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Le triangle du partage
Entretien
de Dani Karavan avec Alain le Pichon
- Alain
le Pichon : Nous nous sommes rencontrés pour la première
fois, à Florence, lors du séminaire " Signes d'Orient
- Signes d'Occident ". À cette occasion fut évoquée
cette belle histoire des Peuls : le mythe d'origine de la Fête des
vaches. Vous aviez, dès nos premiers entretiens, manifesté
un très grand intérêt pour le rituel qui accompagne
sa célébration. Et vous aviez demandé que soit reproduit,
à Florence, dans les jardins Renaissance de la Baddia Fiesolana,
le diagramme du rituel, le triangle que trace le chef de troupeau dans
le sol pour célébrer l'alliance initiale de ses ancêtres
avec le génie taureau, la divinité, la nature, la perpétuer
et la reproduire sous la forme d'un partage entre le chef de troupeau,
la nature, les groupes peuls et l'étranger - les peuples parmi
lesquels se déplacent ces nomades, de pâturage en pâturage.
Le conteur peul, Diawné Diamanka, a donc répété
devant nous les gestes du chef de troupeau, traçant sur le sol
florentin ce " triangle de l'héritage ", et l'on peut
dater de ce moment l'origine du projet dont je souhaiterais que vous nous
parliez.
- Dani
Karavan : J'étais vraiment étonné, fasciné,
par la représentation de ce rituel, car j'y ai retrouvé,
de façon presque identique, le processus qui est à la base
de mon travail. Chacune de mes uvres est d'abord liée, intrinsèquement,
à un lieu spécifique. Je commence à travailler avec
chacun des éléments que l'on retrouve dans le rituel peul
: la nature, cette relation du chef de troupeau - ou de l'artiste - avec
l'univers, l'arbre, et enfin, l'étranger. C'est très important,
car mon uvre est aussi faite pour inviter l'étranger, faire
appel à l'autre.
Dans mon travail, l'étranger, c'est le public, que je ne connais
pas, et chacune de mes uvres existe pour l'accueillir. Il se crée
quelque chose, une espèce de rituel inconscient pour chacun, et
mon travail a pour fonction de le faire advenir, et d'amener le public
à ce parcours rituel, à en accomplir les gestes ; s'il ne
le fait pas, j'ai échoué, mon uvre ne s'est pas accomplie.
Derrière mon travail, pas de foi religieuse, mais une foi dans
l'homme, dans la société, dans le public, dans la nature.
Les choses célébrées dans mes uvres sont de
l'ordre de l'usage quotidien. Ce sont les matériaux, les faits
et les gestes coutumiers du dialogue de l'homme avec la nature, avec la
mémoire, avec l'univers. On peut aussi parler de l'existence de
ces matériaux et de ces gestes élémentaires dans
le rituel des Peuls. Avec, bien sûr, la présence des animaux.
À Florence, nous avons parlé de la possibilité de
s'inspirer du triangle rituel des Peuls : choisir trois points du globe
terrestre pour créer une uvre signifiant la relation entre
les trois continents, Afrique, Asie, Europe. Cette idée est née
du dialogue entre toi, Moussa Sow, Diawné, les autres personnes
qu'il y avait là-bas, et moi. C'est très important, car
habituellement, dans mon travail, l'initiative ne vient pas de moi. Je
commence à penser à ce que je vais faire après proposition
d'un site, d'un projet. Alors seulement, je commence à travailler.
Or, cette fois-là, l'idée est née différemment
d'une rencontre et, procédant de cette rencontre, nous proposons
la création de ce triangle. À cet effet, je cherche, nous
cherchons, le lieu. C'est un peu hors du concept de mon travail. Mais
je pense qu'il y a là quelque chose de fascinant, comme un défi.
Il s'agit de créer une forme de liaison entre différentes
cultures, différents continents, dans une démarche de nature
conceptuelle, rituelle, virtuelle, et non pas matérielle. Mais
alors, comme je ne connais pas le site, je ne peux pas encore dire ce
que je vais faire, car je n'impose jamais un projet qui ne relève
pas du site.
Quand nous avons décidé, et vous en étiez sûrs,
que les trois continents seraient l'Afrique, l'Asie et l'Europe, à
partir desquels est née et s'est développée la culture
occidentale, j'ai fait part de mon souhait de commencer par l'Afrique.
Lors de notre rencontre à Tombouctou, les Maliens ont offert la
possibilité de nous ancrer dans la capitale. Peu à peu le
lieu s'est précisé : le musée national de la ville
de Bamako, et je pense que c'est juste. Puis, en Asie, les liens de Transcultura
avec la Chine ont amené la proposition de s'implanter dans la capitale,
à Beijing, dans l'ancienne université que je ne connais
pas. Quant au troisième point, après avoir suggéré
de nombreux lieux, nous en sommes arrivés au projet de l'axe majeur
de Cergy-Pontoise dans le Val d'Oise, cette vaste perspective qui conduit
à la Défense, et Paris, en Europe, c'est très central.
Sur cet axe majeur, au milieu d'un lac artificiel, une île, que
j'ai appelée " l'île astronomique ", avec une passerelle
sur laquelle on se promène, un bateau qui offre la traversée
du petit lac. Cet endroit m'a vraiment paru le lieu de repère européen
du diagramme. J'aimerais annoncer les trois projets, africain, chinois,
européen, ensemble, mais je ne sais pas encore de quelle manière.
- AlP
: Nous avons eu cette rencontre de Transcultura à Tombouctou en
plein désert, pas loin du fleuve cependant, et vous y avez exposé
l'ensemble de votre uvre en projetant une série d'images,
avant la présentation de ce projet, en présence des Peuls,
puisque nous étions accueillis par un Peul, Moussa Sow, et le conteur
Diawné Diamanka.
Tout le monde a été très impressionné par
la présentation dans le site mythique de Tombouctou de vos uvres
installées dans différents pays, comme un parcours à
travers la terre entière. Vous avez terminé par l'uvre
consacrée à Walter Benjamin. Je voudrais vous demander s'il
y a pour vous un rapport quelconque entre le projet du triangle et cette
uvre pour Walter Benjamin, dont on connaît la vie tragique,
liée à une culture ancienne , et ancrée dans l'histoire.
- DK
: Chaque uvre naît en fonction d'un espace, d'un environnement
et de l'idée qui a présidé à sa conception.
Je crois que l'idée de Transcultura touche un peu à l'histoire
de Walter Benjamin, parce qu'elle peut, d'une certaine manière,
être comprise comme un rituel sacrificiel européen. Walter
Benjamin était un intellectuel profondément lié à
plusieurs cultures. Et ces liens constituent la trame du drame qu'il a
vécu.
Mais mon travail n'est jamais une recherche historique, psychologique
ou scientifique, j'essaie de toucher les sens, les tripes, le cur.
Derrière, il y a toujours les racines. Par exemple, le projet pour
Walter Benjamin est lié, charnellement, à son histoire et
à sa personnalité. Le projet de Transcultura ne peut être
que charnellement lié aux différentes cultures dans lesquelles
il s'ancrera, et cette relation peut être un enrichissement. Difficile,
vous le savez, d'exprimer cela avec les mots, mais je sais aussi qu'il
peut être contingent de le représenter, de l'exprimer plastiquement,
avec des formes. Sur un point, en tout cas, ce projet sera similaire au
projet pour Walter Benjamin : il doit s'agir d'une promenade, ou d'un
voyage vers l'étranger, et non d'une uvre proposée,
passivement, au regard, ni simplement destinée à faire réfléchir,
à vous impressionner et puis vous laisser repartir, c'est une expérience
physique de l'étranger.
- AlP
: L'idée de promenade, de déplacement est fondamentale dans
notre démarche. Transcultura propose un mouvement vers l'autre,
vers l'étranger, et une prise en compte de la présence de
l'étranger sur un lieu. En l'occurrence, dans cette uvre
dédiée à Walter Benjamin, la magnifique promenade
est un mouvement dans la nature elle-même, partant de la montagne
et descendant vers la mer, et ceci à partir d'un point qui est
la mort de Benjamin, cet arrêt dans son propre mouvement, puisque
la mort a mis un terme à son voyage. Et d'une certaine manière,
cela peut être interprété comme un échec.
Mais je voudrais revenir à ce qui vous a intéressé
dans le rituel des Peuls. Le chef de troupeau inscrit dans le sol le diagramme
rituel en l'honneur des vaches, donc de la nature. Il dessine le "
triangle du partage " du Peul avec la nature en face, et l'étranger
qui est là, est invité à prendre part au rituel,
à prendre sa part de lait. Car les Peuls, dans leurs pérégrinations
à travers la nature et avec les cultures, se donnent l'obligation
du partage avec l'étranger, l'étranger est intégré
au rituel. Il y a aussi une annonce et une prévision du chemin
à venir. Là, en effet, le chef de troupeau va décider
de son futur itinéraire, en fonction du message venu de la divinité
et des indications précises qu'il recevra d'elle sur ses relations
avec la nature et ses déplacements à venir, en échange
du sacrifice qu'il lui doit.
Je voudrais vous demander quelle part vous donnez dans votre uvre,
à l'inspiration naturelle. Dans le rituel des Peuls, avez-vous
dit, vous avez retrouvé votre propre rituel, celui qui préside
au processus de la création lors de la découverte d'un site
pour une uvre à venir. Comme le chef de troupeau, qui entre
en communication avec la nature ou avec la divinité dans la nature,
à travers l'arbre, pour célébrer le rituel de la
Fête des Vaches. Dans le contexte de cet itinéraire, de cette
uvre en forme de cheminement que vous avez consacrée à
Walter Benjamin, il y a promenade, parcours à travers les cultures,
mais aussi arrêt, et peut-être sacrifice, puisque Walter Benjamin
est mort, il s'est suicidé.
Quelle a été la part de la nature dans l'inspiration, dans
la définition du parcours ? Comment avez-vous reçu cette
expérience, d'où vient-elle, comment se fait cette rencontre
avec la nature ?
- DK
: Deux questions, la première sur l'uvre que j'ai consacrée
à Walter Benjamin, comment je l'ai intégrée à
la nature, et quel lieu dans la nature a provoqué mon travail ;
et l'autre, plus générale, comment ai-je débuté,
d'où vient cette idée d'aller vers la nature. Je vais peut-être
commencer par la deuxième question, puis je reviendrai à
Walter Benjamin.
Je ne sais pas vraiment comment, quand, ni d'où c'est venu. Et
d'une certaine manière, je n'ai pas envie de savoir, car pour moi,
c'est une espèce de secret. Mon travail est mon parcours, un chemin
de lieux en lieux, pour essayer de trouver le lien le plus significatif
avec la nature, afin de créer une sorte de passage que le public,
tout un chacun, peut emprunter. Chaque endroit est différent, on
peut y trouver une infinité de solutions et créer une infinité
de passages. J'essaie d'entendre le site, ce qu'il accepterait. Ce que
je présente est ma propre solution, et j'essaie d'exécuter
l'uvre artistique la plus honnête possible.
Mais tout dépend de la commande que je reçois. La première,
je l'ai obtenue comme peintre, alors que j'étais venu en Italie
étudier les fresques. L'ltalie de la Renaissance et de la pré-Renaissance
a été très importante pour moi, car là, vraiment,
l'uvre est conçue pour un site. Dans l'église d'Assise,
les fresques de Giotto ; dans l'église Saint-François à
Arezzo, celles de Piero de la Francesca, et l'on peut en mentionner bien
d'autres, dans l'uvre de Giotto, ou de Simone Martini à Assise.
Quand je suis passé de la peinture à la sculpture, les commandes
que j'ai reçues étaient, de par leur origine, des promenades.
Ma première grande uvre a été réalisée
au palais de justice de Tel Aviv. La cour a été mon premier
environnement pour un site spécifique : le sol, les pavés,
le banc, la végétation font partie de l'uvre. Puis,
avec le monument du Neguev, j'ai vraiment découvert mon vocabulaire.
C'est aussi une promenade, il faut grimper, descendre, passer à
travers, dans, sur les formes.
L'uvre que je devais faire ne pouvait être autre. Il me fallait
aller sur cette colline, et conter l'histoire de ce peuple, de l'indépendance,
des kibboutzim et de cet affrontement avec la nature, l'eau, le sable,
le désert. Alors, je me suis retourné vers mon enfance,
à Tel Aviv, là où je suis né, où j'ai
grandi, au milieu de la nature, avec la mer, la végétation,
les éléments. Car mon père était paysagiste,
jardinier, nous avions un petit jardin, j'ai donc vu comment il travaillait,
il plantait. C'est tout autour de cette histoire, que j'ai pu créer
mon concept. Mais je ne sais comment c'est venu, ni pourquoi j'ai choisi
cette manière de m'exprimer et non une autre.
Quant à Walter Benjamin, le lieu ne m'était pas donné,
on m'a demandé un monument à Port-Bou en hommage à
Walter Benjamin, je préfère dire un hommage. J'ai cherché
le meilleur endroit, j'étais vraiment hésitant. Et puis,
j'ai pensé qu'il devait être près du cimetière.
Walter Benjamin n'était certes pas venu à Port-Bou pour
cela, pour y être enterré. Mais le fait est qu'il y fut enterré,
sans l'avoir voulu. J'ai regardé autour de moi, la deuxième
fois où je suis venu, j'ai vu ce tourbillon au pied de la falaise,
j'ai pensé : c'est vraiment l'histoire de cet homme. Ce tourbillon
a été le premier point de mon projet. Puis je me suis demandé
comment y amener les gens. Un corridor, un escalier dans la falaise, n'est
pas en soi un objet d'art. Il est là simplement pour amener les
gens jusqu'à la mer voir le tourbillon. Ainsi, j'avais un point,
et j'en cherchais un autre. Je me suis dit : si ce phénomène
existe, la nature peut me proposer d'autres éléments. Alors,
est venu l'olivier, qui représente la lutte pour la vie contre
les rochers, les pierres, le vent salé et violent : voilà
le deuxième point. Puis j'ai trouvé le troisième,
avec la haie, obstacle entre la vue et la mer, l'horizon, la liberté,
et de l'autre côté, simplement, le bruit des trains qui s'en
vont. Ce fut le troisième point. On redescend, et l'on revient
au point de départ ; cela devient une sorte d'anneau, mais c'est
aussi le chemin qui m'a conduit à la découverte de choses
qui sont venues d'elles-mêmes, au fur et à mesure que je
concevais mon travail. Quand vous remontez de la mer, du tunnel vous ne
voyez que le ciel. Vous arrivez à la lumière et vous ne
pouvez avancer, parce qu'il y a un mur de pierre. Vous arrivez à
la lumière, à l'espoir, et de nouveau, vous êtes bloqués.
Vous ne pouvez passer, vous ne pouvez que tourner en rond, et grimper
avec difficulté dans la falaise, dans les rochers. J'ai demandé
qu'on laisse les choses ainsi, qu'on ne prévoie pas de chemin aménagé.
Je voulais que les gens ressentent physiquement la difficulté de
ce cheminement. Vous montez à l'olivier, puis vous arrivez à
la plateforme, au grillage, enfin à l'endroit où il fut
enterré. On dit que c'est là, mais on ne sait pas où.
C'est donc une histoire très narrative, mais ce n'est pas une illustration
de l'histoire. L'histoire s'adapte elle-même à une situation
existante. L'histoire est découverte par la situation que je crée.
Et cette histoire est tangente, tangenziale, comme disent les Italiens,
à l'histoire de Walter Benjamin. C'est comme un dialogue avec la
mer, le ciel, la pierre, le bois, les couleurs, la matière, les
sons, et quand vous descendez, avec le verre, la paroi, le parapet de
verre qui est là en guise de protection. Et beaucoup d'autres choses
que les gens investissent d'eux-mêmes. Quand ils descendent, m'ont
dit certains, ils ne voient pas le verre et prennent peur. Encore une
sorte de tangenziale, le sentiment de peur qu'on a lorsqu'on passe une
limite : que va-t-il arriver, vont-ils tomber dans l'eau ? Je n'y avais
pas songé. La nature est beaucoup plus riche que l'imagination,
et le dialogue avec la nature, avec la mémoire, ouvert à
l'infini.
- AlP
: Nous voici au cur de la question transculturelle. Walter Benjamin,
citant Goethe, dit qu'il faut se laisser guider par le pragmatisme et
le réalisme, parce qu'avec une attitude de sympathie envers la
pragma, la matière, on fait mieux que la théorie. Ceci me
paraît extraordinairement vrai et illustré par ce que vous
venez de dire, puisque c'est la nature, c'est la mer, c'est ce tourbillon
qui vous ont donné l'hommage à Walter Benjamin, et à
travers vous, pour Walter Benjamin et pour le public, qui ont fait ce
cheminement.
Vous dites que dans ce cheminement, il y a toujours l'appel de la vérité,
de la liberté et de l'altérité comme liberté,
mais aussi la peur de cet appel. C'est, je crois, ce qui fait la force
de cette uvre, tragique mais exaltante. Tout cela donné par
la nature. Et il y a là une grande question. Quand, avec Umberto
Eco, les philosophes et anthropologues chinois et africains, nous avons
entamé cette réflexion sur Transcultura, chacun est venu
avec sa discipline, sa formation, et nous l'avons abordée de façon
assez abstraite et théorique, en posant des questions sur la connaissance,
sur les modèles de la connaissance et du savoir : comment chacun
peut-il ouvrir ses propres modèles de connaissance à ceux
de l'autre ?, question extrêmement difficile. Parce que si l'on
travaille de façon théorique, on n'échappe pas à
ses propres modèles de connaissance, et à partir de là,
comment rendre compte des modèles de connaissance des autres avec
les siens propres ? Une espèce de barrière, d'obstacle,
ce pourquoi certains estiment Transcultura utopique, que l'on ne peut
pas sortir de ses propres modèles de connaissance, ce que disait
d'ailleurs le philosophe Husserl, d'une autre manière : "
La Terre ne tourne pas. " Mais, dit Goethe, l'ouverture peut venir
naturellement, à partir de ce pragmatisme attentif et sensible.
C'est exactement ainsi que procède le chef de troupeau peul. Il
a la responsabilité, comme nomade, de conduire sa communauté
à travers des espaces occupés par d'autres. Il lui faut
donc trouver la bonne manière d'entrer sur ce territoire étranger,
d'établir une relation avec la culture de l'autre, avec cette peur
constante que vous avez évoquée. Il le fait en se livrant
à une inspiration venue de l'environnement naturel. Auprès
de l'arbre il dépose des petites graines : si le vent les déplace,
il en tire les conséquences, et renonce à ce lieu pour le
rituel ; si, en revanche, il retrouve les graines telles il les avait
posées, le lieu et les génies du lieu sont favorables. Autrement
dit, il a cette démarche d'extrême attention et d'écoute
à la nature, pour déterminer sa rencontre avec l'étranger.
Si l'on revient au mythe d'origine, où le Peul raconte comment
il a reçu la vache du génie taureau, dans le beau récit
que nous avons recueilli du vieux Yaya Diallo : " La vache est sortie
de la mer... ", il est dit que l'ancêtre des Peuls se trouvait
avec des amis étrangers, au bord de l'eau, lorsqu'il a vu surgir
une vache. Cet animal étrange sortant des profondeurs de la mer,
ils l'ont observé. Le Peul a su l'apprivoiser, en la nommant. On
peut dire que c'est par cette attention particulière qu'il a eue
pour la vache, par son comportement dans son environnement naturel, son
attention aux phénomènes de la nature, qu'il a gagné
la confiance des étrangers.
Dans le cheminement de Transcultura, vous avez apporté l'éclairage
de l'uvre d'art dans sa relation avec la nature, de votre personnalité
de créateur et d'artiste, montrant, d'une certaine manière,
cette même attention à la nature que l'ancêtre des
Peuls dans le mythe d'origine, nous ramenant à la question de notre
relation à la nature.
Vous aviez évoqué la question de l'espace, l'appropriation
de l'espace dans la globalisation, dans la recherche d'une réponse
à ce défi formulé par le philosophe Husserl disant
que : " La Terre ne tourne pas ", et qu'on est limité
pour toujours aux horizons de son propre savoir. Mais il me semble que
vous relevez ce défi, en tant qu'artiste, et que vous avez confiance
dans le lien entre l'homme et la nature, pour trouver un passage libérateur.
- DK
: Je ne suis ni philosophe, ni sociologue. Je ne lis pas beaucoup, je
pourrais faire très peu de références. Je sais bien
que chacun est lié à sa culture, et qu'il est difficile
de s'en détacher pour dialoguer, pour comprendre une culture différente.
Mais je sais que lorsqu'on souffre du froid, la culture d'où on
vient n'est pas importante ; c'est la même chose quand il fait chaud,
que l'on a faim : on peut avoir des cultures totalement différentes
mais on a les mêmes réactions physiques. Je pense que mon
travail est essentiellement fondé sur ce que nous avons en commun
dans la perception du monde, la relation que nous avons avec la nature
à travers les sens. Je n'ai pas exposé mon uvre à
tous les environnements culturels existant dans le monde, mais dans l'environnement
des différentes cultures où j'ai travaillé, mon objectif
a été de saisir et de rendre compte des éléments
fondamentaux qui, dans ces cultures, procèdent des sens, et de
la perception qu'ils donnent de la nature. Par conséquent, ma démarche
crée une sorte de dialogue, de mouvement de circulation, et constitue
un lieu de passage entre les différentes cultures. Ainsi mon travail
est-il en opposition avec l'idée que " la Terre ne tourne
pas ", il tente, au contraire, de montrer que la Terre tourne...
N'ayant pas l'expérience d'une création en terre africaine,
j'ignore comment le public réagira à mon projet, mais à
Tombouctou, lors de la présentation de l'ensemble de mon travail,
les participants africains l'ont bien comprise. Il m'a semblé que
leur perception, et leurs sentiments, vont beaucoup plus loin, et qu'ils
s'expriment plus fortement qu'en Europe. En Afrique, on utilise le langage
des sens davantage que dans nos sociétés, dans nos cultures.
C'est pourquoi j'espère qu'ils réagiront mieux que l'Occident
aux matériaux, aux outils que, dans mon uvre, je mets à
la disposition du public pour établir une relation des sens avec
la nature.
- AlP
: Je voudrais en venir à un autre point, qui est une sorte de contradiction,
d'autant plus forte aujourd'hui qu'elle est provoquée par la nouvelle
relation à la nature résultant de la mondialisation. Elle
me semble être présente dans votre propre approche. Je veux
parler de cette perception globale que nous avons de la Terre, du fait
de la mondialisation de l'information aujourd'hui. Vous affrontez ce défi
directement, par la confiance que vous avez dans la nature, la confiance
dans la relation des hommes à la nature. Mais n'y a-t-il pas un
problème du fait de la nature de votre uvre, qui fait le
tour du monde, créée à Tokyo, à Florence,
en Israël, dans le désert du Néguev, à Paris,
dans des déplacements qui se sont multipliés, qui ont explosé,
en raison de la mondialisation ? La mondialisation, les déplacements,
l'internet ne sont-ils pas en train de changer la perception de l'espace,
la relation avec la nature - cette relation, qui est depuis toujours celle
de l'homme, et à laquelle vous faites confiance ? Gravir une montagne,
approcher la mer, sentir le vent, etc., cette relation changera-t-elle
du fait d'une circulation de plus en plus rapide, et des bouleversements
de nos représentations du monde ? Aujourd'hui, dans toutes les
sociétés, toutes les cultures, la télévision,
l'internet, instaurent un mouvement continuel qui déplace certaines
limites, et nous projettent dans des espaces, autour du monde.
- DK
: Il me paraît difficile d'en juger. La Terre et la perception que
nous avons de la Terre, sont-elles bouleversées du fait de cette
circulation ? Cela ne concerne-t-il pas seulement un petit nombre de gens
dans la population mondiale, et toujours les mêmes ? La majorité
en est exclue. Parce qu'ils n'ont pas, comme nous, disons comme les privilégiés
occidentaux, la faculté de jouir de cette possibilité de
déplacements. Mais plus encore, je dirais que la majorité
n'a pas non plus la possibilité de jouir de cette proximité
qui nous est offerte, de ce loisir que nous avons de nous interroger et
de réfléchir à notre propre culture, et à
ses relations avec le monde, avec la globalisation. Leur première
préoccupation est de se nourrir, de survivre. Ils vivent dans une
telle pauvreté qu'ils n'ont même pas le loisir d'en faire
un sujet de discussion...
Mais revenons à ceux que concerne ce débat. J'ignore ce
qui arrivera, comment ils réagiront à l'avenir, dans quelques
siècles. Mais intuitivement, je pense qu'aussi longtemps que les
hommes naîtront dans un certain environnement, dans une certaine
culture, avec leur capital de gènes, il faudra sans doute des siècles
avant que les choses évoluent en profondeur, si elles changent
jamais... Parce que que nous portons en nous une sorte de mémoire,
et cette mémoire appartient à notre tribu. Et je dirais
même qu'à cet égard, il existe un subconscient. Souvent,
j'en ai fait l'expérience au cours de mon travail.
Récemment, j'ai travaillé au sud du Japon. Magnifiques paysages,
tout est enfoui dans les arbres, en contre-bas de la montagne, si bien
que vous ne savez où vous êtes. J'ai pensé qu'il fallait
que les gens sachent où ils se trouvaient. J'ai ouvert une sorte
de couloir, de façon que l'on puisse marcher par-delà les
arbres, jusqu'à accéder à un point d'où la
forêt décline vers la vallée, découvrant un
merveilleux paysage. Quand j'eus terminé, j'ai ressenti quelque
chose comme la création du monde : " Au commencement Dieu
créa le ciel et la terre ". Et j'écrivis cette première
phrase de la Bible et sa traduction. Parce que je pense que que chacun
ressentira la même sensation, quelle que soit sa culture.
Ma culture est biblique, mais j'ai constaté que même là,
au Japon, les gens - bouddhistes ou shintoïstes - étaient
touchés, à leur façon, dans leur culture, devant
la création. Quelle que soit notre culture, devant la nature, nous
devons répondre aux mêmes questions : le ciel, les montagnes,
les arbres, d'où viennent-ils ? comment ? pourquoi ?
- AlP
: Dans toute la Chine continentale, depuis deux cents ans se trouvent
des parcs d'attraction dont le principe est de rassembler, en réduction,
des uvres du monde entier : la tour Eiffel, l'arc de Triomphe, les
Pyramides d'Égypte, etc., et leur succès est immense. Pas
une ville chinoise un peu prospère qui n'ait son parc d'attraction,
les gens y viennent en foule et se font photographier devant la tour Effel
ou le Dôme de Florence.
Et cette autre observation, d'un ordre différent. Il s'agit du
conflit que nous observons aujourd'hui en Afrique, entre cultures nomades
et cultures sédentaires. Je ne parle pas seulement de l'aspect
politique du conflit, bien réel, comme l'ont montré les
tragiques événements du Rwanda, ou la guérilla qui
opposa au nord du Mali nomades touaregs et cultivateurs du sud, mais des
conflits culturels résultant de différences dans la représentation
du monde.
- DK
: D'abord, une remarque : vos questions vont toujours par deux. L'une
et l'autre me paraissent très pertinentes. Je vous propose de répondre
d'abord à la seconde, puis à la première.
Dans le monde de la Bible, à l'origine, il y avait quatre ou cinq
hommes sur Terre, deux d'entre eux entrèrent dans une grande querelle,
et l'un tua l'autre. L'un, sédentaire, travaillait la terre, l'autre
était nomade ; le nomade tua le sédentaire. Cet épisode
de la Bible symbolise une très ancienne situation : la différence
et l'opposition de deux mouvements fondamentaux de la vie, qui pour moi
en constituent la thèse et l'antithèse, organisant, depuis
toujours, le dualisme de notre existence. Nous cherchons à créer
la synthèse de ces deux tendances, dans une sorte de compromis
où elles coexistent dans une forme nouvelle. Je ne suis pas philosophe,
ni savant, mais je pense que ceci existe depuis l'origine des temps. Ce
que les Peuls, ce que les hommes de culture, recherchent depuis toujours,
c'est à comprendre l'autre à travers un dialogue, et à
enrichir sa propre culture de cette rencontre avec l'autre.
Maintenant, la première question à propos, des parcs d'attraction,
le désir des Chinois d'avoir dans leur patrimoine les reproductions
d'importantes uvres d'autres cultures, montre leur grand intérêt
pour la culture de l'autre. Mais une fois ces éléments d'une
culture étrangère entrés dans leur paysage culturel,
ils n'appartiennent plus à leur culture d'origine, ils deviennent
éléments de la culture chinoise.
Je dois dire que, pour moi, il n'y a jamais eu, et il n'y aura jamais,
de culture pure, comme il n'y a pas de sang pur ou de race pure. Par exemple,
la culture juive est, totalement, une culture mêlée d'Orient,
de Sumer, de Babylone, de Chanaan, d'Égypte. L'Égypte elle-même
a ses sources en Afrique, mais elle s'est aussi mélangée
à l'Asie centrale, par la guerre, par les échanges commerciaux,
etc. La Grèce aussi, fondement de la culture européenne,
n'est-elle pas un mélange d'Asie centrale, d'Égypte, d'Afrique
et d'Europe, une synthèse de différents courants ? Cela
a toujours été ainsi, et le sera encore aujourd'hui et à
l'avenir. Mais aussi, cela changera en fonction des moyens nouveaux de
communication qui transforment notre commerce, nous reliant à tout
moment, en temps réel, au monde entier. Si l'on regarde ce qu'il
en était au Moyen Âge, à une époque où
les échanges étaient difficiles et tellement périlleux,
on constate que les mêmes portes de bronze se retrouvent à
Amalfi, Pise, Vérone, en Allemagne, ou à Vladivostok, en
Russie : même technique, même forme. Comment cela a-t-il été
possible, sans internet, sans télévision, et avec des conditions
de transport quasiment impossibles ? Les églises romanes sont les
mêmes, en France, en Italie, en Allemagne et en Russie. Ainsi, cela
a toujours existé.
- AlP
: Par rapport à ces deux questions-là, ce que vous venez
de dire me paraît important et insuffisamment pris en compte, et
peut nous rassurer pour l'avenir. En revanche, il me semble que votre
uvre est liée dans son esprit à la culture nomade.
-DK
: Que je le veuille ou non, je fais partie d'un peuple nomade. Aujourdhui,
ce peuple vit sur une terre à laquelle il a droit. Mais notre culture
et notre expérience sont fondamentalement celles d'un peuple nomade.
Je n'éprouve, pour ma part, aucune difficulté à créer
au Japon, ou en France, en Allemagne, ou ailleurs. Je ne m'y sens pas
étranger. Et la pression très grande qu'exerce en différents
endroits la culture locale ; celle, si forte, par exemple, de la culture
italienne ne me pose aucun problème. Pour les Italiens, toute création
est précédée de l'indépassable modèle
de Dante, de Giotto, etc. Je n'ai pas ce problème. Au Japon, même
chose. J'ai demandé à un poète un texte sur deux
colonnes implantées près du stade à Osaka. L'une
représente la terre, l'autre, l'esprit. Le corps et l'esprit. Il
a écrit un poème, très japonais. Et moi, j'ai divisé
les mots du poème en deux parties. Les Japonais traditionnels ne
pourraient pas faire une chose semblable. Mon ami Tadao Ando, architecte,
quand il a vu cela, s'est mis à rire, croyant à une plaisanterie.
Cela ne m'a pas troublé, parce que j'ai toujours fait usage de
lettres dans mon travail, en hébreu, en latin, pourquoi pas en
japonais ? Pour moi, les lettres sont porteuses d'idées.
Oui, je me sens nomade, je me sens bien en voyage. Je me sens bien au
milieu d'autres peuples, d'autres cultures, dans de nouveaux paysages.
- AlP
: C'est là, certainement, une dimension essentielle et une grande
force dans votre uvre. Mais la question-clé n'est-elle pas
celle du conflit entre principe sédentaire et principe nomade ?
- DK
: La culture nomade, sans le contraste d'une culture sédentaire,
ne pourrait pas exister. C'est ce conflit qui permet l'existence et l'enrichissement
d'une culture transculturelle. Et sans culture transculturelle, les cultures
sédentaires seraient menacées de disparition, de mort. Parce
que, de même que la famille, un groupe humain, ne peut se développer
s'il reste totalement refermé sur lui-même, parce qu'il a
besoin du renouvellement d'un apport extérieur, de même une
culture ne peut vivre repliée sur elle-même. C'est une loi
de la nature. Pour moi, toutes les règles de la culture sont liées
à celles de la nature. La culture transculturelle est donc d'une
importance capitale pour le développement des cultures singulières,
des cultures locales, et les cultures locales indispensables au développement
d'une culture transculturelle.
- AIP
: Alors, qu'en serait-il si se vérifiait cette hypothèse
pessimiste selon laquelle le monde entier deviendrait progressivement
une seule famille, disons américaine
- DK
: Impossible.
- AIP
: Et cependant, n'est-ce pas ce qui est en train d'arriver pour la langue,
avec la généralisation de l'anglais ?
- DK
: Oui, mais je pense qu'il est important que nous ayons une espèce
de langage véhiculaire, un espéranto. C'est ce qui se passe
pour l'anglais. Mais pensons à la tour de Babel. Tout le genre
humain parlait alors la même langue. Dieu s'en est offensé,
et il a créé la division des langues, comme punition, ce
qui a produit la richesse des langues. Il y a donc toujours cette dialectique
: la punition a eu un effet positif, mais c'est cette diversité
qui a provoqué la guerre.
- AIP
: J'aimerais maintenant que nous puissions en venir à un autre
débat : celui de l'écriture, et particulièrement
de l'opposition entre écriture alphabétique et écriture
idéographique, et des rapports de cette question avec la musique.
-DK :
Oui, mais ce sera pour une autre fois.
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