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Le
jardin et le musée
Chang Wan-Chen
Le jardin chinois, lieu par excellence où le peuple chinois exprime sa conception de sa relation avec la société, la culture, la nature, et le cosmos, paraît adéquat pour développer cette approche. Cependant, avant d'entrer dans le sujet, il y a quelques points auxquels il conviendrait de prêter attention. Premièrement, le jardin chinois possédant une longue histoire, il en existe de différents types. Ceux-ci se rattachent à diverses catégories sociales comme les empereurs, les aristocrates ou les lettrés. Deuxièmement, les vestiges d'aujourd'hui sont pour la plupart des remaniements tardifs, dont les plus anciens ne remontent qu'à la fin du XVIIe siècle, et dont le style décoratif est tenu généralement pour un stade de déclin (Zhou, 1991). Un aperçu complet du jardin chinois avant l'époque Ming (1368-1644), exige le recours aux documents écrits anciens et aux peintures traditionnelles, qui, malheureusement, introduisent souvent le biais des styles personnels des auteurs ou des conventions de l'expression. Dans le présent article, nous ne retraçons pas l'historique du jardin chinois et nous nous appuyons sur le jardin des lettrés qui est particulièrement riche pour notre problématique. Lieu de convergence de culture et nature La dimension
sociale Il est généralement
admis que le prototype du jardin des lettrés se découvre
dans les jardins des Six Dynasties (220-589) (Zhou 1991). D'après
les écrits de l'époque, on est surpris par l'idée
de qualifier de jardin un morceau de la nature, complété
par la construction simple et modeste d'un bâtiment, très
ouvert vers l'extérieur. C'est à peu près vers l'époque
Song du Nord (960-1127) que le jardin a pris le caractère d'un
véritable habitat. Les lettrés attachent alors une importance
plus grande au confort du logement. Ce confort ne consiste pas en décors
exubérants, mais en l'équilibre entre une vie simple, liée
à la culture, et le conformisme de leur statut social. Cette considération
fonctionnaliste des élites chinoises a eu une grande importance
pour le développement ultérieur, et l'on en trouve les meilleures
manifestations dans des ouvrages comme Yuanye (Le traité du jardin
chinois) de Ji Chen ( 1582-?), ou Yijiayan de Li Yu. La dimension
culturelle La culture, omniprésente dans le jardin, se manifeste d'abord par l'écriture. Chaque jardin se caractérise déjà par son appellation. Les éléments architecturaux, portant également leurs propres titres, sont entourés de poèmes traduisant, le plus souvent, les sentiments évoqués par les paysages. Ces titres ou poèmes sont inscrits, gravés, encadrés et exposés. Ce ne sont pas seulement des vers que l'on récite, mais, par la beauté de la calligraphie, ils deviennent aussi des objets d'appréciation. Les poèmes sont fréquemment des citations d'uvres littéraires classiques se référant à des personnages historiques de grand renom. Ainsi, à travers la contemplation des titres ou des poèmes, les visiteurs ressentent les sentiments des auteurs. En même temps, ils s'appuient sur un fonds culturel commun avec ces auteurs pour s'inspirer de l'histoire et poursuivre la tradition. La dimension
naturelle Le jardin
n'est pas une interprétation de la seule nature, mais, plus encore,
celle de la relation de l'homme avec la nature. Les remarques de Kuo Xi
(actif, 1068-1085) pour la peinture de paysage sont également valables
pour le jardin : " Il y a des paysages qui sont des lieux soit de
promenade, soit de villégiature, soit de résidence. Une
peinture qui arrive à retranscrire ces idéaux se révèle
excellente. " Le respect du lieu entraîne naturellement l'idée de préservation de la nature. Ji Cheng précisa que " si les arbres aux années multiples gênent l'édification d'avant-toits ou de murs d'enceinte, il convient de reculer d'un pas les fondations afin de préserver les racines de l'arbre. " Car, " il est facile de mettre en place des poutres sculptées et des piliers aériens, il est difficile de porter à maturité l'ombrage d'un sophora ou la rectitude du vert-jadéite. " Mais l'idée de préservation se différencie de celle de la sauvegarde du patrimoine naturel, préoccupation de notre époque, car pour Ji Cheng, l'arbre n'est pas préservé en tant que tel mais en tant qu'élément naturel, voire que témoin d'une loi naturelle à respecter. Ainsi, en Occident, la sauvegarde du patrimoine naturel a-t-elle jusqu'à une période récente, exclusivement exprimé l'idée de l'homme dompteur de la nature ; à l'inverse, en Chine traditionnelle, c'est l'homme qui est en convenance avec la nature. La dimension
cosmologique L'idée chinoise du paradis est essentiellement taoïste. Dès l'époque du premier Empereur (IIIe siècle avant J.-C.), on fit construire dans les étangs du jardin des montagnes en rochers, symbolisant les cinq îles montagneuses mystiques, censées être les demeures des immortels. Le jardin chinois présente le plus souvent non pas un paisible paysage avec ses fleurs, mais une nature miniaturisée, avec ses montagnes escarpées (fig. 3). Grotesques, des paysages créés à partir de pierres sont liés au thème de Dongtian fudi de la pensée taoïste (Miura, 1995). La tradition selon laquelle chaque élément paysager, dans son échelle réduite, concrétise des symboles cosmologiques, s'est perpétuée jusqu'à présent. Rolf Stein, dans son étude classique, a montré l'efficience magique dans ce " monde en petit " (Stein, 1943). La nanification des paysages semble favoriser le renfermement des essences naturelles et une intense méditation. Lieu de collection et d'exposition Les éléments
de collection La pierre est l'un des éléments les plus importants du jardin chinois. En fait, l'esthétique de la pierre a commencé dès l'époque Tang (618-907) et est particulièrement développée à l'époque Song du Nord, sous l'impulsion des lettrés, qui voyaient un elles l'évocation de la montagne et, au-delà, toute une symbolique liée au taoïsme. Dans les écrits de l'époque, on remarque des pierres de tels jardins léguées par les dynasties précédentes. Les pierres étaient donc appréhendées comme de véritables uvres d'art transmises d'une génération à une autre, et elles figuraient dans le jardin comme on expose des statues en Occident (fig. 5). Les pierres du Grand-Lac, par exemple, particulièrement recherchées, étaient déjà devenues rarissimes à l'époque de Ji Cheng. Objets d'admiration, ces éléments architecturaux ou naturels sont mis en place dans un espace donné, afin de créer des paysages. Cette création paysagère est émiettée en différentes scènes (jing) par l'instauration du parcours et de dispositifs scénographiques. À l'opposé du monde européen, qui privilégie les trajets rectilignes (entre autres, les jardins français de Le Nôtre), les Chinois s'ingénient à élaborer des itinéraires sinueux. Le jardin est conçu, dans son élaboration même, d'une manière fragmentaire. On le construit afin de créer, à partir d'un endroit donné, un maximum de vues selon des angles différents. Les éléments sont agencés de manière à empêcher une vue globalisante de l'ensemble du jardin et à donner une impression de vaste espace, où le plaisir de promenade est inépuisable. En même temps, ces éléments sont là pour diriger les visiteurs, la suite du parcours devant susciter chez eux curiosité et intérêt. Ce jeu constant de vides et de pleins rythme et intensifie la promenade (fig. 6). Les dispositifs
d'exposition Cette relation harmonieuse entre l'homme et la nature, ressentie lors de la visite du jardin, ne se limite pas à une expérience visuelle : l'idée d'emprunt intervient à nouveau d'une " polysensorialité du paysage à la chinoise. " Pour l'ouïe, " choisir un monastère bouddhique Xiao pour voisin et la psalmodie des sutras vous rejoint ", les gouttes de pluie tombant sur des feuilles de bambou qui évoquent la " sonorité de jade ". Pour l'odorat et les parfums des plantes, " balayer le sentier et prendre soin des jeunes pousses d'orchidées afin que les pièces situées à l'écart puissent bénéficier de leurs fragrances. " Lieu de constitution de transmission de la mémoire Ces réflexions à propos du jardin chinois sont des jalons qui s'inscrivent dans une réflexion plus vaste visant à fournir des nuances à l'affirmation selon laquelle le monde chinois n'a pas créé des institutions comparables aux musées occidentaux, et que la transmission du savoir et de la mémoire en appelait à d'autres supports. Premièrement, ce qui nous paraît étonnant, c'est le détachement de l'aspect matériel des choses. Les éléments architecturaux ou naturels dans le jardin ne sont pas appréhendés pour ce qu'ils sont morphologiquement mais pour leur valeur métaphorique. Ainsi est-il normal que les paysages changent constamment selon les saisons ; les architectures, quant à elles, peuvent être refaites, si nécessaire, soit à l'identique, soit avec des modifications, si celles-ci ne sont pas contraires aux règles naturelles. Il n'y avait donc pas de véritable conscience de la sauvegarde patrimoniale comme aujourd'hui, même si certaines constructions ultérieures sont, à nos yeux, dégénératives. De plus, comme les choses ne sont pas regardées d'après leur aspect physique, elles ne sont pas non plus appréhendées dans leur existence matérielle. Quand les Chinois visitent un jardin, ils regardent les paysages, mais en même temps ne les regardent pas mais les construisent dans leurs esprits en se référant à la tradition. Dans ce monde hautement symbolique, où les choses sont en mutation permanente, les visiteurs plongent dans un voyage imaginaire, à la fois spatial et temporel. Et plus important encore, ils montrent aux autres leurs manières de " voyager ", lesquelles font également partie de la tradition. Le hanami japonais, rite annuel consistant à apprécier les fleurs de cerisier dans les lieux publics, est hérité des coutumes Tang (Hou, 1997) (fig. 8). Augustin Berque a justement cité le texte de Zhang Dai (1597-1689) sur la tradition de contempler la Lune, en insistant sur le fait qu'il ne s'agit pas de regarder la Lune, mais de montrer aux autres, la chinoise manière de la regarder. Par ce système codifié de l'esthétisation paysagère qui fait transmettre les expériences, les Chinois constituent leur mémoire collective. En comparaison avec la notion occidentale de l'exposition muséale, le jardin chinois se caractérise, en outre, par l'absence de l'opposition sujet-objet. Déjà, dans le jardin chinois, il n'y a pas séparation entre un espace d'exposition et un autre où se situent les visiteurs. L'architecture en bois soutenue par des colonnes aide encore à cette interpénétration de l'espace. La distinction entre objets exposés et cadre architectural du musée n'existe pas non plus. Les éléments architecturaux sont à la fois des lieux où les visiteurs parcourent du regard les paysages environnants, et où, en même temps, ils sont partie intégrante du paysage d'autres visiteurs. Il n'y a donc pas opposition entre visiteurs et objets exposés, puisque les visiteurs entrent tout naturellement dans les paysages d'autres visiteurs (fig. 9). L'opposition intérieur-extérieur est également supprimée grâce aux emprunts paysagers. Tout ceci est encore inconcevable dans le musée d'inspiration occidentale qui reste, avant tout, un lieu artificiel, extrayant les objets de leur contexte d'origine. À l'intérieur du musée, la conception de la perception ainsi que des soucis pragmatiques liés notamment à la conservation renforcent la distinction absolue entre les visiteurs et les objets exposés. *** Actuellement, de nombreux muséologues remettent en cause la conception traditionnelle de l'institution muséale. La forme muséale a également évolué. Les musées ont tendance à s'éclater, à gommer la frontière entre dehors et dedans des murs, à pénétrer l'environnement du quotidien. D'autre part, la conception muséographique de l'exposition privilégie de plus en plus l'interactivité, qui fait appel à la plurisensorialité. L'exemple de la Grande Galerie de l'évolution du Muséum national d'histoire naturelle, avec ses vitrines transparentes et son éclairage ajusté à des sonorisations, est révélateur de cette conception. Peut-on tirer profit des expériences d'une civilisation qui ignorait l'institution muséale pour enrichir les musées contemporains situés " à un tournant " ? Cette question, sujette à l'interprétation de chacun, est aujourd'hui capitale.
- Michel
Baridon, 1998, Les jardins, paysagistes-jardiniers-poètes, Paris,
éditions Robert Laffont.
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