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Culture, Science et Technique

 

Nature et Artifice

Antoine Danchin


La diversité des formes de la nature, si l'on écarte celles qui ne dérivent pas de la vie, est loin d'être infinie. Elle résulte de multiples règles, qui tendent à répandre les propriétés générales des solides de notre espace euclidien (tétraèdre, cube, octaèdre, dodecaèdre, icosaèdre) ou celles de structures plus compliquées, obéissant à une règle de conservation générale de la forme, indépendamment de l'échelle à laquelle on étudie l'objet : ces objets ont été appelés fractals par Benoît Mandelbrodt. C'est pourquoi, généralement, isoler simplement un fragment de roc ou de sol suffit à dire s'il a été le témoin de la vie : la vie apparaît toujours comme résultat de quelque artefact. En analysant des météorites supposées provenir de la planète Mars, des chercheurs de la Nasa découvrirent des formes tubulaires, et tentèrent de persuader le monde qu'ils s'agissait de la marque de la vie sur Mars. On observa cependant bientôt que les argiles, en l'absence de toute forme de vie, sont capables non seulement d'engendrer des structures arborescentes, mais aussi des tubes et des sphérules, qui, en effet, peuvent avoir quelque resemblance avec des entités dotées de vie. Néanmoins par leur régularité, et les limitations de leurs formes, elles sont loin d'avoir l'incroyable inventivité des formes vivantes.

Ainsi, pour le biologiste, la vie se distingue immédiatement de ce qui n'est pas vivant, parce que, même sous forme fossile, elle manifeste quelque arbitraire, quelque propriété inventive, que les lois habituelles de la physique ne conféreraient pas volontiers aux choses. Pour l'homme de la rue, au moins dans les civilisations occidentales d'aujourd'hui, le concept de nature contient une sorte de vitalisme : on dit souvent qu'un paysage purement minéral est mort, funèbre, impitoyable ; et ce qui est perçu comme naturel doit avoir en soi quelque étincelle de vie. Un médicament chimique, obtenu par un procédé industriel, est perçu comme artificiel, alors que la même molécule, isolée d'une plante ou d'un animal serait naturelle. Pourtant, toutes les civilisations reposent sur une vue tout à fait opposée de la nature. Chacune a entrepris de séparer l'homme de la nature et de caractériser sa spécificité - même si, ou peut-être parce qu'il se reconnaît comme un animal, par le fait qu'il domine la nature, et que les règles qu'il a créées sont étrangères aux règles de celle-ci. Même la sorcellerie, quand elle utilisait des produits naturels, leur attribuait quelque sorte d'essence qui permettait à ceux qui en contrôlaient la production de faire la différence entre l'inhumaine nature, et l'humanité. Une pratique comme celle de l'ordalie était censée illustrer de façon exemplaire le contrôle de l'homme sur la nature - au moins pour ceux qui étaient purs des péchés contre les règles normales de la société, y compris le respect de la nature elle-même. Dans les civilisations traditionnelles, par conséquent, il a fallu que l'homme apprivoise la nature et la domestique. Elle manifestait toutes sortes de propriétés dangereuses, et l'homme avait à exercer son contrôle au moyen de pratiques sociales appropriées. Dans le même temps cependant, la nature était supposée très fragile, et l'on devait la protéger contre l'intrusion invasive de l'homme. Ces pratiques, mettant en évidence le caractère positif (et dangereux) des artefacts construits par l'homme, étaient au cœur de la société, et fondaient les relations entre ses membres. Pourtant, récemment, avec la mise en question permanente de l'arbitraire des règles sociales, mises en parallèle avec l'accent placé sur l'ego, la place de la nature dans l'imaginaire des Occidentaux s'est inversée. Je vais passer en revue ici quelques-unes des importantes conséquences de ce déplacement.
Il n'est pas possible dans ce bref article de discuter de l'origine de ce déplacement, qui a inversé les positions relatives de la nature et de l'artifice, mais je vais illustrer comment cela a dangereusement orienté la pensée cachée de l'Occident, menant aux habitudes à l'origine de la propagation de ce qui peut être tenu pour de dangereuses maladies, et tout aussi bien de dangereuses idées.

La nature de l'Homme

L'homme est la mesure de toutes choses. Dès qu'il naît - et même avant - un enfant commence à s'enraciner au sein d'une civilisation, pratiquant un langage donné, et toutes sortes de coutumes. Le postulat initial pour chacun, par conséquent, n'est pas la question de l'origine de ce langage ou de ces coutumes, mais bien de les adopter, en les prenant comme données de fait. Longtemps, la tâche principale de toute société fut de persuader chacun de ses membres que la place qu'il occupait était la seule possible, et que cela lui dictait son comportement, et sa vision du cours des choses. Pourtant, au moment du passage de l'enfance à l'âge adulte, chacun devait brusquement apprendre que sa société n'était pas la seule au monde. (Pour les Occidentaux, cela se résumait souvent à la déception d'apprendre que le père Noël n'existe pas, mais combien sont partis en chantant à la guerre de 14 ?). D'autres sociétés existent, avec d'autres pratiques, d'autre langues, d'autres habitudes, et d'autres vues sur le monde. La fonction profonde des rites d'initiation (réellement comprise que par une très petite minorité de ceux qui ont dû les subir) était de permettre à l'individu de comprendre et d'accepter que les pratiques sociales ne sont que des artefacts, et que s'il était né ailleurs, il se serait comporté différemment et aurait eu d'autres croyances. Jusque-là, pas de problèmes particuliers. Ainsi, un continent comme l'Afrique sub-saharienne avait-il été un vrai laboratoire d'expérimentation sociale, où toutes sortes de structures sociales pouvaient être essayées, et confrontées à des centaines de comportements et de langages. Un trait cependant commun à ces civilisations très diverses : l'homme, la nature de l'humanité y étaient définis par des pratiques sociales spécifiques, et le rôle de l'initiation y était précisément de permettre à l'individu de devenir un membre à part entière de l'humanité, parce qu'il acceptait, bien que et parce que ce sont des artefacts, code, langage et règles de sa société. Ainsi, la définition de l'humanité est-elle liée à l'acceptation du fait que chaque individu doit avoir et respecter des règles arbitraires. L'humanité est définie par ses pratiques sociales, le fait qu'elles sont héritées, un langage et des codes sociaux, et qu'elles appartiennent en conséquence à un domaine entièrement étranger à la nature.

Bien sûr, ce comportement s'est répandu dans le monde, à l'Ouest et à l'Est, au Nord et au Sud, de la même manière. Mais parmi les différentes civilisations qui occupent la Terre, certaines ont eu la prétention de porter avec elles, et de transmettre, une sorte de vérité universelle, qu'elles veulent, par conséquent, communiquer au reste du monde, afin de permettre à tous les hommes de faire partie de l'humanité. Cet article n'entend pas discuter cette observation, ni les raisons qui se trouvent à son origine (les religions monothéistes et la science jouent là un rôle majeur). Il suffit d'observer que, en parallèle avec toutes sortes de raisons justifiant l'existence d'un comportement universel (qui, incidemment, n'est pas le même dans tous les pays occidentaux : l'universalisme du communisme est clairement distinct de la démocratie à l'américaine), l'humanité de l'homme s'est déplacée d'une définition sociale (ce qui me fait membre de l'humanité est que j'appartiens à cette société particulière), à une définition universelle envahissante, celle de l'individu, de l'ego (ce qui me fait membre de l'humanité est juste moi, un individu, avec mes valeurs - en fait, une valeur principale, mesurée par le pouvoir de la vénalité, de ce qui peut être acheté). Ce déplacement des valeurs, des valeurs sociales vers les valeurs de l'égoïsme le plus primaire, est apparu dans un contexte où la répartition des hommes dans la campagne était partout remplacée par leur concentration locale énorme, en raison de l'urbanisation effrénée.

Dans ce contexte, l'idée même de liberté prend un aspect bien étrange. Elle recule au stade antérieur à la constitution des sociétés humaines. La liberté est maintenant très semblable à la vieille loi du plus fort, dans un contexte où la présence décroissante des règles sociales crée de plus en plus souvent des comportements collectifs automatiques. Cela peut sembler paradoxal, mais il n'en est rien : des automates individuels, qui ne font que reconnaître les automates qui leur sont contigus, exhibent facilement des comportements collectifs automatiques. Je me souviens très bien des publicités affichées dans le métro parisien quand la Chine commençait à s'ouvrir au monde occidental. Ces affiches vantaient les blue jeans, et la publicité, représentant des Asiatiques, disait, " maintenant que nous sommes libres de faire ce que nous voulons, nous allons pouvoir acheter ce type de pantalons "… Remarquons que cette publicité parlait explicitement de la liberté et du comportement individuel : mais il est hélas clair, bien sûr, que l'esclavage et un comportement collectif automatisé (l'exact opposé de la liberté) étaient au bout du chemin, puisque le dessein ultime des faiseurs de profit était là d'avoir un milliard de Chinois portant tous, chacun se croyant pourtant libre et unique, le même type de pantalons ! Et de fait, tous ceux qui voyagent de par le monde aujourd'hui ne trouvent guère de lieu où l'on ne remarque hommes et femmes portant le même type sordide de vêtement bleuâtre, d'une triste et sale uniformité, témoignant de la reconstitution de l'esclavage au nom de la liberté (et ce sont les mêmes, naturellement, qui parlaient avec horreur du costume Mao). Cela met en évidence le déplacement du pouvoir depuis une structure sociale construite sur des siècles de réflexions et de pratiques, vers une poignée de faiseurs de profit : ce qui est dit pour les pantalons peut l'être tout aussi bien pour les voitures, postes de télévision, rythmes faits de bruits désespérement pauvres et stéréotypés, et tout à l'avenant. À ce point, il serait intéressant d'explorer les significations nouvelles de ce qui définit aujourd'hui l'humanité.

La nature et l'artifice

Le paragraphe précédent situe l'action. Il faut donc replacer le nouveau concept de nature qui envahit les civilisations occidentales dans le contexte d'une urbanisation féroce, de l'envahissement ubiquiste de l'ego, et d'un comportement collectif automatique et inconscient. Les villes ne sont pleines que d'artefacts humains, faites de maisons, de rues, de voitures, de lumières… De temps en temps, un arbre, mais élagué en une forme artificielle, un jardin, mais emprisonné derrière des grilles, des oiseaux, mais d'habitude d'un nombre d'espèces très limité. À la périphérie des villes, de vilains panneaux publicitaires défigurent le paysage, formé des mêmes maisons sans aucun charme qui se retrouvent partout ; et avec la révolution verte, d'immenses champs de maïs ou de blé, incroyablement uniformes, sans insectes, sans coquelicots, et sans bleuets. La nature elle-même apparaît (et est) artificielle. Même sur la place du marché, les fruits sont calibrés, sans taches et sans formes biscornues. Les années passent, le nombre des espèces dimininue, pour être remplacées par des fruits standardisés venant d'autres régions et d'autres climats, les mêmes pendant toute l'année. Avec la lumière artificielle, le chauffage ou l'air-conditionné l'idée même de saison disparaît peu à peu.

Soudain, la nature, que les sociétés humaines avaient dû apprivoiser, protéger et craindre, ou tout au moins garder à distance parce qu'elle contenait toutes les forces obscures que l'homme ne pouvait aisément dominer, devient un souvenir agréable, pour lequel nous éprouvons une certaine nostalgie. Dans une société où chacun fait (ou essaye de faire) ce qui lui plaît, sans restrictions, et, maintenant, avec l'aide pleine et entière de nouvelles lois, la nature est juste un souvenir. Et au lieu de percevoir l'immensité de notre ignorance et de ressentir une admiration presque religieuse devant ses merveilles, comme c'était le cas dans les sociétés antérieures, la nature a régressé vers une sorte de théâtre, que nous regardons dans les zoos ou sur l'écran de la télévision. Ce qui est naturel est ce qui ne nous surprend pas, ce qui nous est familier : les substances et couleurs animales, les plantes, oui, mais seulement indirectement, les microbes encore : l'hygiène est très récente. Nous regrettons la nature, nous n'en avons plus peur. Et c'est vrai, il n'y a maintenant plus aucun endroit du monde où nous n'ayons pas un accès facile, sauf peut-être les plus glacés. Même le Sahara, avec sa magie, est chaque année défiguré par la pratique incroyablement laide des courses automobiles ou de motocyclettes, qui laissent de répugnantes cicatrices pour des siècles, voire des millénaires.
Les sociétés humaines avaient l'habitude de partager le monde avec des forces contrôlées par des rites et des pratiques ; et celles de la nature, terrifiantes et fragiles, plaçaient l'homme à sa minuscule place dans l'univers. Maintenant, l'ego infantile et tout-puissant a entièrement recréé le monde à son ignorante image. Voici quelques exemples des conséquences de cette récente attitude des sociétés occidentales.

Quelques exemples

Au cours de récentes années, de nombreuses maladies ont (re)fait surface en dépit (ou peut être en raison) du pouvoir de l'homme sur la nature. L'épidémie de sida est exemplaire à cette égard. Cette épidémie est très liée au défaut de notre compréhension du danger que représentent les substances dérivées de l'homme, en particulier du sang (même la peur aurait donné un peu plus de clairvoyance). D'évidence le sida, si l'on ne tient pas compte de son contexte social, est une maladie très peu contagieuse. C'est une maladie qui n'aurait jamais dû se répandre comme elle l'a fait. Son épidémiologie est essentiellement sociale. C'est une maladie, enfin, qui illustre jusque dans ses ultimes conséquences, le devenir de la désintégration des liens sociaux, et de leur remplacement par les règles infantiles de l'ego. Clairement, les pratiques sociales mettant le sang en jeu, soit directement (transfusions, aiguilles, scarifications, tout type de violence physique) ou indirectment (maladies associées) ont répandu le virus comme le feu. De fait, l'origine du sida se trouve simplement dans des pratiques de boucherie pour la préparation de singes destinés à la consommation humaine. Le sang d'animaux infectés a contaminé des bouchers, probablement en Afrique centrale, et ensuite la maladie s'est répandue au travers des contacts humains. Il est probable que la maladie était depuis longtemps présente dans les populations humaines. Mais la rigidité des structures sociales était telle qu'elle est restée fortement compartimentée et que très peu de gens étaient atteints. À partir de l'Afrique, le virus est arrivé en Amérique, où l'absence de structures sociales - ou, plutôt, la prévalence d'une structure sociale favorisant le comportement individuel plutôt que n'importe quelle contrainte de groupe - l'a conduit à se répandre partout dans le monde. En Afrique, parce que le contact avec les cultures occidentales en parallèle avec une urbanisation incontrôlée ont détruit les barrières qui existaient contre sa propagation, le virus a commencé à envahir des populations qui, il n'y a pas si longtemps, étaient restées protégées contre ses dangers.

On peut considérer cet exemple comme un cas extrême, et sans rapport avec ce à quoi nous allons bientôt devoir faire face. La raison pour laquelle j'ai choisi cette illustration est précisément le fait que le sida est l'une des premières pestes avec laquelle il nous faudra continuer à vivre, justement parce que nous avons à la fois détruit les structures sociales élaborées qui servaient à organiser le comportement des populations humaines, et avons remplacé leur nécessaire essence artificielle par un concept tacite de nature contenant de très dangereuses perspectives. Le culte de l'ego, avec son corollaire dans l'accent mis sur le plaisir immédiat va bien avec l'idéal infantile du retour à l'état de nature. Mais cette nature-là est imaginaire, et voilà ce qui est dangereux.

Le combat entre l'ego universellement répandu et le bien public est ce que nous allons malheureusement constater au cours des années qui viennent, en particulier dans le domaine de la santé. Et cela va avoir des conséquences dramatiques. Il devrait être évident pour des raisons morales (cela peut se comprendre, à condition bien sûr, d'avoir des valeurs morales différant de la valeur vénale de toutes choses, grâce au nouveau Dieu (l'argent, pour mon plaisir), mais je crains que l'idée même de nécessité d'un comportement moral soit quasiment périmée en Occident. Le qualificatif de " politiquement correct ", d'" éthique ", est précisément utilisé parce que le mot moral, est aujourd'hui perçu comme presque obscène…
Prenons un exemple qui devrait bientôt devenir matière d'un débat public (bien d'autres exemples semblables pourraient être choisis). L'espérance de vie des êtres humains est en croissance presque partout. En conséquence, le nombre des personnes âgées malades augmente rapidement. Parmi les maladies qui, du point de vue technique, pourraient être guéries, beaucoup demanderaient le remplacement d'organes malades (reins, foie, coeur) par des organes sains. Jusqu'à présent, les organes de remplacement provenaient surtout du décès de personnes jeunes, souvent tuées dans des accidents de voiture (les cyniques pourraient voir là une bonne raison de ne pas combattre trop fortement les accidents dus à ces dangereuses machines). Mais naturellement, le besoin d'organes frais est plus important, et il pourrait être utile d'avoir d'autres moyens d'obtenir des organes sains. La xénotransplantation (usage pour les humains d'organes animaux) est une alternative intéressante, mais dans ce cas, le rejet du greffon est particulièrement fort. C'est pourquoi, des chercheurs ont proposé d'humaniser des animaux (cochons ou singes), par l'obtention d'animaux transgéniques qui, entre autres modifications, auraient des marqueurs d'histocompatibilité (antigènes présents à la surface de l'épithélium des organes destinés à être transplantés) identiques à ceux des humains. La pression pour la production de ces animaux est la conséquence directe de l'intérêt des patients pris individuellement. Bien sûr, il y a aussi un très grand intérêt en termes de valeur vénale (pour les compagnies produisant les animaux, et les chirurgiens pratiquant la greffe). C'est pourquoi, on n'a que très peu réfléchi aux conséquences possibles d'une pratique de ce genre, surtout si elle devenait répandue.

Le problème est justement liée à notre perception actuelle de la nature. Les singes et même les cochons sont des mammifères très semblables aux êtres humains. C'est pourquoi, leurs organes pourraient aisément s'échanger avec les nôtres. C'est pourquoi aussi, la pratique proposée semble si naturelle, et, par conséquent, si urgente à réaliser. Eh bien, voilà précisément la raison pour laquelle une telle pratique, sans doute utile du point de vue de l'ego d'un patient, pourrait être extrêmement dangereuse pour la société. Les mammifères abritent dans leurs cellules de nombreux virus. Ceux-ci, de la même manière que ceux causant maintes maladies de l'enfant, entraînent habituellement une forme atténuée de l'infection pour l'animal-hôte normal. Ils sont adaptés, atténués dans leurs hôtes normaux. Au contraire, quand ils sont déplacés de leurs hôtes vers les humains, leur probabilité de donner naissance à des agents fortement infectieux, ou à des virus aux propriétés cryptiques, comme celles du virus de l'immunodéficience humaine (VIH), est élevée. Produire des patients porteurs d'organes bourrés de rétrovirus pendant de nombreuses années augmenterait ce risque de façon immense, et accroîterait fortement la probablilité de recombination entre le virus animal et les rétrovirus normaux de l'hôte. Cela créerait un nouveau champ expérimental pour les virus pathogènes, leur permettant l'exploration de l'envahissement des populations humaines.

Si le lecteur n'est pas convaincu de ce danger, et pense uniquement en termes de bénéfice évident pour le patient qui subit la greffe, en termes d'espérance de vie, il devrait se demander s'il y a des indications que ce risque existe. Je viens de décrire l'origine probable du virus du sida dans la consommation de viande de singe. Avons-nous des indications que la boucherie des animaux domestiques pourrait aussi être source de maladies ? La réponse est malheureusement positive. Mais nos gouvernements hésitent à proposer des études qui pourraient révéler ce fait, pour bien des raisons, y compris de savoir comment ils auraient à réguler l'abattage et la boucherie, d'abord en protégeant les travailleurs de ces métiers, et ensuite en analysant les conséquences de la production de viande. Naturellement, le contact direct avec le sang frais est dangereux, et le danger décroît quand on passe de l'homme à des animaux de moins en moins semblables à l'homme ; c'est le plus fort avec les singes, mais certainment assez élevé avec le bétail.

Un comportement rationnel serait, par conséquent, de prendre en considération les propriétés probablement dangereuses de la nature en raison inverse de la parenté qui nous associe à l'espèce considérée. Ainsi, les plantes seraient dangereuses de façon beaucoup moins critique que les animaux (bien que l'existence des poisons démontre que la co-évolution entre plantes et animaux herbivores a parfois favorisé les plantes capables d'écarter les herbivores, en émettant des molécules répulsives, en synthétisant des poisons, ou bien en formant des épines aiguës). Pour cette raison, il apparaît clairement que la peur des plantes génétiquement modifiées (au moins quand elles ne portent pas de gènes animaux) est infondée. C'est particulièrement vrai quand on observe que les techniques de thérapie génique, ou xénotransplantation, sont perçues comme des avancées sans danger : il y a une relation inverse entre le réalité du danger et la perception humaine de ce même danger. Et cette relation inverse est parallèle avec la perception humaine du degré de familiarité avec la nature présente dans l'objet.

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Il est probablement trop tôt pour savoir ce qui est en train d'arriver à nos sociétés contemporaines, mais on peut se demander si le profond changement sémantique de l'idée principale de la différence entre ce qui est spécifiquement humain et ce qui est artificiel (les coutumes et les pratiques des sociétés humaines sont faites pour déplacer l'homme de son contexte naturel, pour lui conférer une valeur intrinsèque) vers l'idée que le seul comportement de l'individu peut être accepté comme naturel, n'est pas la cause principale de la disparition des barrières qui ont longtemps maintenu à l'écart des virus comme le HIV. À la vérité, l'accent mis par les sociétés occidentales actuelles sur la nature, avec son corollaire " la nature est ce que je veux ", est une considérable régression par rapport aux lents progrès accomplis par les sociétés depuis qu'elles ont commencé à exister.

La nature de la liberté est différente suivant qu'on la considère du point de vue de l'individu (typique du concept américain de liberté), ou de celui de la société. Le concept de démocratie, démocratie de la cité, né en Grèce, est très différent de la démocratie des individus, dangereux modèle en train d'envahir le monde, même dans ses lieux les plus reculés. L'attribution erronée de la place de la nature vis-à-vis de l'humanité qui en résulte aura des conséquences dramatiques. Malheureusement, bien que cela soit tout à fait visible, personne n'a assez de pouvoir de persuasion pour changer le cours de l'histoire, et une nouvelle humanité n'émergera sans doute qu'après de terribles bouleversements.