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Le
nu et l'autre
Entretien
de François Jullien avec Alain le Pichon
- François Jullien : Ce qui m'intéresse, c'est le nu en
tant que catégorie esthétique, pas la nudité qui
renvoie à d'autres questions ; comment de la nudité on a
tiré le nu ? Car partout, la nudité est vécue comme
un déficit, et cela déjà chez les Grecs. Ce qui implique
pudeur : " Et ils virent qu'ils étaient nus, etc. " Alors
que la catégorie du nu renverse cela et fait du nu un positif,
voire une plénitude, quelque chose d'auto-suffisant. Ce renversement
me paraît important, il est lié de très près
à la pensée européenne. L'Occident n'en a pas décollé,
et à l'inverse, un espace aussi grand que la Chine ne l'a jamais
connu, malgré sa tradition esthétique très développée.
Ce qui m'intéresse, donc, c'est la possibilité du nu : conditions
de possibilité du côté européen, d'impossibilité,
du côté chinois. Deux aspects me semblent déterminants.
Le premier est en rapport avec la modélisation, ce qui a permis
la promotion du nu, c'est que, très tôt, s'opère dans
le nu une modélisation, le choix d'une forme-modèle. Ceci
en liaison avec la philosophie grecque, l'idée que la forme puisse
être modèle implique qu'elle soit à la fois idéale
et arrêtée, parce qu'une forme est immobile, fixe. Et c'est
cela qui est refusé dans la pensée chinoise, cette forme
arrêtée, définitive, et modèle, cette combinaison
de l'idéal et du définitif. Dans le nu européen se
manifeste la fusion de tous les grands antagonismes de la pensée
européenne, de tous les dualismes. Le sensible - rien n'est plus
sensible que le nu comme forme -, mais l'intelligible tout autant, puisque
le nu procède d'un calcul, de proportions, de rapports, il est
opération de l'esprit. Fusion du sensuel, voire de l'érotique,
en même temps que du désintéressé, du pur objet,
spectacle offert
J'opposerais modélisation à schématisation, comme
deux concepts à distinguer radicalement l'un de l'autre. La société
chinoise, en rapport avec la tradition des idéogrammes, et d'abord
des hexagrammes, procède plus par schématisation : c'était
ainsi notamment qu'elle représentait le corps humain.
Le second aspect, c'est le nu comme en-soi, c'est-à-dire que la
quête du nu, c'est la quête de l'en-soi, de la chose même.
Et l'on peut évoquer le texte de Descartes sur la cire, si révélateur
dans sa démarche. La cire se présente avec des qualités
sensibles, forme, odeur, couleur, puis, approchée du feu, se révèle,
selon les termes de Descartes, tamquam nudam considero, " comme si
je la considérais nue " ; les qualités extérieures
de la cire étant comme des vêtements, une fois ceux-ci ôtés,
on a la chose même, la res extensa, la chose étendue, donc
la réalité en tant que telle. Il me semble qu'il y a là
une combinaison originale, forte et très féconde : forme-modèle,
d'une part, en-soi et essence de l'autre, les deux se combinant dans ce
qu'est le nu.
- Alain le
Pichon : Je voudrais revenir sur la différence et la distance entre
schéma et diagramme.
- FJ : Pour
moi, schéma et diagramme procèdent de la même catégorie.
Les diagrammes que sont les hexagrammes classiques du changement, dans
le Yi King, sont des schématisations. Le parti pris d'un trait
plein et d'un trait brisé pour représenter le yin et le
yang, la polarité à l'uvre dans ce procès,
c'est une schématisation. Ici, il n'y a pas de modélisation,
parce qu'il y a pas de forme. Derrière la modélisation chez
nous, il y a bien le statut de l'eidos grec. Donc forme, modèle
archétypique, forme informante, comme chez Platon, chez Plotin
surtout. On peut aussi citer saint Augustin : in forma mea, in veritate
tua, " dans ma forme et dans ta vérité ", ça,
c'est plotinien. Là, les deux aspects se rejoignent : j'ai distingué
forme-modèle d'une part, en-soi de l'autre, mais conjoints dans
le nu ; la formulation de saint Augustin : " dans ma forme et dans
ta vérité " lie bien les deux. La forme-modèle
par sa fonction normative, archétypique, ancre la vérité,
comme en-soi, comme essence. C'est la démarche de Descartes. Par
contraste, la schématisation relève de la logique du diagramme,
du sinogramme, c'est quelque chose qui esquisse d'une part, distingue
de l'autre, et diffère du modèle en ce sens qu'il n'y a
pas de forme qui immobilise.
De l'impossibilité du nu dans la culture chinoise, je vois le fait
qu'il n'était pas possible d'arrêter un corps en quelque
forme que ce soit, parce qu'un corps est évolution, transformation,
comme tout le réel. L'idée d'arrêter une forme comme
définitive, parce qu'archétypique, idéale, va à
l'encontre d'une sorte de parti pris chinois selon lequel il n'y a pas
de forme, que des formations, des actualisations de formes, qui se transforment.
Le réel est en transformation continue. Soixante-quatre hexagrammes
pour les divers moments de l'évolution des choses, mais aucun ne
les couvre, aucun ne les chapeaute hiérarchiquement ; des hexagrammes,
parce qu'il y a des moments différents du cours des choses. C'est
une distinction que je suis maintenant amené à accentuer.
Je pense qu'il y a vraiment une pensée du processus, comme en Chine,
ou une pensée des essences, comme en Grèce. Le nu, symbolise
ce parti pris d'une pensée de l'essence qui la fixe dans une forme,
l'icône ; tandis que dans la pensée du processus, pas de
forme définitive, que des transformations. D'où, en Chine,
dans la représentation du corps peint, le rôle des plis des
manches, des ceintures, de la robe en général est d'évoquer
le rythme d'échanges à travers le corps, d'entrées
et de sorties, d'animation, qui le fait flottant et, justement humain
; un mouvement indéfini, qui seulement ainsi rend la vie, alors
qu'une forme définitive arrête le processus des choses, et
le tue.
Le nu est une chose fascinante. Auparavant, je l'aurais considéré
comme commun dans l'art : les musées en sont pleins, on ne peut
ouvrir un livre d'esthétique sans y être confronté
; maintenant, me paraît très étrange cette combinaison
de la forme-modèle et de la quête de la vérité,
se nouant dans le renversement de la nudité en nu, en une promotion
du nu. Là, s'est constituée une source d'inspiration intarissable
pour tous les arts, mais à côté de laquelle la Chine
est passée. Ce "à côté" et les conditions
de la réticence m'intéressent ; ce qui fait réticence,
et selon quelle logique. Quelles sont les conditions de possibilité
et d'impossibilité du nu ?
- AIP : Je
voudrais poser la question de l'autopsie, comme une espèce de point
focal vers lequel est allée toute la pensée occidentale
depuis la Grèce, conduisant à une élimination presque
complète du principe de réciprocité, dont Aristote,
dans l'Éthique à Nicomaque, fait une condition première
de la connaissance, de cette mise en perspective de deux sujets se connaissant.
Cette élimination progressive du principe de réciprocité
me semble aller de pair avec l'effort progressif de la pensée occidentale
pour immobiliser l'objet de la connaissance.
- FJ : Travaillant
la pensée européenne depuis le début de la philosophie,
il y a cette tension entre une immobilisation, à travers la forme,
l'essence, l'en-soi, puis, au contraire, le mobilisme celui de Protagoras,
d'Héraclite, très fort jusqu'à Platon, qui réagit,
peut-être en solitaire, contre ce moblilisme universel. L'autopsie,
oui, il y a ce parti pris européen d'immobiliser pour analyser,
autopsie-anatomie. On sait bien qu'en Grèce, très tôt,
l'art de l'anatomie s'est développé de manière extraordinaire.
La maladresse anatomique des Chinois, leur désintérêt
pour l'anatomie, les ont conduits à voir les organes du corps de
façon totalement floue, un assemblage de grosses poches reliées
par un réseau diffus de ligaments
Ce que reprochait Bergson
à ce parti pris anatomique de la pensée européenne,
autopsique et ce que lui reprocheraient, à plus forte raison, les
Chinois, c'est d'avoir laissé échapper la vie. Au fond,
ce que les Chinois reprocheraient au nu, c'est qu'il soit mort. La preuve,
l'école des Beaux-Arts était pleine de cadavres. Entre médecine
anatomisante et peinture, l'écart n'est pas très grand.
Ainsi ce qu'aurait laissé tomber le culte du nu dans la pensée
européenne, c'est la vie, le vivant, un vivant qui est toujours,
non seulement en mouvement, mais, en échange, flou, flottant.
Prenons l'exemple des pietà. Ce qui est représenté,
le Christ, est mort, mais me frappe surtout qu'il y ait là une
forme excluant les autres, une forme définitive et exclusive. C'est
cela le canon de nos modèles. Alors que dans la peinture chinoise,
l'art, non pas de représenter mais d'esquisser, ne supprime pas
la possibilité d'autre chose. Un paysage chinois bien peint laisse
d'autres paysages possibles, paysage d'au-delà du paysage, saveur
d'au-delà de la saveur. On pourrait dire du paysage chinois qu'il
n'arrête pas, il laisse d'autres formes passer ; alors que l'art
du nu est travaillé par l'exigence de rendre ce contour-là
et nul autre. La perfection du nu, exclusive, s'impose comme norme. L'idée
de canon, c'est, par essence, la tradition européenne, la beauté
canonique
- AIP : Pourrions
nous revenir sur la question de la modélisation ? C'est l'objet
du débat épistémologique sur la connaissance scientifique
que nous avons développé avec Antoine Danchin et quelques
chercheurs chinois, quant à l'importance décisive de cet
acheminement vers la modélisation chez les Grecs
- FJ :
cette
efflorescence qui a conduit à la mathématisation. ll n'y
aurait pas eu de science, au sens contemporain du terme, sans la mathématisation
sous-jacente. Il y a eu modélisation comme idéal de la forme,
et mathématisation comme idéal de la modélisation.
- AIP : À partir de votre distinction entre modélisation
d'une part et schématisation-diagramme d'autre part, ne peut-on
s'interroger sur le possible usage du diagramme à des fins mathématiques
? Partant de la fonction, dans la pensée chinoise, de la schématisation,
et du diagramme pour rendre compte des processus de transformation, et
en introduisant une distinction entre schéma et diagramme, ne pourrait-on
dire que l'usage fait par les Chinois du diagramme permettrait des développements
de type mathématique, que l'on pourrait distinguer de ceux de la
pensée occidentale ?
- FJ : Le
diagramme, c'est pour moi, dans l'usage qu'en fait la pensée chinoise,
comme une coupe transversale, il y a des diagrammes correspondant aux
différentes phases d'un processus. Le radical dia traverse comme
une coupe. L'idée d'une mathématique de la combinatoire
est possible. Leibniz, je crois, le montre. Je parlais de mathématisation,
c'était pour souligner l'un des grands écarts entre pensée
chinoise et pensée grecque : la pensée grecque s'est pensée,
d'une certaine façon, sous les mathématiques, sous cet idéal,
ou sous ce fantasme-là, alors qu'en Chine, il y a bien eu des mathématiciens,
mais à des fins purement opératoires, transformationnelles.
Les mathématiques n'ont pas influencé la pensée chinoise.
Je n'ai jamais vu un texte chinois se référant aux mathématiques
comme chez Platon, qu'il s'agisse de comparaison, ou de démonstration.
Diagramme combinatoire n'excluent pas une mathématisation. Les
Grecs avaient en tête autre chose, des formes définitives,
qui ne sont pas des modèles de transformation, mais de définition
- angles du triangle, carré de l'hypoténuse, etc. Il y a
là une grande différence entre la Chine et la Grèce
: la Grèce a été préoccupée par des
problèmes de définition, la Chine l'est par des problèmes
de transformation, donc de combinatoires.
- AIP : Quelles
ont été les raisons de cette fixation progressive, et de
plus en plus forte, de la pensée occidentale sur la nécessité
d'un arrêt dans la modélisation : fixation, immobilisation
de l'objet
- FJ : Je
m'en suis occupé, en réfléchissant sur le temps.
L'une des raisons pour lesquelles, on a produit ce concept-là,
le temps, c'est pour isoler, enfermer dans le temps le devenir, pour pouvoir
stabiliser le reste, comme disait Bergson. Au lieu de considérer
que tout est en transformation, on a, en quelque sorte, créé
un vecteur temps, par rapport à quoi, ensuite, on a des formes
immobiles, fixes, arrêtées. On a séparé le
mouvant, le mobile, dans ce qui s'appelle le temps, une dimension, que
l'on désigne comme telle, qui permet ensuite d'anatomiser, d'immobiliser.
Alors que ce qui caractérise la pensée chinoise, c'est qu'elle
n'a pas conçu, abstrait, le temps ; parce que le devenir, le passage,
le cours, est partout. Nous avons fait cette chose très étrange
d'isoler le cours, le devenir, dans une figure propre, le temps. Cela
permet alors d'isoler d'autres dimensions, d'où la possibilité
de fixer. Et de renvoyer à cette autre possibilité, l'éternité.
Tout l'effort de la pensée grecque a été de penser
la forme-modèle comme éternelle.
- AIP : Je
vois bien la cohérence de votre analyse puisque esthétiquement,
le nu est une actualisation, dans la relation à la personne humaine,
de ce processus général.
- JL : Le
nu est hors du temps. C'est ce qui est fascinant, le corps est arrêté,
le corps des pietà... c'est une sorte d'arrêt, au moment
où la forme la plus parfaite prend une dimension définitive,
celle de la beauté canonique. C'est la pensée du temps en
Occident qui a permis, parallèlement, cette opération anatomique.
- AIP : De
cette opération anatomique, on voit le revers, la face sombre,
et la critique chinoise de cette opération de l'esprit qui conduit
au cadavre. Vous avez fait la démonstration de la cohérence
de cette démarche : en même temps, ce travail qui aboutit
au nu, au canon et à la modélisation du nu comme modèle
de la personne humaine, et en même temps, ce processus de l'autopsie,
qui tue le vivant.
Là, je voudrais en venir à l'hypothèse, beaucoup
discutée dans les débats que nous avons eus en Chine, notamment
avec Antoine Danchin : il y a eu ce moment de grâce de la modélisation,
le miracle grec, mais aussi un effet pervers, qui a entraîné
la pensée occidentale, non dans des excès d'une modélisation,
mais dans les effets excessifs dus à une agressivité, particulière
à la société occidentale, Danchin y voit l'effet
d'une tradition indo-européenne, la marque de cette hiérarchie
des " trois fonctions ", au sens de Dumézil, donnant
la première place au pouvoir du guerrier, privilégiant l'agressivité.
Cela me paraît une question importante pour l'anthropologie. Lévi-Strauss
a été l'un de ceux qui ont le plus montré cette dimension
très forte de l'agressivité dans le parcours qu'a effectué
la civilisation européenne tout autour du monde, et ses effets
pervers.
Que pensez-vous de cette proposition de Danchin : il y a eu déviation
en raison d'une influence qui n'est pas le fait des Grecs, mais serait
imputable plutôt à la tradition indienne, à l'héritage
indo-européen.
Pensez-vous que ces deux faces de la médaille, pour employer un
langage imagé, sont intrinsèquement lièes, ou peut-on
imaginer un développement qui n'aurait pas cet effet pervers ?
- FJ : Il
me paraît intéressant de prendre en considération,
d'une part, la fécondité d'un certain point de vue et, d'autre
part, ce qu'il laisse de côté, et qui peut effectivement
engendrer des effets qualifiés ensuite de pervers. Qu'il y ait
des effets négatifs, inhibants, de la modélisation européenne,
c'est une chose qui peut m'intéresser quand je réfiéchis
à la stratégie. La stratégie a échappé
à l'Europe parce que, à partir du moment où vous
modélisez, en stratégie, vous ne pouvez plus tenir compte
de ce qu'on appelle la circonstance, la variable. La guerrre, c'est toujours
faire la guerre à la dernière guerre. Clausevitz a beaucoup
réfléchi à cela : " l'immodélisation
de la guerre ". La guerre serait même ce qui échappe
au concept. La guerre est toujours en mutation. On ne fait jamais la guerre
de la même façon.
Et voir comment la pensée chinoise a été équipée,
pourvue, afin de penser la stratégie m'intéresse. Notamment
pour penser ce qui résiste le plus à la stratégie
européenne : la variable, d'une part, et la polarité, de
l'autre. Deux notions sur lesquelles l'Europe a buté. L'intérêt
de la guerre, c'est bien l'autre, les deux, le yin et le yang, si l'on
veut. En Europe, la stratégie est une question d'angles, questions
purement d'optique. Jusqu'au XVIIIe siècle, jusqu'à Clausewitz,
pour qui ce sont soit des questions de géométrie, d'angles,
etc., soit des questions d'approvisionnement. Donc soit le formel, le
mathématique, soit le matériel, mais il n'y a pas entre
les deux ce qui fait la guerre, le jeu de la guerre, et Clausewitz lui-même
conclut en disant : " c'est comme un jeu de cartes ". Alors
que la pensée chinoise est faite pour penser la guerre, parce qu'il
y avait la polarité, la variable, parce qu'il y avait communication,
et non séparation, du psychologique, du moral et du matériel.
Voilà pourquoi il y a eu de grands penseurs de la stratégie
en Chine.
Maintenant, je me méfie de la moralisation à ce sujet. Quand
on dit que l'Europe, ou l'lndo-Europe aurait en quelque sorte recouvert
et dénaturé les autres pensées. Il me semble que
ce qui caractérise aussi l'Europe, c'est justement que, dès
que la pensée européenne est passée par des dualismes,
elle n'a cessé de travailler contre. Bien sûr, il y a dualisme
chez Platon, mais il n'a de cesse de le dépasser, c'est simplement
un moment du Phédon, dans son uvre. La pensée européenne
n'est pas si réduite. Même chez Descartes, il y a le Descartes
des Méditations métaphysiques, et le Descartes des Lettres.
La grande force de la pensée européenne est d'être
passée par ces dualismees contraignants, par la modélisation
forte, mais de n'avoir cessé, en même temps, de jouer avec
elle, de se battre contre elle. C'est là un aspect de son identité.
Et finalement, je suis étonné de voir combien la pensée
européenne a fait d'efforts pour comprendre l'autre. En Chine,
il n'y a rien d'équivalent. On peut dire aujourd'hui que l'Occident
est ethnocentrique, imposant ses modèles à l'autre ; mais
la pensée européenne a aussi ouvert une case, qui est l'Autre,
avec un grand A. Cette catégorie, je ne la vois pas en Chine, monde
de la pensée sans dehors et sans autre. L'inquiétude européenne
se caractérise par le souci de l'autre, et de la force négative
qu'il contient. Néanmoins, il y a cette présence, qui a
été très largement travaillée par la religion,
et le rapport à Dieu comme grand Autre. L'Occident a ouvert une
case restée vide pour l'essentiel, mais qui est l'autre. C'est
ce qui a rendu possible l'anthropologie. Je ne crois pas que les Chinois
auraient pensé l'anthropologie, parce que l'anthropologie exige
à ouvrir cette case, ce dossier de l'autre.
- AIP : On
se trouve devant ce paradoxe, de cette possibilité de penser de
l'autre, mais abstraitement
- FJ : Considérez
le thème de l'amour en Occident, qui n'a pas d'équivalent
en Chine. L'amour, le grand fantasme de la littératurre européenne,
n'a pu se penser qu'à partir de la catégorie de l'autre,
celle de l'infini : il y a Dieu derrière. En Chine, il n'y a d'autre
qu'en tant qu'autre fonctionnel, c'est le yin par rapport au yang et réciproquement,
ils s'intègrent dans une sorte de logique processive commune. Or,
ce que nous avons pensé, nous, dans la relation amoureuse, c'est
quelque chose hors du fonctionnement, un autre en tant qu'autre.
- AIP : Nous
sommes face à ce paradoxe, d'un côté cette capacité
de l'Occident de créer la case de l'autre, disons, et cette incapacié
de la remplir, notamment en acceptant la contradiction. Il y aurait, d'un
côté, une pensée chinoise apte à comprendre
la contradiction, et de l'autre, une pensée européenne capable
de concevoir le concept de l'altérité...
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