|
Lettre
de Moussa Sow à Alain le Pichon
Cher ami,
" Cher ami,
Je voudrais te dire en quelques mots toute l'importance que j'attache
à cette idée d'anthropologie réciproque, du point
de vue de l'Africain. Pour un Africain, être invité à
regarder l'Europe est terriblement angoissant. En définitive, il
ne s'agit pas, en fait, de l'Europe, mais de nous-mêmes.
Regarder l'Europe veut dire que nous essayons de remettre en vigueur les
anciens dispositifs axiologiques reçus du système séculaire
qui règle nos vieilles sociétés agraires, si efficace,
qu'il a su résister à toute la sécheresse du monde.
Comment pourrions-nous réellement regarder l'Europe, si nous ne
nous sommes pas au préalable replongés dans notre antique
regard sur le monde, dans cette sagesse rugueuse que nos vieux tentent
de nous transmettre en agitant leurs bras calleux ? Cette sagesse, ceux
de ma génération ont besoin de se la remettre en mémoire,
peut-être à travers une longue psychanalyse au terme de laquelle
réapparaîtra la première rossée reçue
dans la petite enfance, celle qui a gravé en nous les règles
d'une sagesse rigoureuse, rigoureuse parce que simple et profonde. Mais
une fois guéris de notre non-sagesse, nous pourrions conquérir
ce monde que nous appelons l'Europe. Nous transporterions alors la brousse,
terrible parce que peuplée d'esprits, au cur de Paris, et
nous dirions, dans leur langue surnaturelle et puissante, ce qu'est notre
frère blanc. Notre frère blanc, puissant, certes, lui aussi,
mais si seul, parce que, précisément trop puissant pour
être un homme à mesure humaine. Nous redimensionnerions,
en l'enrichissant, le monde à la mesure de l'" homme sauvage
". En outre, ta problématique nous pose une question : quel
développement économique, social et culturel pour l'Afrique
? La dimension culturelle du développement n'est-elle pas aujourd'hui
la variable imprescriptible, celle qui n'a pas encore trouvé sa
place dans les statistiques si minutieusement élaborées
par les experts étrangers ? Il nous faut raconter le monde, comme
le font nos plus grands griots, et d'abord nous souvenir d'être
nous-mêmes, renaître aux valeurs de nos cultures et leur rendre
la parole, ce qu'aucune indépendance n'a su faire encore. Se proposer
de raconter le monde signifie d'abord se souvenir de mobiliser notre culture
et la rendre pénétrante comme la parole du griot. C'est
donc un grand effort que tu nous demandes, à nous qui nous étions
refusés, peut-être avec sagesse, à élaborer
un lexique impérialiste, le lexique qu'il faut avoir pour nommer
" les choses de l'autre ", de son propre point de vue. Mais
au bout de cet effort, et peut-être le sais-tu, nous cesserions
de farfouiller dans ce monde de nuées confuses. Amitiés...
"
Cette lettre
fut une grande surprise. Je la reçus d'un ami africain, qui, depuis
le début, avait suivi avec un certain scepticisme nos efforts et
les épisodes mouvementés de notre programme d'anthropologie
réciproque. Nous dînions ensemble dans un restaurant de Bologne,
après une longue journée de travail et discussions ; vers
le milieu du repas, il se fit silencieux, me demanda du papier et un crayon
et, en quelques minutes, écrivit ce texte qu'il me donna à
la fin du repas. Nous l'avons publiée, avec Umberto Eco, dans l'essai
" Sguardi venuti da lontano ", (Bompiani, 1992), sans donner,
à sa demande, le nom de son auteur, à l'issue du deuxième
programme d'anthropologie réciproque (anthropologie alternative,
disent les Italiens), qui, en compagnie de deux chercheurs chinois, avait
de nouveau conduit Moussa Sow à Bologne, y poursuivre son enquête
sur l'état de nos sociétés européennes. Elle
me semble dire très clairement tout l'enjeu, et toute la difficulté,
de cette démarche. Elle permet de saisir, sous une autre et forte
lumière, toute la richesse du texte que nous propose ici Moussa
Sow, nous livrant, avec le recul, les conclusions du premier épisode
de sa recherche dans le Médoc, de 1983 à 1985. Car l'auteur
de cette lettre, je crois pouvoir le révéler aujourd'hui,
c'est Moussa Sow lui-même...
|