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Un
bon caractère
Alan L. Mackay Le rôle de l'alphabet à la base de la culture européenne est un présupposé si fondamental que nous en oublierions l'existence d'autres points de vue, chez d'autres peuples. " Au commencement était le Verbe ", croyons-nous, à quoi Faust déjà rétorquait " Au commencement était l'Acte ". Mais l'alphabet relie les mots parlés (le Verbe) aux choses faites (l'Acte). Non content de permettre la communication et la préservation du passé, l'alphabet nous fournit de puissantes analogies pour la connaissance scientifique. Deux mille ans avant le code génétique, Épicure observait que " les atomes se présentent en différentes positions et ordonnances, à l'instar des lettres qui, bien que peu abondantes, par la multiplicité de leurs dispositions, produisent d'innombrables mots ". L'alphabet, par la médiation du langage, est source d'idées. Si les mots actuels peuvent évoquer des émotions et des pensées, c'est souvent qu'ils contiennent des résidus de mots anciens renvoyant à des notions plus concrètes, et qu'ils reposent sur le son. L'alphabet latin a une forme simple et pratique. Avec vingt-cinq formes, plus ou moins, il a trop peu de variété pour être d'une grande valeur esthétique, même si la typographie est un art aussi développé qu'austère. L'alphabet d'Ogham, sans contenu artistique, mais fondé sur des concepts aujourd'hui cruciaux en cette ère informatique, fut l'invention d'un génie celte, un millénaire environ avant Charles Babbage. (figure 1) Mais le système d'écriture chinois est le descendant de systèmes pictographiques anciens, si bien que certains glyphes datant d'il y a trois mille ans sont encore compréhensibles aujourd'hui. Et l'Occident s'est toujours étonné que des symboles si nombreux puissent être appris et utilisés, et s'est émerveillé de la façon dont ils sont liés à la parole et à la pensée. Par-delà sa valeur phonétique, et plus fondamentalement, chaque caractère individuel incorpore art, mystère et sens accumulés au fil des âges. Les caractères ont des étymologies aussi bien réelles que légendaires qui aident à les mémoriser, et les technologues chinois ont pu les utiliser avec précision pour expliquer ce qu'ils voulaient communiquer. La calligraphie est en Chine un art traditionnel des plus sérieux où l'on trouve un vaste domaine pour l'expression individuelle. D'autres systèmes d'écriture dérivant de pictogrammes, tels ceux du Moyen-Orient antique, ont succombé dans la compétition avec les systèmes alphabétiques ou phonétiques, mais les caractères chinois, utilisés dans tout l'Empire pour les divers dialectes du chinois, ont fourni un très puissant outil d'unification administrative et n'ont cessé de se développer. Standardisés pour la première fois en 213 av. J.-C., ils sont entrés maintenant dans une nouvelle phase, au service d'une civilisation de plus en plus fondée sur la science moderne et la technologie. C'est une
question inévitable que de se demander combien il existe de caractères.
Mais certains sont très communs, d'autres très rares. G.
K. Zipf fut le premier à étudier quantitativement ce genre
de problème en linguistique et à établir des lois
de distribution de fréquences. En ce qui concerne les caractères
chinois, deux à trois mille suffisent pour la vie courante ; les
dictionnaires en comptent environ six mille ; les dictionnaires historiques,
répertoriant toutes les variantes, peuvent aller jusqu'à
quarante mille ; la norme informatisée GB 2312-80, quant à
elle, en contient six mille sept cent soixante-trois. Le nombre de mots
composés est bien sûr énormément supérieur.
Les tables de concordance de la littérature ancienne donnent le
nombre de caractères utilisés dans les grands textes classiques
: les Analectes de Confucius en comptent mille cinq cent treize, et l'on
en trouve mille cent douze chez Mencius, trois mille deux cent cinq chez
Chuan Tzu, deux mille six cent vingt-trois chez Mo Ti, mais seulement
huit cent quatre chez Lao Tzu. Un poème fameux de Po Chu-i (figure
2) met en lumière la brièveté du plus grand des livres,
le Tao-Te-Ching, de Lao Tzu : Bien que les Chinois, avant les Européens, aient connu l'impression avec des blocs de bois et même avec des caractères mobiles, l'introduction en Chine de la machine à écrire, de la linotype et du télégraphe électrique imposa quelques bricolages peu satisfaisants, et la culture alphabétique aurait pu finir par triompher. Mais l'ordinateur est arrivé à la rescousse des caractères chinois et leur a insufflé une nouvelle vie. Les visiteurs venant du monde alphabétique sont aujourd'hui abasourdis de voir qu'une civilisation moderne peut se développer avec ce système. Il existe même des logiciels de reconnaissance vocale fournissant les caractères écrits. Dans les rues commerçantes de Pékin, outre les traditionnelles boutiques de jades et de soieries, on peut visiter d'innombrables magasins d'informatique où l'on trouve même des pousse-pousse à pédales avec lesquels les acheteurs peuvent emporter chez eux les grosses boîtes contenant leurs ordinateurs. Mais comment la culture chinoise s'arrange-t-elle avec les nouveaux concepts, comme le plutonium ou l'internet ? Malgré ses millénaires passés sans alphabet, la Chine était, au début des années 1950, sur le point d'abandonner ses caractères traditionnels pour un alphabet phonétique. Mais bien qu'un tel alphabet (pin yin) soit désormais universellement enseigné en complément, les caractères retiennent leur primauté. Pour permettre une acculturation élargie et faciliter l'écriture, un ensemble de caractères simplifiés, souvent fondés sur des simplifications antérieures, a été promulgué. L'internet permet en général de choisir entre cette police simplifiée et la police traditionnelle, encore en usage à Taiwan et Hong-Kong. Les personnes âgées se trompent parfois en saisissant les caractères en pin yin, mais les enfants sont tout à fait précis. C. P. Snow, dans son fameux ouvrage, Les deux cultures, rapporte : " Lors de nombreuses réceptions, j'ai rencontré des personnes qui, selon les canons de l'éducation traditionnelle, étaient fort cultivées et se moquaient avec beaucoup de verve de l'inculture des scientifiques. En quelques occasions, je répondis à la provocation en demandant à la compagnie qui, parmi elle, saurait résumer la Seconde loi de la thermodynamique. La réponse fut réfrigérante et négative. " Il se trouve qu'un test analogue peut être fait dans l'aire culturelle chinoise, avec le même effet de discrimination. Demandez donc à vos amis chinois s'ils connaissent le caractère que montre la figure 3. Un caractère
chinois a en général deux parties. À gauche ou au-dessus,
figure le radical, qui donne quelque indication relative au sens. On trouve
souvent les caractères dans un dictionnaire en cherchant le radical
(ou titre de section), traditionnellement au nombre de deux cent quatorze
avant la modification de leur liste, puis on compte le nombre de coups
de pinceau nécessaires pour écrire le reste. Cette partie
additionnelle est appelée phonétique, et donne des indications
sur la prononciation. La combinaison de composants anciens permet de nouvelles
significations. Ainsi, le caractère figuré montre-t-il le
radical "feu" à gauche, et, à droite, comme partie
phonétique, le caractère "marchand", prononcé
shang. Le caractère complet signifie "entropie", et se
prononce shang aussi. Je suppose qu'il a été créé
par une commission de terminologie, et on le trouve maintenant dans la
matrice internationale de caractères, en général
GB-2312-80, que connaissent tous les traitements de texte chinois - mais
pas tous les Chinois. Il n'est pas utilisé en japonais, où
le mot "entropie" est transcrit phonétiquement. Bien qu'apparaissant à l'écrit comme une suite de caractères simples, la langue chinoise possède surtout des mots polysyllabiques comprenant plusieurs caractères. Avec un logiciel moderne de traitement de texte, si vous saisissez (en pin yin) une syllabe seule, le programme vous offrira peut-être une douzaine de caractères tous prononcés de la même façon. Vous pouvez en choisir une mais, si vous continuez à saisir les syllabes phonétiques suivantes du mot ou des mots de la phrase, il n'y aura plus en général qu'une sortie unique de caractères. Ainsi, la saisie du phonétique shang amène-t-elle onze caractères différents - dont shang = entropie est le choix le moins courant. L'énonciation phonétique shang n'est donc pas suffisante pour suggérer le sens "entropie", de sorte que le professeur doit écrire le caractère au tableau, ou, dans la conversation, fournir quelque explication de ce dont il est question (il existe même des techniques pour décrire un caractère chinois au téléphone). Ainsi, lors de réceptions à la C. P. Snow, les gens peuvent discuter à loisir, et explorer leurs connaissances ou ignorances mutuelles. La création
de nouveaux caractères à des fins scientifiques s'est trouvée
relativement limitée, mais l'invention de nouveaux mots, composés
de caractères préexistants, est beaucoup plus prolifique
et moins régulée. Parcourant un glossaire de termes scientifiques,
on voit fort peu d'expressions à caractère unique. Les vieux
dictionnaires contenaient nombre de caractères spéciaux
dont on peut désormais se passer. Il y avait ainsi un caractère
unique pour désigner l'"arc-en-ciel secondaire", mais
il n'est pas nécessaire de l'apprendre, puisqu'une expression peut
être formée à partir de caractères bien connus.
Des caractères pour désigner les éléments
chimiques ont été formés d'une façon standard,
comme pour le plutonium, qui possède le radical "métal"
et le phonétique "bu". De nouveaux mots sont requis en grand nombre dans une société moderne en développement ; beaucoup disparaissent avec les changements de mode et l'avancement de la science, mais quelques créations sont appelées à durer. Une recherche sur les sites scientifiques chinois a mis en évidence une intéressante discussion concernant la façon de rendre le terme "prion". Un auteur donne une liste d'une douzaine de propositions, et recommande de choisir pu ruan. Le premier caractère est choisi pour sa valeur phonétique au début de pu lu xin na, la transcription du nom de Prusiner, découvreur des prions. Le second caractère, ruan, est l'un des mots utilisés pour "protéine", et l'ensemble est choisi pour sa valeur phonétique approchant celle de "prion" - mot dont il faut remarquer qu'il a lui-même été créé de toutes pièces à partir du terme de "particule (d'où le suffixe "-on", comme dans électron) protéique infectieuse" (contracté en "pr-i"). Ainsi, la
langue chinoise et son système d'écriture se révèlent-ils
continuellement adaptables à des exigences changeantes, et ont-ils
répondu de façon créative au défi de la communication
électronique et aux pressions politiques, économiques et
militaires de la superpuissance mondiale actuelle. Légendes figure1 : L'alphabet d'Ogham figure 2 : Un poème de Po Chu-i figure 3 : Shang = entropie
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