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La seule bonne façon de faire de la science ?
Mike
J.E. Cooley
Pour moi,
l'an 2001 a signifié non seulement la fin du XXe siècle
et le début du XXIe, mais encore la fin du millénaire le
plus extraordinaire de l'histoire humaine. Dans une perspective européenne,
ce millénaire a vu le déclin du féodalisme et le
développement des villes-États, l'émergence de la
forme cartésienne de la science et de la technique, et le remplacement
progressif de la religion par la science comme moteur de l'évolution
de la société.
Une foi présomptueuse dans la science et le changement technique
qui l'accompagne s'est imposée. J'emploie "foi" à
dessein. C'est le mot juste dans ce contexte, car ses propagateurs témoignent
à l'envi du type de zèle missionnaire qui caractérisait
les convertis des anciennes religions. La science est, par elle-même,
une terre beaucoup trop ingrate et aride pour accueillir les délicates
racines de nos diverses cultures et de notre humanité.
Notre science et notre technique semblent nous avoir conféré
une domination sur la planète et la nature même. En fait,
il apparaît que nous sommes, dans l'histoire connue, la première
génération de la seule espèce à disposer du
pouvoir de se détruire elle-même et de détruire la
planète. C'est un pouvoir terrible, qui nous donne une responsabilité
à laquelle notre culture, notre éducation et notre politique
nous préparent mal. Nous sommes devenus beaucoup trop savants pour
pouvoir survivre très longtemps si nous ne devenons pas plus sages.
Les deux
faces de la science
D'un côté,
notre progrès semble spectaculaire, étourdissant. Au cours
du siècle écoulé, nous avons appris à voler,
nous avons tué quarante millions d'hommes en une seule guerre,
qualifié Jackson Pollock de grand artiste, et joué au golf
sur la Lune. On peut dire que la science et la technique ont fait de nous
l'espèce dotée de la plus forte mobilité ascendante.
Pourtant, à aucun moment sans doute de l'histoire humaine, il n'y
a eu plus de gens se sentant aliénés et menacés par
l'univers technocratique. Ceci est dû en partie au fait que notre
progrès est une arme à double tranchant. En examinant le
millénaire écoulé, nous constatons qu'il a produit
la beauté de Venise mais également l'horreur de Tchernobyl,
la thérapie des rayons X mais aussi l'anéantissement de
Hiroshima. Le progrès offre certes, dans les supermarchés,
une gamme étourdissante de marchandises, du moins à ceux
qui en ont les moyens, mais, dans nos pays techniquement avancés,
des millions de gens ont peur de la salmonellose, de l'encéphalite
spongiforme bovine et de diverses contaminations par des bactéries
comme E-coli. L'eau qui coule de nos robinets n'est pas toujours saine.
Parallèlement, nous sommes capables, au moyen d'ordinateurs et
de l'intelligence artificielle d'animer des robots, tout en restant souvent
de minables servants passifs de nos machines.
À l'orée du XXIe siècle, il nous faut acquérir
la capacité d'appréhender cette double nature de notre science
et de notre technique : trier les processus favorables pour nous appuyer
sur eux, et identifier ceux qui sont nuisibles, afin de les minimiser
et de les marginaliser. Pour effectuer ce tri, nous devons procéder
à un réexamen du processus scientifique lui-même.
La science, selon ses propres termes du moins, monopolise la notion de
rationnel et serait donc censée s'opposer à l'irrationalité
et à la superstition. En fait, la science en est venue à
se présenter comme le moyen nous permettant d'exorciser l'irrationalité.
La révolution copernicienne a détruit le modèle d'univers
centré sur la Terre, et Darwin a rendu caduques les idées
anciennes sur la création de la vie et de l'humanité. Vue
sous cet angle, la science semblait une connaissance décisive,
permettant de libérer l'humanité de son asservissement à
la superstition (élaborée en système religieux),
appui idéologique essentiel de l'ordre social ancien.
Les années récentes ont vu une assez nette remise en cause
de cette interprétation plutôt mécaniste. On a pris
conscience du poids idéologique que porte la science en son sein
et mis en doute sa neutralité. Au-delà d'une analyse de
la science en termes de bon usage ou d'abus, cette remise en question
atteint le processus scientifique lui-même.
Les sciences sociales ont montré que la science développée
dans une société donnée en reflète les normes
et l'idéologie. Elle cesse d'être considérée
comme autonome, pour devenir élément d'un système
complexe, les présupposés idéologiques intériorisés
contribuant à déterminer jusqu'aux conceptions et théories
expérimentales des scientifiques.
Il est utile de se rappeler que la science et la technique, telles que
nous les connaissons, se sont développées dans la tradition
judéo-chrétienne et le cadre de religions fondées
sur le monothéisme ; elles font de l'homme une sorte de dieu, au-dessus
du reste de la création. S'il n'y a qu'un seul Dieu, il n'est peut-être
pas surprenant que nous recherchions la " seule bonne façon
" (the one best way) de comprendre et de traiter le monde.
Le modèle
technocratique et ses origines
Une partie
du problème résulte de la façon dont nous abordons
les méthodes scientifiques. Pour être considérée
comme scientifique, une méthode doit avoir les trois caractéristiques
prédominantes des sciences physiques : prévisibles, reproductibles
et quantifiables. Par définition, sont exclus l'intuition, le jugement
subjectif, le savoir implicite, l'interprétation et les rêves
- toutes qualités spécifiquement humaines. En fait, peu
de choses, dans le monde réel, se conforment à ces trois
caractéristiques, le temps qu'il fait étant un contre-exemple
spectaculaire.
La première caractéristique des sciences physiques - la
prévisibilité - peut être vue comme une tentative
de se protéger d'événements inattendus, de catastrophes
naturelles, s'inscrivant dans le désir de réduire l'incertitude.
Les systèmes de contrôle permettent de déterminer
un résultat avec une forte probabilité quand on en fixe
les données. C'est là une caractéristique centrale
du modèle de l'usine et du taylorisme. Taylor lui-même expliquait
ainsi sa méthode : " Dans mon système, on dit précisément
à l'ouvrier ce qu'il doit faire et comment il doit le faire. Toute
modification qu'il apporte aux instructions données est fatale
à la réussite de l'opération. "1
Ce modèle technocratique a envahi toute la société
industrielle. Il existe même un modèle informatisé
applicable aux universités vues comme des " unités
de production " : les étudiants y sont tenus pour des marchandises,
les examens, des procédures de contrôle de qualité,
la délivrance des diplômes, la sortie du produit et les professeurs,
des agents de production, modèle qui utilise un algorithme d'évaluation
de performance de Frank-Wolfe.2
On peut y voir le résultat inévitable d'une évolution
historique qui a produit une méthode scientifique liée à
des systèmes fondés sur une règle et vu le développement
de calculs de convergence conduisant à la seule bonne façon
de faire. On peut également trouver certaines des racines de cette
évolution dans la recherche de Leibniz d'un langage exact.3
Dreyfus situe l'origine première du problème dans l'utilisation
de la logique et de la géométrie par les anciens Grecs,
et dans l'idée que tout raisonnement peut être réduit
à une sorte de calcul. Selon lui, les débuts de l'intelligence
artificielle sont probablement à situer aux environs de 450 av.
J.-C., lorsque Socrate a affirmé son souci d'établir une
norme morale. Il précise que Platon a généralisé
cette préoccupation en appelant à une épistémologie
où toute connaissance doit être articulée en termes
explicites, pouvant être compris et appliqués par n'importe
qui ; un savoir-faire impossible à énoncer en termes explicites
est, dans cette optique, non un savoir, mais une croyance.
Dreyfus évoque la tradition platonicienne où sont exclus
du savoir, par exemple, les cuisiniers procédant selon leurs goûts
et les poètes écrivant sous l'effet d'une inspiration. Ce
qu'ils font n'implique pas de compréhension et ne peut être
compris. De façon plus générale, ce qui ne peut être
énoncé explicitement en instructions précises - tous
les domaines de la pensée qui nécessitent talent, intuition,
ou sens de la tradition - est réduit à une sorte de tâtonnement
arbitraire.4 Une longue et complexe évolution historique a ainsi
conduit le savoir propositionnel à prendre le pas sur le savoir
implicite, et à la séparation entre la pensée et
l'action.
La main et
le cerveau
Au XVIe siècle,
le mot " concevoir " ou ses équivalents sont apparus
dans la plupart des langues européennes. Cette apparition a coïncidé
avec le besoin de décrire cette activité professionnelle
distincte qu'est la conception. Ce n'est pas que la conception ait été
alors une activité nouvelle, mais elle se séparait désormais
de l'activité productive d'ensemble et était reconnue comme
une activité à part entière. Elle était d'ailleurs
vue comme plus scientifique et d'un plus haut niveau que l'activité
productive sur le tas. On peut dire que s'est effectuée alors une
séparation entre cerveau et main, travail intellectuel et labeur
manuel, aspect conceptuel du travail et ensemble de l'ouvrage. Mais surtout,
cela a signifié que la conception se séparait de l'action.
Progressivement, les dessins donnant une idée générale
de ce qui devait être construit, et qui véhiculaient l'idée
d'un but, se sont trouvés remplacés par des plans cotés,
des instructions exactes de construction et des procédures d'assemblage.
Cette évolution a conduit à une déqualification des
maîtres-d'uvre et limité leur latitude d'interprétation
et d'improvisation. Le savoir-faire pratique a été de plus
en plus subordonné au savoir théorique plus exact de ceux
qui avaient eu la formation idoine. Le savoir-faire concret tiré
de l'expérience, l'intuition et le sens du toucher allaient être
subordonnés aux formes de connaissance plus abstraites et théoriques,
et de plus en plus remplacés par elles. Loin d'aller dans le sens
d'une symbiose entre théorie et pratique, on s'engageait dans la
voie de la disparition de la tradition, hautement innovante et productive
de l'artisanat. Léonard de Vinci est le témoin de cette
évolution : " Ils diront que n'ayant pas eu la formation voulue,
je ne parlerai pas correctement de ce que je souhaite élucider.
Mais ils ne savent pas que mes sujets seront mieux illustrés par
l'expérience que par davantage de mots. L'expérience a été
la maîtresse de tous ceux qui ont bien écrit et c'est donc
comme à une maîtresse que je me référerai à
elle dans tous les cas. "5
Jusque-là, les artisans avaient des instruments de travail au moyen
desquels ils obtenaient des formes conceptuelles ou mathématiques.
Par exemple, ils avaient des règles sinusoïdales pour construire
des angles complexes, des planimètres pour l'intégration
pratique de surfaces, et des outils pour développer des formes
paraboliques. Dürer avait perçu le potentiel que représentait
l'élaboration de formes et de procédures de calcul qui préserveraient
l'unité de la main et du cerveau.6 Mais (hélas), cette voie
ne fut pas suivie. Du coup, les aspects subjectifs, intuitifs, de nos
capacités se sont trouvés ignorés, voire supprimés
dans de nombreux domaines de l'effort humain, notamment dans la science
et l'ingénierie. Rosenbrock, le fameux spécialiste des systèmes
de contrôle, a écrit : " Ma conclusion est que l'ingéniérie
est un art plutôt qu'une science, et en disant ceci, je lui donne
un statut supérieur et non pas inférieur. "7
En outre, on allait ignorer la dimension implicite du savoir, ces connaissances
qui, selon Polanyi, sont " des choses que nous savons mais que nous
ne pouvons exprimer ".8 La signification globale de ce savoir implicite
a été décrite de façon intéressante
par Alan Janik : " Ceux qui ont des problèmes avec le concept
de savoir implicite ont tendance à identifier toute connaissance
avec la science et à considérer que, en tant que mode non
scientifique de connaissance, le savoir implicite ne peut être que
déficient. Mais c'est totalement erroné. En fait, le type
de connaissance qui est normalement qualifié de scientifique se
fonde sur le savoir implicite, comme l'a toujours souligné Michael
Polanyi. "9
Vers de nouveaux
modèles
Le lecteur
peut ici, légitimement, se demander où tout ceci nous mène
: à constater que l'on dispose de preuves, de plus en plus nombreuses
et venant de multiples horizons, que le paradigme scientifique n'est pas
dépourvu de graves défauts. En outre, si nous ne résolvons
pas ces problèmes de façon constructive, l'ampleur et la
vitesse des changements en cours sont susceptibles de provoquer des dommages
irréversibles sur les plans tant culturel que matériel,
tels les dommages causés aux systèmes écologiques
et la destruction en cours de la flore et de la faune terrestres. La science
semble si englobante, cohérente et efficace à court terme,
que ses critiques sont facilement réduits au silence par la simple
question : " Connaissez-vous quelque chose de mieux ? " Certes,
la vraie faiblesse de la critique, c'est l'absence d'alternatives, si
petites, si embryonnaires soient-elles.
De façon surprenante, c'est du domaine improbable de l'ingéniérie
de production et des systèmes de contrôle que nous vient
la proposition d'une autre voie. Au début des années 80,
les chefs d'entreprises les plus perspicaces ont pris conscience que l'on
allait vers une ère d'innovation permanente, où, pour réussir,
il serait essentiel de libérer la créativité, l'ingéniosité
et la motivation du personnel, atout le plus précieux des entreprises.
Un groupe d'ingénieurs, de scientifiques, de philosophes et de
sociologues de l'industrie, a senti que le temps était venu de
démontrer, au moyen d'un projet, petit mais concret, que l'on pouvait
concevoir des systèmes qui valorisent et renforcent la dimension
créative, intuitive, fondée sur le talent et l'ingéniosité
humaine. Cela nécessitait la remise en cause certaines des hypothèses
de la méthode scientifique et la conception d'un système
centré sur l'homme.10,11
Dans le cadre du programme ESPRIT, la Commission européenne a accepté
de soutenir le projet 1217, destiné à concevoir et construire
un système de fabrication avancé devant, pour l'essentiel,
créer une symbiose entre l'homme et la machine : l'homme serait
chargé des jugements qualitatifs, subjectifs, et le système,
des aspects quantitatifs. Au lieu d'accepter que l'homme soit dominé
par des systèmes basés sur les règles et les faits
du domaine, on développerait une future technologie émancipatrice.
En pratique, cela signifiait promouvoir l'implication affective, l'engagement
et le savoir implicite de l'être humain, tandis que la machine n'aurait
qu'un rôle subordonné. Dans ce cadre, le système technologique
a été conceptualisé comme outil et non comme machine
(selon la distinction de Heidegger), ce qui va à l'encontre de
nombreux principes de la méthode scientifique. Notre science est
essentiellement fondée sur l'explication causale. Dans ce type
d'explication, on est conduit à la conclusion que l'homme est une
machine. Si c'était le cas, il vaudrait probablement mieux utiliser
une véritable machine qu'une prétendue ! En fait, ce sont
les caractéristiques nous différenciant de la machine qui
contribuent à notre ingéniosité et à notre
créativité.
Le professeur Rosenbrock, l'une des grandes figures impliquées
dans le projet ESPRIT, réfléchissait, depuis le début
des années 70, aux questions philosophiques et scientifiques soulevées
par ce projet et d'autres connexes. Il en a tiré un livre tout
à fait extraordinaire, l'une des uvres les plus importantes
sur la nature de la méthode scientifique.12 Il y remet en question
les hypothèses d'une science uniquement fondée sur les explications
causales et fait la démonstration de l'égale validité
d'une méthode basée sur le but. Il réexamine la théorie
du contrôle et la question de l'intégration d'objectifs humains
dans les machines, traite des équivalents mathématiques
et analyse les mythes de la causalité efficiente et de la causalité
finale. Enfin, il réexamine les mondes de la mécanique classique
et de la mécanique quantique, et la signification du principe de
Hamilton.
Les scientifiques, qui acceptent mal les critiques des philosophes ou
autres chercheurs n'appartenant pas à la tradition scientifique,
devraient prendre au sérieux ce livre écrit par un mathématicien
appliqué, éminent ingénieur de systèmes de
contrôle, membre distingué de la Royal Society. L'importance
de ce livre tient à ce qu'il donne une démonstration pratique
de la façon dont on peut récuser le mythe de " la seule
bonne façon de faire " et proposer des alternatives valides.
Au moment où la science et la technologie occidentales envahissent
tout grâce à la mondialisation des technologies de communication,
l'idée qu'il peut exister des façons différentes
et variées de comprendre et connaître le monde et d'interpréter
le progrès, nous offre un nouveau cadre de réflexion.
Des voies
à explorer
Dans ce cadre,
des pays de cultures très diverses peuvent explorer des formes
de science qui s'appuieraient sur la richesse de leur héritage
et de leur culture, au lieu d'accepter une subordination globale à
la science et la technique occidentales.
Il serait particulièrement intéressant et probablement fructueux
de réexaminer les traditions scientifiques et techniques des autres
grandes civilisations, comme celle de la Chine. L'uvre monumentale
de Needham sur la science et la civilisation de ce pays13 offre des vues
stimulantes dans plusieurs domaines, où une telle recherche pourrait
utilement commencer à parcourir les voies non explorées.
À ce moment de l'histoire où nous commençons à
comprendre la véritable signification de la biodiversité,
nous devons pouvoir saisir également celle de la diversité
culturelle et chercher les moyens de la valoriser au sein de la tradition
scientifique.
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