, mais revêt l'importance d'un liant qui devient
le cur même du dispositif. Le jeu de l'acteur et le texte
viennent éventuellement ajouter, compléter et approfondir
une relation qui existe déjà par autre chose : l'impression
visuelle, auditive et sensorielle, principalement. C'est sans doute là,
une des ruptures profondes avec le théâtre traditionnel.
Dans le rapport à la musique, la compagnie Décor sonore
occupe une place tout à fait particulière. Comme son nom
l'indique, son motif et ses préoccupations s'articulent de façon
cohérente à partir d'un travail sur l'espace sonore. Depuis
plus de quinze ans, elle investit l'espace libre de la rue comme lieu
d'expression, faisant des bruits de la ville sa matière de prédilection.
De spectacle en spectacle, des dimensions sont explorées qui, tout
en renouvelant remarquablement les axes de recherche, offrent une articulation
logique et une progression compréhensible. Depuis " Pour en
finir avec la Marseillaise " (1986), à " Ballet Mécanique
" (1990) où intervenaient deux trains de chantier, quatre
tractopelles, une grande roue foraine, deux grues et trois hélicoptères,
les sources sonores sont appréhendées comme un révélateur
potentiel de surprises et d'inconnu. Dans " le Grand Mix " en
1992, ils rassemblent, dans une volonté cuménique,
l'Orchestre philharmonique des Pays de la Loire, les tambours du Bronx,
les voix bulgares de l'ensemble Trakia, le pianiste Antoine Hervé
et les percussions pyrotechniques de Jean-Marie Chesnais. De la fanfare
électrolyrique aux ambiances cabaret, il s'agit toujours d'une
exploration non sectaire des différentes formes musicales. La formation
éclectique des multi-instrumentistes qui composent la compagnie
explique cette ouverture, certains enfants de Boulez, Dutilleux, Messiaen,
Schoenberg ou Xenakis, rencontrent ceux venus du jazz, du rock, tous ensemble
mobilisés par le travail du son. Passion qu'ils entendent partager.
Dans la mission du SIVOX (Syndicat Intercommunal à Vocation Sonore)
instaurée aux Pronomades (2000), il s'agit de former, par un personnel
spécialisé, la population à apprendre à recycler
les bruits, et à opérer un tri sélectif dans le compost
bruyant des rejets sonores. Sorte d'hommage à l'écologie
sonore proposé déjà par Murray Schaffer, dans Le
Paysage sonore (1979).
Intervenant à même l'espace public, le pari de " La
Petite Bande Passante " (1998) est de construire un décor
sonore là où d'autres construiraient un panorama visuel,
et de mettre en relation, mais aussi en relief des sons du quotidien avec
pour objectif de les faire entendre autrement. Le spectacle " invente
un mode d'interaction unique avec l'espace urbain ", écrit
Bertrand Dicale. Captant des sons divers à même une déambulation
de rue, en les amplifiant, puis en les propulsant dans l'espace, une véritable
orchestration dodécaphonique, ou un véritable embouteillage,
une pagaille sonore, selon les goûts, est produite. Octuor vocal
urbain médiatisé par mégaphone, il s'agit de se réapproprier
des outils servant plutôt habituellement à lancer des injonctions
et des mots d'ordre, pour les métamorphoser en instruments. De
l'anarchie qu'il en résulte naît la beauté d'un ensemble
acoustique aussi imprévisible qu'incongru. La dissonance a enfin
droit de cité, ce qui aurait comblé Pierre Schaeffer. De
l'amalgame baroque de sons hétéroclites surgit un feu d'artifice
musical, une polyphonie postmoderne. La mission du spectacle de rue, de
faire voir autrement l'espace du quotidien, est ainsi accomplie dans un
domaine inattendu, celui de l'auditif. Au-delà des dimensions critiques
sur les effets de la pollution et des nuisances sonores ou du manque d'attention
habituel aux sons nous environnant, il s'agit surtout de s'esclaffer d'une
véritable explosion de sons mis soudain en relation et d'appréhender
la profondeur que peut revêtir le chaos. Et il s'agit bien ici d'éclats
de sons comme on parle d'éclats de rire. Le festin de sons prend
des dimensions gargantuesques et orgiaques. La débauche n'empêche
nullement la capacité à repérer et à jouer
des origines, à donner du sens à chacun mais aussi à
découvrir de nouvelles attributions. Car en se recomposant et en
se mariant entre eux, les sons nous surprennent aussi en trouvant une
forme de dialogue et donc de cohérence d'abord insoupçonnée.
Même le chaos, note le physicien, ne manque pas d'obéir à
des principes de régulation interne. Les désordres de l'entropie
sonore, des décompositions, des coupures et des hachures, des sons
captés sur le vif, prennent le visage d'une harmonie nouvelle.
Ainsi s'élabore une véritable partition qui, tout en recourant
à l'improvisation, trouve une organisation propre avec des signes
de récurrence et de reconnaissance, des logiques qui transforment
le brouhaha en musique. Évoquant à la fois les règles
de composition du jazz et invitant, en même temps, à une
sorte d'initiation à la musique contemporaine, le paysage sonore
du spectacle vient chercher chaque spectateur (et en l'occurrence, ici,
simplement le passant ou plus exactement l'entendant), pour le conduire
dans une ballade musicale d'un nouveau genre. Le spectacle ne développe
pas de discours explicite et insistant, mais dispose de ressorts assez
puissants pour convoquer chez chacun les références permettant
de construire sa propre interprétation, et de s'interroger sur
les effets des sons dans sa vie.
D'un tout autre genre est le spectacle " Orchestre de chambre de
ville " (2000), de la même compagnie. Plus attendu par son
contenu, il n'en est pas moins ingénieux dans ses formes. La position
frontale y est mise en cause. Composé d'un ensemble d'une vingtaine
de musiciens au répertoire classique ou déton(n)ant (moteur
à explosion-boîte à rythme, marteau piqueur générateur
de doubles-croches
), disposé sur des plates-formes disséminées
sur une grande place, le public est invité au cur de l'orchestre.
Mieux encore, il lui est possible de se déplacer d'un musicien
à l'autre, et il découvre alors que sa perception de l'ensemble
varie en fonction de son emplacement, par conséquent que son audition
est subjective, dépendante de sa situation. " Si on a la possibilité
de se promener dedans (l'orchestre), voilà une autre dimension
! On appelle ça "l'écoute intelligente" ! ",
commente Pierre Sauvageot, l'un des fondateurs, avec Michel Risse, de
Décor sonore. Si l'entendant se trouve à proximité
du violoncelle, la musique ne sera pas la même qu'en dessous des
instruments à vent, ou du synthétiseur. Il peut ainsi tester,
les unes après les autres, les positions spatiales et les instruments,
pour les mettre en relation avec son expérience d'auditeur. Ce
n'est pas la musique qui change en elle-même. C'est, selon les terminologies
des sciences de l'information communication, le récepteur qui conditionne
le message. Ainsi, celui qui écoute joue-t-il un rôle dans
la production même de la musique, du message qui lui est adressé
et peut en modifier le cours. Là encore, les lois de la physique
sont convoquées, qui dévoilent les effets de réaction
(feed-back) et de rétroaction (rétro feed-back) entre émetteur
et récepteur, les musiciens pouvant eux-mêmes interagir sur
l'exécution du morceau en fonction de la perception qu'ils se font
de la réception par le public. Le bruit de la foule en marche dans
un espace restreint participe, du reste, de la globalité d'interactions,
puisqu'il s'agit de jouer aussi avec l'instrumentarium urbain. Comme des
électrons livrés à un ballet anarchique, la foule
se compose d'individus en déplacements libres et contradictoires.
Mu par la volonté de participer et d'entendre à partir de
différents points de vue (ou plus exactement de points d'ouïe),
chacun se livre à un parcours particulier dont seule la musique
explique la cohérence. L'auditeur peut comprendre de l'intérieur
la composition orchestrée, si ce n'est le mixage. Il est à
même de se composer son morceau personnel selon l'emplacement privilégié
et chaque participant aura un itinéraire musical particulier et
unique durant le spectacle-concert. Dans cette performance, sont davantage
mis en avant les musiciens que les acteurs, mais là encore un discours
sur la musique et sur sa réception est sous-jacent, que chacun
peut interpréter à sa guise, selon son investissement et
ses intérêts. Le travail avec l'espace, héritage démocratisé
de Varèse, unit ces différentes propositions. À chaque
fois, la volonté est manifeste d'être en dehors des sentiers
battus, de faire se rejoindre la musique savante et la musique populaire,
de sortir des ghettos, " d'emmener les gens dans une aventure sonore
".
D'une nature radicalement autre, se développent " Les Monstrations
inouïes ". Le principe théâtral y est affirmé
avec force, et ce n'est du reste pas sans rappeler certaines des excellentes
performances de Délices Dada. Le texte est premier, soutenu par
un jeu d'acteurs remarquables, ici mis au service didactique de l'histoire
de la musique. Conçue comme une série de conférences
qui prennent appui sur des instruments plus ou moins étranges,
et en même temps que l'on pressent familiers de notre quotidien,
la pièce invite à partir à la découverte des
tranches de vie de leurs inventeurs. Ces biographies mélangent
humour, tendresse et fantastique, dans ce qui pourrait ressembler à
des rituels commémoratifs. Le choix de chacune des séquences
est tiré au sort par des mains ingénues du public, ceci
afin d'insister sur la multiplicité des histoires possibles (comme
dans les " Petits contes nègres " de Royal de Luxe),
car les quelques récits qui raisonnent comme des contes, des histoires
enchantées, pourraient être démultipliés à
l'infini. C'est une des forces du spectacle que de laisser accroire qu'il
ne s'agit que d'une modeste sélection à laquelle beaucoup
d'autres pourraient être ajoutées. Au point que chaque histoire
de vie singulière et anonyme est susceptible de devenir une formidable
épopée. Le talent du bonimenteur conférencier, assisté
de ses exécutants solistes, conduit à métamorphoser
le banal, l'invisible et l'inconnu en récits dignes de la grande
Histoire, si ce n'est de la mythologie. S'y exprime une grande humanité,
un regard tendre sur la condition humaine, ce malgré les adversités
et les aléas rencontrés par chacun. Comme la musique n'a
pas de frontière, c'est à un tour du monde auquel nous sommes
invités, évoquant tour à tour quelques génies
de l'invention et ceci sans oublier les contextes sociaux et culturels
qui les rendirent possibles. En mêlant ces différents aspects,
la pièce fait preuve d'une profonde sensibilité.
Bien évidemment, les récits sont entrecoupés et illustrés
de démonstrations musicales, exécutées de main de
maître par l'artiste-conférencier, son assistant ou encore
par des mains novices et volontaires du public. Car la musique est sujet
mais aussi objet du spectacle, puisque le son fait l'objet d'un traitement
privilégié. Chaque instrument revêt sa spécificité,
mais ce qui les réunit tous est leur appartenance à une
époque et à un courant de l'histoire qui voit naître
la musique électronique. Les ancêtres des orgues électriques,
des synthétiseurs, ou les premiers pas de la création musicale
assistée ou générée par ordinateur sont évoqués.
Le spectateur sidéré est invité à découvrir
l'Æetherophone de Thérémine, le télégraphe
Harmonique de Gray, le Thelarmonium de Cahill, ou encore les Ondes radioélectriques
de Martenot. On comprend combien les expérimentations liées
à l'électrification des instruments ont tenu tant de la
science que de l'art du compositeur. C'est par conséquent à
une double lecture qu'invite le spectacle : à une histoire de la
musique conjointe à l'histoire des sciences et des techniques du
XIXe siècle. Car l'acoustique instrumentale est liée aussi
bien au télégraphe et au téléphone qu'à
l'art de la composition. Les monstres sonores qui nous sont présentés
sont des curiosités de la science et de ses recherches. Et c'est
bien là, la grande intelligence de l'écriture de ce spectacle
que de s'inscrire à la fois dans l'histoire officielle (de la musique
et des techniques) et dans celle de la fête populaire et des entresorts
forains qui, au XIXe siècle, participaient couramment de la vulgarisation
des sciences et de ses découvertes incroyables. Le monstre n'est
pas la femme à deux têtes, mais l'instrument réinventé.
Le lien avec les cabinets de curiosités n'est pas ignoré
non plus et, pour le souligner, une exposition d'instruments musicaux,
instruments-sculptures électroniques apocryphes de l'artiste plasticien
Peter Keene accueille les spectateurs-visiteurs-musiciens, puisque chacun
est invité à les expérimenter à loisir, augmentant
du même coup l'interactivité de la proposition. Comme le
rappellent les concepteurs du spectacle, les cabinets de curiosités
sont des lieux où se marient " science expérimentale
" et sociabilité de salon. Ils sont le théâtre
d'essais, de démonstrations et d'enseignement. Le merveilleux est
associé au pédagogique et la science est mise en spectacle
comme elle le sera plus tard dans les fêtes foraines. C'est cette
tradition que renouvelle Décor sonore, en lui rendant hommage.
Le spectacle de théâtre, non content d'être concert
et conférence, est aussi exposition.
Mais l'insolite des curiosités scientifiques ne gomme pas le caractère
pathétique et émouvant car les instruments sont mis intimement
en relation avec leurs inventeurs. La paternité des inventions
dévoile les grandeurs et les petitesses des hommes qui les font.
Elisha Gray dépose son brevet d'invention du téléphone,
deux heures après Graham Bell
Les rivalités des chercheurs,
les croyances positivistes dans une création guidée par
la seule rationalité, mais encore pétrie de mysticisme romantique,
sont autant d'éléments qui s'expriment au travers de ces
histoires touchantes de personnages à la recherche d'une nouvelle
expression musicale. Les réflexions épistémologiques
ne sont pas absentes quand il s'agit de refléter les modalités
d'expression de la découverte scientifique où le hasard,
la chance, le calcul et l'accident jouent leur rôle. Ainsi Elisha
Gray, qui fait accidentellement vibrer sa baignoire par induction électromagnétique
et mettra au point, à partir de là, le télégraphe
musical. Les imageries populaires de l'époque rendent compte de
sa renommée. L'inventivité et le génie ne rencontrent
pas toujours le succès espéré et se confrontent à
un milieu et à des conditions de réception, des circonstances
qui en affaiblissent la portée. Thaddeus Cahill croit, en 1906,
à l'avenir de son Dynamophone, premier programme musical diffusé
par téléphone. Il faudra, d'une certaine manière,
attendre un siècle pour lui donner raison. De petites découvertes
connurent de grands destins et de grandes trouvailles, en apparence promises
à un brillant avenir, demeurèrent confidentielles. Dans
la musique comme en toute chose, le certain n'est jamais sûr.
Avec intelligence, le spectacle convie à une découverte
didactique sans jamais être ni pesant ni ennuyant. Au contraire,
le spectateur s'instruit sur l'Histoire, les sciences et la musique sans
même s'en apercevoir, puisqu'il écoute de formidables allocutions
qui paraissent inventées de toutes pièces. Comment croire
à l'invention de William Du Bois Duddell qui augure, en 1899, "
l'Arc Chantant " à partir des réverbères publics
de Londres ? Comment ne pas s'extasier devant " l'Ondium Péchadre
", le " Variophone ", " l'Ondioline ", "
le Kaleidophon ", ou " le Mixtur Trautonium " ? Quant au
" Piano Optophonique ", de Vladimir Baranoff Rossiné,
il mêle peinture, projections lumineuses et harmonie. C'est la force
du spectacle que de donner l'illusion de l'imaginaire, de ses frasques
et de ses extravagances à des données matérielles
et objectives. Ce tour de passe-passe conduit à réenchanter
la vie, par une alchimie où ce qui est vrai devient invraisemblable.
Ici, le spectacle donne tord à Max Weber : la science et la technique
ne conduisent pas à désenchanter la vie, bien au contraire.
Car ce sont à chaque fois des histoires incroyables, histoires
de vies des inventeurs, histoires d'inventions, histoires de descendances
fructueuses ou avortées. C'est, par exemple, Lev Sergeivitch Termen,
enlevé par le KGB, en pleine démonstration, génial
inventeur de la première boîte à rythme, le "
rythmicon ", ou du " Terpsitone ", piste de danse dont
les lumières et les sons sont contrôlés par les danseurs
et que la modernité réinvente. Le spectateur comprend progressivement
que l'inimaginable s'est produit, une fois, deux fois, trois fois
La vie réelle est donc féerique, quand elle nous est ainsi
contée. Le spectateur est ébahi, médusé, amusé
très souvent, et découvre que le monde de la création
qu'il fut artistique, musical ou scientifique a des lignes de forces communes
qui n'ont rien à envier à la fiction. Car c'est la justesse
du propos que de conduire le spectateur du monde irréel, dont semblent
tirés ses récits farfelus, à la compréhension
progressive de sa véracité. Selon la connaissance de chacun
de l'Histoire, mauvaise en général, des premiers pas de
la musique électronique, synthétique et des musiques dites
actuelles, la perception sera différente, et l'étonnement
plus ou moins direct. Ainsi, la surprise fut-elle grande pour une jeune
femme assise à mes côtés, et elle s'esclaffa quand
le conférencier confirma, à la fin de la représentation,
que tout ce qui fut dit était parfaitement exact. Trop difficile
à croire, elle partit d'un fou rire, croyant à une affabulation
ultime, et je ressentis quelque peine à la détromper. Peut-être,
cela demeure-t-il, du reste, une limite à la diffusion du spectacle.
La réalité est trop incroyable pour être crue.
Cette démarche, que propose Décor sonore aux spectateurs,
dépasse largement l'initiation à l'histoire de la musique
électroacoustique. Même si cela peut être également
l'occasion de découvrir de nouvelles sonorités et d'apprécier,
dans un cadre nouveau, des mélodies déconcertantes, c'est
aussi en comprenant le cadre d'élaboration et d'investigation du
travail des inventeurs que l'on saisit l'importance de leurs découvertes.
C'est surtout une métaphore de la recherche scientifique en elle-même,
et des points de ressemblance et de convergence entre l'art de la science
et la science de l'art. Les créateurs, où qu'ils se situent,
du côté des sciences, ou du côté de l'artistique,
procèdent d'une commune expérience. Ils sont avant tout
des passionnés, ce que font bien ressentir les comédiens.
Le spectacle intéressera les musiciens comme les chercheurs car,
outre son contenu même, tout à fait stimulant, le modèle
didactique qu'il propose est susceptible d'être utilement et avantageusement
transféré à d'autres champs. C'est sans doute là
une leçon à explorer dans le domaine de la vulgarisation
des sciences. La façon de mettre en valeur, au travers d'histoires
de vies à la fois communes et exemplaires, les éléments
pédagogiques à transmettre, du point de vue historique ou
scientifique, les aspects anodins et les envolées fantastiques,
emporte la conviction et l'adhésion. Surtout, et peut-être
est-ce là l'essentiel, le spectateur sent que les comédiens
aiment profondément les musiciens-inventeurs qu'ils présentent.
C'est cet amour qu'ils communiquent et, par celui-ci, l'ensemble de leur
fantaisie. Ainsi, au travers d'un récit théâtral élaboré
et du jeu talentueux des artistes passe une autre approche de la musique.
Références :
Jean-François Augoyard, et Henry Torgue, À l'écoute
de l'environnement. Répertoire des effets sonores, Parenthèses,
1995.
Bertrand Dicale, " La Petite bande passante de Décor Sonore
", Rue de la Folie, n° 5, 1999.
Collectif, " L'Art sonore en espace public ", Rue de la Folie,
n° 9, 2000.
Collectif, " Musiques dans la rue. Terrains de jeux ". Ethnologie
française, n° 1, janvier-mars 1999.
Dossier de presse sur " Les Monstrations inouïes ", Décor
Sonore, 2001.
Murray Schaffer, Le Paysage sonore, Lattès, 1979.
Pierre Schaffer, La Musique concrète, PUF, 1973.
Jean-Paul Thibaud, L'auditeur-balladeur en public : essai sur la socio-écologie
de la perception, L'Harmattan, 1995.
Raphael de Vivo, et Hugues Genevois, Les nouveaux gestes de la musique,
Parenthèses, 1999.
Illustrations
: Spectacle
" Les monstrations inouïes ", photographies de Vincent
Muteau
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