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Les leçons transversales du boisement des Landes de Gascogne.
Moussa
Sow
Le projet
qui permit la plantation en pins maritimes des dunes côtières
de l'Atlantique, l'assainissement définitif des marais et la construction
de routes dans les Landes de Gascogne fut une gigantesque entreprise qui,
de la fin du XVIIIe siècle au dernier quart du XIXe, transforma
progressivement mais décisivement le destin d'une partie importante
des populations des actuels départements des Landes et de la Gironde.
En effet, cette opération qui, au travers d'une mobilisation de
considérables ressources humaines et financières, a permis
l'ensemencement de huit cent quatre vingt-huit mille hectares de forêt
de pins et l'assèchement de plusieurs marais landais et médoquins,
a été le vecteur de transformations sociales et culturelles
d'une grande envergure. La durée du projet, soit près d'un
siècle, permet a posteriori de saisir le processus lent mais continu
d'adaptation des populations concernées aux mutations écologiques,
économiques et sociales qu'entraînait la matérialisation
progressive de l'entreprise.
C'est en raison de cette fonction d'ancêtre et, d'une certaine manière,
de modèle, que remplit l'opération vis-à-vis des
actuels projets de développement, en Afrique notamment, que nous
avons interrogé les archives afin de saisir les stratégies
respectives de l'État, des populations et de groupes intermédiaires,
comme le corps des ingénieurs, dans ce processus de mutation culturelle.
Il s'agira tout particulièrement d'évaluer l'impact de l'ouvrage
sur le destin d'une commune rurale du Médoc, Vendays-Montalive,
notre principal terrain d'enquête tout au long du " programme
d'ethnologie de la France par des chercheurs du Tiers-Monde ", 1983-1984.
L'histoire
du boisement des Landes
L'une des
originalités majeures de cette histoire est que le boisement, avant
d'être institutionnalisé par la loi de 1857, fut, pour ainsi
dire, préparé par des pratiques instituantes endogènes.
On sait, par exemple, que la culture de l'oyat (gourbet, en occitan),
graminée qui fixait les dunes de mer, se pratiquait sur toute la
côte du Médoc. La littérature consacrée à
la plantation des pins maritimes dans les Landes et la Gironde fait remonter
à 1735 les premiers essais d'ensemencement des dunes côtières
les plus importants. Il est communément admis que c'est Nicolas
Brémontier, ingénieur en chef des ponts-et-chaussées
de la Guyenne, qui non seulement élabora de manière plus
pointue les procédés techniques de fixation proposés
par ses prédécesseurs, mais aussi déploya une inlassable
activité pour en obtenir le financement. C'est ainsi que ayant
obtenu des crédits des autorités de la Guyenne, il dirigea,
à partir de 1787, des travaux importants d'ensemencement de pins
maritimes dans le bassin d'Arcachon, à la Teste en particulier.
Face aux actions hostiles de certains secteurs de la population, notamment
des gardeurs de bestiaux, qui n'hésitèrent parfois pas à
tirer sur les gardes de semis, le préfet prit des arrêtés
qui renforcèrent l'autorité de la Commission des Dunes,
présidée par Nicolas Brémontier lui-même. La
loi du 25 juin 1857 donnera aux ingénieurs les moyens légaux
et financiers qui leur permettront enfin d'entreprendre des travaux de
plus grande envergure et de les conduire à leur terme, aux alentours
de 1876. Ce survol permet de comprendre que l'idée de la fixation
systématique des dunes est née des préoccupations
des populations devant l'avancée des sables, qu'elle a ensuite
été prise en charge et, plus systématiquement, posée
et évaluée par les ingénieurs et la couche éclairée
de la population, puis par l'administration régionale qui, prise
dans l'engrenage des initiatives endogènes, a été
obligée de prendre des mesures pour protéger les semis,
puis de s'engager définitivement en faveur de la matérialisation
de la fixation.
La loi de 1857, par certaines de ses dispositions, fixe les modalités
techniques de mise en valeur des terres. Elle préconise en particulier
les semis et la plantation de pins maritimes, et d'autres essences. Elle
propose également des techniques déterminées de clayonnage
pour la protection des semis. L'opération comportait aussi un volet
d'assainissement des marais et de construction de routes. Les dispositions
de la loi rendent compte de la bonne connaissance du terrain acquise par
les ingénieurs. En particulier, elle tient compte de l'hostilité
au projet d'une partie des populations et des autorités municipales,
en définissant une subtile distribution des rôles entre l'État
et les Communes. Mais elle charrie tous les clichés de la littérature
ethnographique consacrée aux Landes de Gascogne, présentant
celles-ci comme le lieu des terres incultes et sauvages. Elle est à
ce point de vue un avatar de la " mission civilisatrice " de
l'État français sous Napoléon III. Cette entreprise
de colonisation, c'est-à-dire de mise en valeur de terres rationnelle
et au profit de l'État, se heurtera aux modèles de production
et de vie séculaire des populations locales. Elle se réalisera
au prix de résistances et d'adaptations parfois douloureuses des
éleveurs, en particulier, et par voie de conséquence, des
communes rurales, où l'élevage constituait la principale
activité économique.
La forme
particulière revêtue par cette opération dans la commune
de Vendays-Montalivet permet de saisir, à plus petite échelle,
l'impact du projet sur la vie des populations.
Aujourd'hui, sur les onze mille hectares de la superficie communale, sept
mille sont recouverts par une forêt de pins. Hier, notamment avant
la plantation systématique en pins des dunes côtières,
le Médoc présentait un paysage de collines de sables parcourues
de vallées (lèdes) et de marécages. Du côté
de l'estuaire, les mattes (marais asséchés jalonnant le
cours du fleuve) constituaient le paysage dominant. La commune de Vendays-Montalivet
est située dans la partie occidentale, jouxtant les dunes côtières,
communément appelées lèdes. C'est en raison de ces
déterminants géographiques de la lède médoquine
que la commune a été concernée par l'entreprise de
boisement des Landes de Gascogne.
En effet, même en remontant loin dans l'histoire, on peut dire que
l'histoire de la commune est d'une certaine manière l'ensemble
des transformations subies par les trois élements fondamentaux
de son environnement écologique, à savoir mer, lande et
marais, par le fait de leur interaction, d'une part, et sous l'effet de
l'intervention des hommes, d'autre part. Ainsi, la lède fut-elle
longtemps le théâtre de l'avancée progressive des
dunes de sable. Les récits de voyages d'Henri Masse, publiés
en 1715 et 1732, témoignent de cette inexorable avancée
des dunes :
" J'ai remarqué en divers voyages que j'ai faits le long de
la grande côte du Médoc que les dunes avançaient communément
de dix à douze toises par an dans les terres et c'est une chose
assez commune dans ce pays-là de voir changer un village de place
et le porter plus loin, comme font les Tartares et les sauvages, avec
cette différence que leurs maisons ne sont que des toiles que nous
appelons des tentes, ou bien des cabanes ou huttes faites avec des branchages
d'arbres, et que celles de ces pays-ici sont bâties, la plupart,
de pierres et de bois, et toutes couvertes de tuiles, fabriquées
solidement et communément grandes. J'ai vu changer de place deux
ou trois fois un même village. " (cité par Buffault).
Selon d'autres sources, il ne s'agissait pas seulement de déplacements
de villages, mais aussi d'engloutissements d'églises ou de chapelles.
En même temps, ces témoignages faisaient écho à
une tradition orale multiséculaire de disparition de cités
fabuleuses (comme Noviagamus) et de métamorphoses diverses de cette
terre d'eau qu'est le Médoc (l'étymologie latine de Médoc
signifie entre les eaux).
Les relations des voyageurs sur l'avancée des dunes seront relayées
plus tard par le discours apocalyptique des ingénieurs qui faisaient
ainsi pression sur l'administration. Brémontier lui-même
diagnostiquera que " Bordeaux pourrait être ensevelie au bout
de trois ou quatre cents ans sous des dunes de la hauteur de montagnes
ordinaires ". L'avancée des dunes (isolées ou en cordons)
dans une terre comportant des cours d'eau a eu pour corollaire le refoulement
de certaines eaux qui, devenant stagnantes, formaient des marais. Aussi,
observe-t-on une chaîne de marais le long de la côte de Médoc
(dont le marais de la Perge de Vendays). Une autre conséquence
de la poussée des dunes fut la formation de lettes (lèdes),
où paissait le bétail. Mer, lède, marais : autour
de ces trois pôles naturels s'organisait la vie économique.
La terre étant relativement pauvre, l'accent a été
mis sur l'élevage, dans le cadre d'une polyculture à tendance
autarcique. La chasse, notamment des oiseaux d'eau, et la pêche
avaient également une importante fonction économique. La
presqu'île qu'était le Médoc était relativement
enclavée jusqu'au milieu du XIXe siècle. La bordure occidentale
était la plus isolée. Aussi, "les ledons " furent-ils
blasonnés dans la littérature des voyageurs comme des demi-sauvages.
La résistance
des ledons
La transformation
des particularités du cadre physique et de l'identité culturelle
des populations était l'enjeu du boisement, de l'assainissement
des marais et de la construction des routes. La résistance de la
commune, plus maligne que vive, sera progressivement vaincue par l'acharnement
souple et intelligent de l'administration et de la frange des habitants
favorables au boisement.
Une réplique du conseil municipal permet de prendre la mesure des
enjeux du conflit : " Le conseil municipal, quoi qu'en dise M. l'Ingénieur
en chef n'est point dominé par des pâtres ou braconniers,
ce n'est point une lutte de la barbarie contre la civilisation, c'est
la lutte de gens pauvres et ignorants, disputant une propriété
bien maigre, dont ils jouissent par titre authentique et dont ils ne peuvent
se passer, à des hommes fort instruits, mais qui ne veulent pas
s'apercevoir du mal qu'ils vont faire à cette commune en lui enlevant
des pâturages mauvais, il est vrai, mais qui nourrissent leurs animaux,
pour couvrir ce terrain d'une forêt de pins qui servirait de retraite
aux loups et aux renards, mais ne profitera à personne... "
En 1840, le conseil souligne " l'utilité réelle et
indispensable des bois et broussailles " (les bois servant notamment
d'abri aux bestiaux lors des intempéries d'hiver, et les broussailles
de chauffage et de litière). Il protestait ainsi parce que l'entrepreneur
des semis avait débroussaillé plus de dunes que celles concédées
par la commune. Mais la même année, certains habitants demandent
à la mairie l'autorisation d'ensemencer à leurs frais les
dunes de la Ricarde. Le conseil hésite ; il rejette la demande,
puis s'incline devant l'insistance des habitants. Ceux-ci seront autorisés
à ensemencer la dune, à jouir des éclaircissages
successifs, ainsi qu'à exercer un " droit exclusif de parcours
des troupeaux, jusqu'à ce que les pins aient atteint l'âge
de vingt ans. "
En 1847, le conseil municipal constate, non sans exagération, que
" le commerce du bois prend chaque jour de l'extension, surtout depuis
les immenses forêts créées par Monsieur Mulot et Cie
et les forêts de l'État, qui fournissent des quantités
considérables de bois, résine, essence de térébenthine.
" C'était le signe que le boisement avait généré
de nouvelles ressources. À partir de cette date, le conseil adopte
une ligne de conduite non plus de défiance, mais de vigilance,
afin que les semis et tous les autres aménagements prévus
par l'administration, se fassent au profit de la commune.
Dès
lors - et aussi parce que la loi de 1857 a déjà été
votée -, l'influence de l'État sur la vie de la commune
sera plus manifeste : en octobre 1863, il fera obligation aux communes
d'ensemencer les sables dans un délai de douze ans. En 1865, il
fera ensemencer d'autorité des portions de la lède vendaysienne.
À partir de 1869, les amendes pour délits de pâturage
deviennent courantes. Pour la seule année 1870, des amendes sont
infligées à des habitants de la commune pour les dégâts
causés par deux cent quarante-sept chevaux, six cent soixante-dix
vaches, deux mille quinze brebis. La forêt s'est déjà
érigée dans la lède et désormais, il sera
surtout question dans les registres municipaux de cette forêt et
de ses produits dérivés. Parallèlement aux travaux
de finition du boisement, la construction des routes et l'assainissement
des marais sont poursuivis ou discutés. II en résultera
que la commune sera dotée d'un réseau routier moderne ramifié
à des artères médoquines, et que ses marais seront
assainis, en grande partie par les effets mêmes du boisement.
Tel est, à grands traits, le cheminement du projet de boisement
et de modernisation dans la commune de Vendays-Montalivet. Mais il faut
préciser que les archives ne donnent qu'une vision " spectrale
" de l'opération parce que, selon la formule célèbre
de Jeanne Favret-Saada " le peuple [y] est davantage parlé
qu'il ne parle ". On imagine du reste assez bien, sachant l'importance
passée du pastoralisme dans cette commune, que le boisement y a
été un facteur de bouleversement de l'ordre économique
et culturel. L'évolution ultérieure de la commune montre
que ses habitants ont dû reconstruire une nouvelle forme de rationalité
économique, un nouvel équilibre, en s'intégrant dans
la " filière bois ", et en s'adonnant à une nouvelle
polyculture au sein de laquelle, tendanciellement, l'élevage devient
une activité secondaire.
Du reste, d'autres ruptures historiques à caractère mondial,
national et régional viendront compliquer cette recherche d'équilibre.
Ainsi, la première guerre mondiale, parce qu'elle a eu pour conséquence
la mort à la guerre d'une partie importante des hommes en âge
de travailler, a rendu caduque l'ancienne organisation du travail agraire
fondée sur la division sexuelle. Il a fallu dès lors se
tourner vers la plantation intensive de pins. À la fin de la guerre,
la plus grande partie de la forêt avait brûlé, les
moutons avaient été abattus. La viticulture est dès
lors apparue comme l'activité économique la plus rentable.
Mais les plants de vigne seront arrachés dans les années
1970, après la restructuration de la production vinicole en Médoc,
en faveur des grands crus. Dans l'intervalle, Montalivet est devenu une
importante station balnéaire et touristique. À partir de
1950, la commune avait pris une option affirmée pour le tourisme,
avec l'inauguration d'un Centre hélio-marin.
Rétrospectivement, le boisement apparaît donc comme une entreprise
d'intégration économique de franges marginales à
l'espace national. Il a symbolisé pour Vendays " la fin du
terroir " et l'entrée de plain-pied dans les gloires et turbulences
économiques de la nation française. Et si, sur un plan technique,
il fut un succès indiscutable, le boisement a été
cependant l'une des formes les plus pures sécrétées
par la " mission civilisatrice de la France ". C'est de ce point
de vue qu'il a particulièrement attiré notre regard d'outsider
car, par-delà les innombrables différences des contextes
économiques, sociaux et culturels, il y avait, à l'époque
du boisement, des " solidarités transversales " entre
les situations respectives des landes de Gascogne et d'Afrique.
Des Landes
à l'Afrique : solidarités transversales
C'est en
1852, au moment même où les autorités communales de
Vendays s'engagent davantage dans la modernisation de leur commune, que
débutent le second Empire et l'expansion coloniale française,
en Afrique notamment. II suffira de rappeler ici que c'est sous le second
Empire que la conquête de l'Algérie sera achevée et
la colonisation de peuplement intensifiée. Louis-Napoléon
Bonaparte entendait y favoriser " les grandes exploitations, l'emploi
des capitaux européens en vue de vastes entreprises d'assainissement,
d'irrigation, d'exploitations scientifiques. " (Georges Pradalié,
1987). En 1854, Faidherbe est nommé gouverneur du Sénégal.
Ce sera la fin des comptoirs et le véritable début de la
colonisation du Sénégal et de l'Afrique occidentale française.
Mais ce sera aussi l'introduction de la culture de l'arachide et la création
du port de Dakar.
Les landes de Gascogne eurent la particularité d'avoir été
constamment pensées à l'époque comme colonies, comme
pays sauvage, terre d'expérience, en leur qualité de "
grand désert ". Rappelons ici deux expériences, banales
de prime abord, mais qui expriment bien la systématique de l'image
de colonie " exotique " attachée aux Landes.
En 1801 déjà, le préfet y avait introduit la culture
de l'arachide. Malgré toutes les sollicitudes officielles pour
cette culture, il fallut se résoudre à l'abandonner. Sous
le premier Empire, des buffles furent expérimentés, après
que les dromadaires eurent péri pour excès d'humidité.
Mais ils seront massacrés par des paysans, qui virent en eux des
sorciers...
Le second Empire s'est distingué par la construction de grands
ouvrages qui devaient marquer la conquête des Landes, mais ici comme
ailleurs, ces " bienfaits " n'iront pas sans une banalisation
des cultures locales, sans la réduction du paysan landais au "
sauvage " de toutes les littératures coloniales. Le boisement,
parce qu'il est un ensemble d'idéologies et de pratiques "
rodées " sous le second Empire peut être perçu
comme un avatar des opérations par lesquelles on réalise
dans le même mouvement la colonisation économique et culturelle.
Ces opérations, à l'image des expéditions militaires,
recouvrent des formes variées et des stratégies différentes,
selon les terrains où elles s'exercent.
En Afrique,
ce sont les concessions coloniales qui se rapprochent le plus de ce type
d'opérations. La Compagnie commerciale et agricole de Casamance,
créée en 1890, est considérée comme l'ancêtre
de ce type d'entreprise. Plus tard, le régime concessionnaire du
Congo viendra systématiser les expériences coloniales à
cet égard en Afrique. L'anthropologie systématique de ces
opérations reste à faire, qui doit prendre place dans la
problématique plus vaste de l'anthropologie des grands ouvrages,
dont Michel Marié (1988) a montré non seulement la nécessité,
mais aussi la " transversalité " fondamentale. C'est
ainsi que, parlant des antécédents coloniaux de l'hydraulique
de la région du Bas-Rhône-Languedoc, Michel Marié
montre que la production d'un grand ouvrage, du fait de son " caractère
prométhéen de conquête de l'Ouest " " mêle
nécessités économiques, inventions technologiques,
utopie et imaginaire social ". Il ajoute : " Il est certain
que l'expérience coloniale a permis à beaucoup d'ingénieurs
de prendre une autre dimension des problèmes. Ils ont été
confrontés dans les colonies à des espaces beaucoup plus
vastes, à des ressources peut-être plus importantes, plus
difficiles à transporter dans de très grands périmètres.
De retour en France, ils ont importé une autre vision de l'aménagement.
" On pourrait trouver d'autres solidarités électives
et structurales entre le destin des populations d'Afrique et d'Europe
au travers des mutations économiques entamées sous le second
Empire et il ne fait pas de doute que leur mise en évidence, à
partir des deux bouts de la chaîne, est susceptible d'apporter une
vision nouvelle sur les nuds de solidarités inattendues tissées
par l'histoire.
Développement
et " crime de nouveauté "
La mise en
évidence de ces nuds de solidarités inattendues, qui
sera aussi élucidation de lignes de divergences et de différences,
me paraît d'ailleurs devoir être l'un des objets d'une anthropologie
réciproque moderne. Mais le boisement des Landes de Gascogne donne
également d'inestimables leçons sur le développement
lui-même, catégorie centrale de notre modernité.
Premièrement,
on voit que le développement s'est réalisé dans un
contexte de constante négociation entre deux pôles : populations
et pouvoirs locaux, d'une part, pouvoirs publics centraux et techniciens,
d'autre part. Ce dialogue, parce qu'il a parfois pris une tournure polémique,
a permis le mûrissement graduel des ruptures cognitives locales
nécessaires à la mutation des habitus. En d'autres termes,
la " participation " des populations aux étapes les plus
décisives du projet leur a permis de s'approprier les valeurs véhiculées
par ses promoteurs institutionnels. La patine du temps, corollaire de
cette volonté de dialogue, a également joué un rôle
essentiel : le changement a été distillé à
doses homéopathiques à trois générations de
citoyens.
En employant la terminologie des actuels projets de développement
en Afrique, on dira que cette opération, qui apparaissait au départ
comme largement exogène - aux yeux des populations paysannes du
Bas-Médoc notamment -, a connu ici une dynamique d'appropriation
endogène, au point d'être perçu, in fine, comme l'uvre
des conseils municipaux des communes, comme endogène, donc.
Deuxièmement,
le boisement des Landes a bénéficié d'une rencontre
rare et optimale de facteurs favorables, que Jean Chombard de Lauwe exprime
ainsi : " Le défrichement des Landes a été effectué
grâce à l'abondance de la main-d'uvre, l'action des
capitaux, l'initiative d'une équipe d'agronomes, la découverte
de nouvelles techniques " (cité par Eugen Weber, La fin des
terroirs, Fayard, 1984). Ni le saupoudrage, ni l'idéologie de micro-projet
n'ont prévalu ici. Aussi a-t-on assisté à une transformation
en profondeur de l'écosystème antérieur, qui a rendu
nécessaire un réajustement général de la vie
économique, sociale et culturelle.
L'idéologie d'aménagement du territoire qui fondait ce projet,
si elle n'a pas entièrement disparu des préoccupations des
actuels gouvernements africains, a été battue en brèche,
non par de nouveaux paradigmes de développement, mais par des modes
passagères, comme celle de micro-projets. Conçu au départ
comme une entreprise à échelle humaine et locale, ce type
de projet a été bien souvent, en pratique, un micro-saupoudrage,
qui non seulement ne crée pas de véritables conditions d'un
nouveau développement, mais rompt des équilibres antérieurs
permettant une meilleure survie.
Troisièmement,
le développement, comme une opération par laquelle on rend
consciemment obsolètes des facteurs de production et des habitus
déterminés, est une violence programmée. On a vu
ici l'âpreté de la résistance des éleveurs
devant la disparition des pacages ancestraux symbolisée par la
pathétique réplique adressé à ses autorités
de tutelle par le conseil communal de Vendays : les espaces naturels jadis
fonctionnels seront désormais inutiles, " abandonnés
".
Ces réactions, de par leur caractère radical et désemparé,
s'apparentent à ce qu'au Moyen Âge européen, on appelait
crime de nouveauté. Selon Régine Pernoud, on désigne
par crime de nouvelleté " tout ce qui vient rompre violemment,
brutalement, avec le cours naturel des choses, ou leur état traditionnel,
depuis le bris d'une clôture jusqu'à la dépossession
d'un droit dont on avait joui paisiblement. Cette nouvelle force, cet
acte rompant avec un passé qui avait fait ses preuves, on en redoute
les conséquences imprévisibles... "
Mais ici, le crime est pour ainsi dire organisé, planifié.
La victime désignée est conviée à une sorte
de danse de la mort et de la résurrection, qui accomplit le miracle
de la transmutation de la victime en acteur et en bénéficiaire
du complot initial. C'est donc un crime de nouveauté d'un genre
particulier que réalise une opération de développement
participative. Elle introduit de la nouveauté, en créant
artificiellement un espace-temps spécifique (celui du projet),
qui permet que la " rupture maudite " se mue en rupture bénéfique.
Il y aurait donc comme une sorte d'âge de la " violence civilisée
", subtile méthodologie de l'introduction de la nouveauté,
qui aurait succédé au crime de nouveauté médiéval,
sorte de rupture grossière, non organisée, du cours naturel
des choses. Dans une telle perspective, appartiendraient à la sphère
du crime de nouveauté toutes ces opérations brutales, instinctives,
civilisatrices, voire exterminatrices, comme la conquête militaire
et la colonisation, et pourraient être assimilées aux projets
de développement moderne toutes les méthodologies douces
, euthanasiques , de la dissémination raisonnée de la nouveauté
et du progrès.
À vrai dire, ces deux orientations continuent à coexister
dans les approches actuelles du développement qui sont tantôt
logicielles tantôt matérielles, tantôt intermédaires,
toutes faisant fond, cependant, sur une lutte de classement de la réalité
prenant plus ou moins en compte la variable culturelle. Mais si, en termes
de droits humains, le développement configuré et construit
par un projet est relativement plus progressif que la rupture soudaine,
n'en sommes-nous pas revenus, par le truchement des instruments de la
mondialisation actuelle, à un crime de nouveauté encore
plus impromptu que le médiéval ?
Tous les
analystes de la mondialisation, en particulier Marcel Gauchet (1998),
André Gorz (1996), Benjamin Barber (1996), et Jean-Claude Guillebaud
(2000), ont montré que nous vivons désormais dans un monde
" sans délai ", où l'intériorisation, l'appropriation
d'une valeur extérieure par une configuration socio-culturelle
déterminée n'est plus négociable. L'ubiquité
et la banalisation de la nouveauté ont été promues
au rang de principes de la post-modernité. L'idée même
de crime de nouveauté est devenue absurde, et n'a aucune chance
d'être prise en compte dans la charte des droits de l'homme post-moderne.
C'est dire que la maîtrise de la nouveauté, radicale, impromptue
et lointaine, est devenue plus problématique et plus inquiétante
encore pour toutes les sociétés du monde.
Bibliographie
- Pierre
Buffault, Histoire des dunes maritimes de la Gascogne, éditions
Delmas, 1942.
- Archives départementales de la Gironde
- Alain Viaut, Société et communication en Médoc,
thèse ronéotypée, 1980.
- Jeanne Favret-Saada, Les mots, la mort, les sorts, Paris, Gallimard,
1977.
- Georges Pradalié, Le second Empire, PUF, 1987.
- Michel Marié, " Pour une anthropologie des grands ouvrages,
le canal de Provence " in " La technique et le reste ",
Annales de la recherche urbaine, n° 21, 1984, pp. 5-33.
-Eugène Weber, La fin des terroirs, Fayard, 1984.
- Régine Pernoud, Lumière du Moyen Âge, Grasset, 1984.
- Marcel Gauchet, La religion dans la démocratie. Parcours de la
laïcité, Gallimard, 1998.
- André Gorz, Misère du présent. Richesse du possible,
Galilée, 1997.
- R. Benjamin Barber, Démocratie forte, Desclée de Brouwer,
1997.
- Jean-Claude Guillebaud, La refondation du monde, Seuil, 1999.
Légendes
:
La dune du Pilat
Carte de
la Généralité de Bordeaux, 1771
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