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L'ère
de la reculturation
Zhao
Tingyang
Ce court essai n'a pas l'ambition de nommer l'ère nouvelle. Je
ne pense pas que nous ayons vraiment besoin d'inventer un nom pour notre
époque. Je crois, néanmoins, que l'ère de la reculturation
résume mieux les temps nouveaux à venir que d'autres noms
tels que l'époque post-moderne ou l'époque de la mondialisation.
Il est facile de voir que la dénomination ère de la reculturation
reprend la notion de la renaissance et fait allusion au besoin de changement
culturel face au défi posé par le développement de
la mondialisation, de l'internet et de la biologie. Je traiterai ici principalement
des problèmes relatifs au savoir et aux méthodes de production
du savoir. C'est l'un des problèmes-clés de notre époque.
La rhétorique
politique
Bien des
discours dans le domaine des sciences humaines et des sciences sociales
se sont inspirés, au cours des dernières décennies,
de la démarche politique et rhétorique. On peut citer, à
titre d'exemple, l'uvre de Foucault, de Huntington, de Said, de
Wallerstein, de Habermas, de Rorty et de Rawls, etc. Ce phénomène
s'explique peut-être par le fait que de nos jours, les interactions
internationales et sociales se sont transformées en une épreuve
de force fondée sur une conscience très aiguë des enjeux
politiques. Ainsi, notre connaissance de la vie et de la société
s'est-elle transformée en connaissance du pouvoir ou en "
savoir/pouvoir ", pour emprunter le terme de Foucault. Il n'est guère
surprenant de voir les auteurs utiliser la rhétorique politique
pour exprimer une réalité déjà perçue
en termes politiques. Il y a même une dérive philosophique
qui est en voie de transformer la philosophie pure et la recherche logique
ou transcendantale en préoccupations politiques ou en " philosophie
appliquée ", pour employer une bien vilaine appellation américaine.
Je ne critique pas cet état des choses ; une telle critique serait
peu fondée, puisque le monde lui-même est devenu progressivement
plus politique/économique. Il nous semble, tout de même,
que si nous voulons une amélioration à la Pareto de notre
savoir partagé et de notre développement culturel futur,
le moment est venu de trouver une issue au problème de la concurrence
culturelle vécue en tant que conflit politique ou que " heurt
de civilisations ", selon le terme de Huntington. Il faut remarquer
aussi que le discours exprimé en termes d'anti-hégémonie
(théories post-coloniales ou critiques), qui efface le discours
hégémonique classique face à d'autres cultures (l'orientalisme,
par exemple), est après tout de nature extrêmement politique.
Il est difficile, sans doute, de s'extraire d'une telle situation politisée,
puisque la perception politique a dévoilé quelque chose
d'essentiel au sein des sciences humaines et sociales.
Connaître
le destin
Notre connaissance
de la vie humaine, enchâssée dans les sciences humaines et
sociales, se distingue, dans son essence même, de celle de la nature,
en ce sens que l'objet épistémologique des sciences sociales
est en même temps un sujet ontologique doté de libre arbitre
et exprimant des préférences. Par ailleurs, la connaissance
relative à l'humain n'est admise par les uns et par les autres
que si elle leur convient ou leur apporte un avantage. En d'autres termes,
la connaissance sociale, censée être universelle, n'a, après
tout, aucune nécessité factuelle, et peut être rejetée
par l'individu si elle ne lui convient pas. C'est ainsi que l'on peut
dire les connaissances sociales molles et les sciences dures. Ainsi, notre
savoir dans le domaine de la vie humaine n'est-il qu'une forme de connaissance
du destin, c'est-à-dire des perceptions et des prédictions
incertaines fondées sur des désirs et des attentes, et ne
constitue jamais une véritable science en tant que connaissance
de lois impératives, à cause de notre incapacité
à acquérir une connaissance universelle et nécessaire
de la vie. On n'accéderait à la vérité concernant
la vie que si notre vie et notre société étaient
totalement contrôlées. Cela est sans espoir, puisqu'une société
totalement contrôlée n'est pas acceptable aux yeux de la
majorité des gens et s'avère ainsi virtuellement impossible.
J'aimerais souligner les limitations suivantes de nos connaissances sociales
:
- Les sciences sociales ne sont jamais de simples descriptions de la réalité
sociale vue de l'extérieur, elles font également partie
de la réalité elle-même. Nos connaissances, par conséquent,
modifient constamment le sujet de notre savoir, ce qui fait que ce dernier
n'est plus valable. On peut trouver beaucoup d'exemples de ce phénomène
dans les domaines du savoir et des prédictions politiques, économiques,
sociologiques et psychologiques. Au fur et à mesure de l'accroissement
de leurs connaissances, les hommes changent d'objectif, de stratégie
ou de projet afin de bénéficier de leurs connaissances de
l'être humain et de la société. Ces connaissances
sont alors vouées à l'échec, puisque la réalité
elle-même s'est muée en autre chose.
- La quoi et le comment au cur de notre connaissance de la vie sociale
ne sont pas toujours disponibles ou accessibles. Cela signifie, avant
tout, que la connaissance parfaite de la nature des choses et des problèmes
dans leur essence propre n'implique pas l'existence ou l'accessibilité
de moyens efficaces pour les aborder ou de solutions éventuelles
aux problèmes. L'une des raisons de cette situation, sans parler
de son extrême complexité et de l'irrémédiable
incertitude qui gouverne la société, se trouve dans les
aspirations et les idées conflictuelles qui agitent en permanence
l'esprit de chaque homme et les hommes entre eux. Il est impossible de
trouver une solution réaliste et viable à tous les problèmes
ou à tous les désirs des hommes, même si nous connaissons
avec certitude la nature de tel ou tel problème ainsi que celle
des objets désirés. Dans les sciences sociales, nous nous
trouvons dans la situation déprimante qui consiste à savoir
sans pouvoir agir.
- Nous comprenons toujours trop tard ce qu'est la vérité
pour nous en servir de notre vivant. Généralement, les hommes
apprennent beaucoup de vérités sur l'existence, d'autant
plus que certaines ont déjà été explicitées
et mises à notre disposition. Cependant, la véritable compréhension
de ces vérités demande du temps, et la connaissance théorique
préexistante ne garantit pas son application au niveau des faits.
Autrement dit, le savoir rationnel ne suffit pas pour nous orienter vers
l'action juste.
Le phénomène
du mensonge véridique
Il existe
un grand problème pratique en ce qui concerne notre connaissance
de la vie humaine et j'aimerais l'appeler le problème du mensonge
véridique. Notre connaissance de la vie n'est rien d'autre que
la somme de nos opinions sur la vie. Celles-ci néanmoins peuvent
devenir des vérités à condition de se réaliser
un jour. Une opinion se réalisera si, par bonheur, elle bénéficie
du soutien des puissances afin de changer réellement notre vie.
Par conséquent, un mensonge peut devenir une vérité
à condition d'avoir créé la réalité
qu'il décrit. Ainsi, est-il clair que les gens fabriquent des mensonges
véridiques tous les jours, par le truchement des systèmes
politiques, économiques, médiatiques et éducatifs.
Pour m'exprimer autrement, certaines personnes ont fait tout leur possible
pour contrôler le processus social et l'esprit des gens afin de
prouver la véracité de leur connaissance. C'est-à-dire
que les universités et les médias produisent non seulement
les connaissances mais également les personnes qui y croient et
qui en vivent. La course aux connaissances est devenue une sorte de jeu
de pouvoir. Mais le jeu de la connaissance exprimé en termes de
puissance est très dangereux pour au moins deux raisons, à
savoir la discrimination par la connaissance et la normalisation de la
connaissance, qui peuvent toutes les deux porter gravement atteinte à
la créativité de la pensée humaine.
De la connaissance
du soi à la connaissance de l'autre
La connaissance
du destin humain a été élaborée sous la forme
de la connaissance du soi, c'est-à-dire de l'esprit général,
sur la base de la supposition philosophique de l'identité des esprits,
ce qui nous a conduit à réduire théoriquement tous
les esprits à un seul esprit abstrait et anonyme, un ego, un cogito
ou une subjectivité. Cette épistémologie est peut-être
valable pour l'étude de la logique et des sciences, mais moins
en ce concerne les sciences humaines et sociales, puisque les différences
d'un esprit et d'un cur à un autre doivent être prises
en compte si l'on veut comprendre les sociétés, les cultures
et les civilisations. Il est évident et également très
logique que la base minimale ou la plus simple pour la connaissance de
l'humain est la relation moi/l'autre, au lieu de la relation homme/monde,
qui constitue le schéma généralement, mais abusivement,
adopté. Dans l'épistémologie homme/monde, l'autre
ne représente qu'un seul aspect de la connaissance d'un objet,
même s'il s'agit d'un objet assez spécial, tel qu'un alter
ego.
Ce que je veux souligner ici, c'est que la relation moi/l'autre doit sous-tendre
tout problème dans les sciences humaines et sociales. Elle doit
constituer le problème principal et non pas un problème
parmi d'autres, puisque la connaissance de l'être humain est exclusivement
basée sur la connaissance de l'autre aussi bien que de l'être-avec-l'autre.
Chacun sait, à condition de connaître un peu la vie, que
tous nos heurs et nos malheurs, nos joies et nos peines, l'amour et la
haine, les succès et les échecs, mais également nos
rêves et nos exploits, nos droits et nos responsabilités,
la liberté et la discipline, et le sens même de la vie découlent
de nos modes d'être-avec-les-autres. Je pense que nous avons besoin
de réformer notre approche de la connaissance, d'entreprendre une
volte-face de la connaissance, en échangeant la connaissance du
soi contre la connaissance de l'autre. Et il faut mettre un terme au principe
épistémologique fondé sur la subjectivité
.
Mon idée
concernant cette volte-face de la connaissance s'inspire avant tout de
la philosophie chinoise classique. Très différente de la
philosophie occidentale typique, la philosophie chinoise s'intéresse
moins à l'épistémologie du monde qu'aux relations
humaines, à la façon d'être-avec-les-autres. Le concept
le plus célèbre, presque le seul concept, dans la philosophie
chinoise, c'est le REN ou, en d'autres termes, la réciprocité
de deux personnes. Et il affirme que pour être ou devenir un homme,
il faut pratiquer le REN, c'est-à-dire tout faire de manière
réciproque. La pratique de la réciprocité doit être
comprise comme une façon de créer le bonheur. Ainsi n'a-t-elle
que peu de rapports avec la bonté ou la miséricorde. Ces
dernières années, je me suis également inspiré
de la théorie de Levinas du je/vous et de l'idée d'Alain
le Pichon concernant la connaissance réciproque et la nécessité
d'une nouvelle épistémologie.
L'écart
interprétatif dans les pratiques
Peut-être
pouvons-nous escompter voir un changement dans les sciences humaines et
sociales, avec un revirement vers la connaissance de l'autre. Mais il
y a aussi d'autres problèmes auxquels il faut prêter attention.
Les idées philosophiques, entre autres la vérité,
la bonté, la justice, la liberté, les droits, la rationalité,
etc., sont les macro-idées délimitant notre espace de réflexion.
Nous ne pouvons situer et juger les problèmes sans avoir recours
aux concepts philosophiques. À cet égard, les idées
philosophiques sont des idées ordinaires, beaucoup plus que des
concepts académiques. La plupart, et surtout les philosophes, prétendent
savoir ce que sont ces concepts et comment ils sont devenus qu'ils devraient
être. Et il paraît que nous pouvons en discuter de manière
logique et y trouver un sens logique. Mais les lacunes importantes au
niveau des pratiques montrent les différences importantes, et voire
les contradictions, existant au niveau de la compréhension de ces
concepts communément partagés. Par exemple, la notion de
liberté est généralement comprise dans le sens de
liberté négative en Occident, tandis qu'en Chine, c'est
dans le sens de liberté positive. De même, l'interprétation
de la justice par Confucius sera peut-être inacceptable dans le
monde occidental. L'identité d'esprit ne fait pas l'identité
des curs.
Les écarts dans les interprétations pratiques des idées
donnent toujours lieu à des malentendus vis-à-vis de l'autre
(voilà l'une des raisons pour éviter la rhétorique
politique, surtout quand les malentendus constituent d'injustes déformations).
L'orientalisme est un exemple d'une telle déformation, comme le
souligne Said. Et nous avons essayé de réduire les malentendus
par le dialogue, ce qui semblait le meilleur moyen. Mais le dialogue a
ses limites dans le domaine épistémologique. Comment connaître
quelque chose qui existe dans un autre univers ? Voilà l'éternel
problème, un problème qui peut s'exprimer comme l'impossibilité
d'acquérir une plus ample connaissance.
L'un ou tous
les problèmes
La connaissance
absolue n'est certainement pas exigible, puisque l'homme n'est pas Dieu,
non seulement en ce qui concerne les sciences sociales, mais également
dans le domaine des sciences. La connaissance approfondie d'un objet est
néanmoins obligatoire. Comment obtenir des connaissances sur une
culture différente ? Nous devons, par exemple, maîtriser
sa langue. Apprendre une langue, c'est le travail de toute une vie (comme
le souligne Wittgenstein). Et connaître toute la vie est une tâche
quasi impossible, en raison de la surabondance d'informations, de sa complexité
et de la subtilité de tous ses détails, qui empêcheront
toute personne voulant l'aborder de l'extérieur de vraiment la
comprendre. La " description épaisse " de Geertz fonctionne
bien pour la connaissance des détails, mais s'avère inadéquate
pour une connaissance ample des choses.
J'ai postulé que le problème général qui se
pose dans les sciences humaines et sociales relève du paradoxe
de " l'un ou tous les problèmes ". C'est-à-dire
que les connaissances générales que l'on peut souhaiter
avoir d'une société ou d'une culture dans son ensemble ne
sont possibles que lorsque tous ses détails sont connus. Cependant,
connaître chaque chose et toutes s'avère impossible, en raison
de notre manque de connaissance générale essentielle si
l'on veut déterminer la signification d'une chose donnée.
Dans les sciences sociales, ce principe s'appelle principe d'incertitude,
très différent bien sûr de la situation qui prévaut
dans les sciences. Une explication scientifique est valable si elle est
cohérente et empiriquement effective. Les sciences sociales, cependant,
n'ont pas cette chance, puisque leurs enquêtes portent sur les hommes,
dont les réactions sont des facteurs essentiels dans la constitution
de la connaissance. Par conséquent, il n y a pas de connaissance
authentique sans coopération réciproque avec l'objet de
la connaissance. Pour m'expliquer autrement, supposons, dans un schéma
très simple de la connaissance de l'humain, qu'une personne x acquiert
sur y des connaissances parfaitement cohérentes, en conformité
avec la théorie qu'il a proclamé universellement vraie,
mais que y ne soit pas d'accord avec cette interprétation et décide
de faire des choses qui ne s'accordent pas avec les connaissances de x,
ou de mettre au point une interprétation différente de celle
de x, afin de troubler la vie pratique. Ce à quoi aboutit ce petit
ménage n'est rien d'autre que le jeu de la non-coopération
avec un équilibre à la Nash. De plus, il sera inutile d'attendre
une amélioration à la Pareto et, de ce fait, des connaissances
partagées par tous demeureront impossibles.
On pourrait soutenir que connaître une société, c'est
connaître un jeu et en même temps, les stratégies du
jeu. Compte tenu de ce cas paradoxal, la stratégie réciproque
de la connaissance s'avère la meilleure si l'on désire produire
des connaissances accessibles et bénéfiques à tous,
à la manière d'une amélioration à la Pareto
pour la production des connaissances.
La méthodologie
de la connaissance réciproque
Comme je
l'ai déjà soutenu ci-dessus, l'étude de la vie humaine
ne peut sérieusement espérer que l'explication scientifique
lui accorde un statut de connaissance scientifique. C'est pourquoi, elle
sera limitée à déboucher uniquement sur la connaissance
du destin. Cela laisse entendre que la connaissance de la vie humaine,
faute d'être une science, doit proposer la meilleure stratégie
possible face au destin humain. Et par la meilleure, j'entends celle partagée
par tous et comportant des avantages réciproques, puisqu'elle n'a
aucune capacité de prévision de l'avenir.
La connaissance
partagée
La connaissance de la vie humaine doit être une connaissance partagée
et non pas une connaissance produite de façon unilatérale.
Qui plus est, la connaissance partagée doit se comprendre comme
une connaissance accessible et bénéfique à tous,
et ouverte sur l'ensemble des ressources propres aux différentes
cultures, un peu comme ce que l'on appelait naguère le bien commun.
À mes yeux, le meilleur argument en faveur de la connaissance partagée
est qu'elle seule apporte une amélioration à la Pareto à
notre quête de la connaissance. La connaissance universelle tant
proclamée, de même que l'hégémonie culturelle
et la critique anti-hégémonie, aboutissent tout simplement
à un jeu de connaissance non-coopératif avec, pour résultat
optimal, un équilibre de Nash, comme dans le cas du " dilemme
du prisonnier ". Le sort de l'espèce humaine serait triste
s'il n'y avait pas de connaissance partagée.
De l'esprit
au coeur
Beaucoup de gens s'inquiètent de la dangerosité des développements
technologiques contemporains et futurs. Mais le plus dérangeant,
à mon avis, c'est la situation de la connaissance de l'humain qui
est censée se charger du destin humain à travers ses idées
sur la société et ses valeurs existentielles. Une mauvaise
description de l'humain donnera lieu à une vie dépourvue
de sens.
Les connaissances modernes de l'humain ont été fondées
sur la philosophie de l'esprit, ce qui a conduit les penseurs modernes
à réfléchir exclusivement en termes rationnels. Ses
concepts familiers et ses résultats pratiques se résument
dans les expressions " l'homme rationnel " et " l'homme
économique ". Une image aussi indigente de l'humain, qui néglige
ainsi le cur, pourrait aboutir à un appauvrissement du sens
de la vie. Pire encore, elle pourrait aussi déboucher sur l'oubli
de l'Autre et garantir l'échec du travail de mise au point d'une
connaissance solide de l'humain. La connaissance de l'homme ne pourra
prendre la forme d'un savoir nécessaire et universel, même
si certains le prétendent avec des arguments logiques, car la meilleure
forme de connaissance est la connaissance partagée qui découle
de la coopération réciproque, seule façon de créer
la connaissance en tant qu'amélioration à la Pareto. Il
n'existera pas de vérité humaine tant qu'il n'y aura pas
d'accord avec les autres passant par le cur. Voilà le point
essentiel. Et il est important de développer la philosophie du
cur et la compréhension et l'analyse du cur, en tant
que bases nouvelles de la connaissance.
La nouvelle
plateforme pour la production de la connaissance
De même que l'imprimerie et la télévision ont créé
les plateformes modernes pour la diffusion de la connaissance, l'internet
devrait fournir la nouvelle plateforme qui va dominer l'avenir immédiat.
Le problème, à présent, c'est de savoir comment en
bénéficier et en exploiter les possibilités. Ici,
j'aimerais dire deux mots au sujet de mon idée d'un e-zine, un
magazine en ligne, que j'essaie de lancer en Chine. Cet e-zine futur comportera
au moins trois volets : un forum d'échange d'idées ouvert
à tous ceux qui désirent partager leurs idées sur
n'importe quel sujet, en accord avec l'ouverture et l'absence de tout
contrôle caractérisant l'internet. J'espère ainsi
que ce forum sera vraiment libre, sans aucune discrimination ou tyrannie
épistémologiques. Je réalise parfaitement que la
connaissance en ligne représente une aventure non-dépourvue
de risques majeurs, puisque l'accumulation de la connaissance peut donner
lieu à des empilements de balivernes et d'inanités où
il devient de plus en plus difficile de discerner ce qui est vrai. Une
deuxième partie essentielle, inspirée par l'idée
d'Umberto Eco d'un nouvel encyclopédisme, comportera une encyclopédie
prenant la forme d'une bibliothèque qui rassemblera des idées
sélectionnées ainsi que des interprétations de divers
sujets, mais restera ouverte à toutes les disciplines, cultures
et traditions intellectuelles. Le problème de l'équité,
en ce qui concerne le choix des informations ou des données, s'est
déjà posé. Je ne veux pas aborder ce problème
éternel ici, sans pouvoir proposer une solution. Le troisième
volet comportera un choix de films documentaires, de vidéos et
de cédéroms, proposant des reportages et des critiques de
la vie culturelle et sociale.
Maximaliser
le dialogue
Nous savons tous la difficulté d'établir la connaissance
réciproque. Outre la pauvreté et les faiblesses des études
concernant les problèmes de l'autre, et surtout du cur de
l'autre, nous nous heurtons aussi à la grande difficulté
posée par les limites imposéesà notre dialogue. Dans
leur discours, les gens ordinaires, tout comme les intellectuels, expriment
rarement plus qu'une partie de ce qu'ils pensent, ou bien dissimulent
leurs opinions de façon volontaire ou involontaire. De même,
ils évitent souvent les problèmes cruciaux ou, pour des
raisons de politique, de religion ou de culture, ils contournent les difficultés
qu'il faudrait affronter. Tout comme ils se bornent aux aspects ad hoc
des choses, au détriment d'une compréhension plus large.
Dans tous ces cas, nous demeurons loin d'un dialogue plénier et
réel.
Il va de soi que nous devons approfondir notre dialogue. Il me semble,
personnellement, qu'il serait opportun de trouver un moyen de maximaliser
nos échanges. Ma propre conception de la chose consiste en un dialogue
de cur à cur sans aucun interdit, par des discussions
et des débats dégagés de toute contrainte, quelque
chose d'un peu semblable à la confession, et qui permettent un
réexamen de toutes les connaissances produites dans toutes les
disciplines, ainsi que de toutes les croyances et de tous les principes
que l'on prend pour des acquis ou qui ne sont jamais remis en question.
Je suis prêt à parier que ce dialogue vraiment ouvert nous
reconduira vers les choses simples et ordinaires où nous pourrons
mettre au point une véritable compréhension de l'être
humain et de la vie. Cela fait belle lurette que je me demande si je dois
continuer à me pencher sur des sujets élevés et profonds,
mais sans rapport avec la réalité. J'ai actuellement tendance
à penser que nous échouerons dans notre entreprise si nous
n'arrivons pas à dégager le sens et la vérité
de la vie dans les choses ordinaires, plutôt que dans des théories
universelles et logiques mais qui ne marchent jamais.
Ce dialogue
maximalisé sera aussi l'occasion d'une aventure, en raison du problème
important soulevé par des questions et des doutes culturellement
ou psychologiquement inacceptables. Je ne suis pas certain que ce projet
soit viable. Il nous offrirait cependant une méthode féconde
quoique douloureuse pour étendre notre connaissance de l'humain.
Il se peut que la connaissance de l'avenir se trouve au-delà de
notre entendement. Mais le moment est venu pour une reculturation. Et
je suis de l'avis que, tout comme la liberté et la démocratie
ont été les concepts fondateurs de l'époque moderne,
la réciprocité pourrait devenir l'un des principes fondateurs
des temps nouveaux face à l'incertitude née du succès
de la mondialisation, de l'internet et de la biologie.
Traduit de
l'anglais par George Morgan
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