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Pour
un humanisme générique
Jean
Chesneaux
Le nouvel humanisme dont nous avons tant besoin doit être générique,
c'est-à-dire ouvert à l'ensemble du genre humain, et à
un double titre. Un, il doit prendre en compte la riche diversité
des acquis, des expériences, des cultures du genre humain, défini
comme totalité plurielle. Deux, il doit proposer des valeurs et
des repères dont pourra s'inspirer le genre humain défini
cette fois comme totalité solidaire, en vue d'affronter des périls
communs et avancer vers des espérances communes.
Poser en ces termes la question d'un humanisme générique
conduit à affirmer - une fois de plus - l'inscription des sociétés
humaines dans la réalité bidirectionnelle du temps. C'est
en amont du devenir humain que s'est instaurée cette situation
de pluralité culturelle, et c'est en aval que nous envisageons
tous ensemble un avenir commun.
L'Occident
n'a pas le monopole des traditions humanistes, et dans ce domaine, le
non-Occident n'arrive pas les mains vides... Les patrimoines culturels
des autres sociétés de la terre sont tout, sauf des curiosités
anthropologiques, des résidus exotiques. Dans leur altérité,
ces acquis peuvent enrichir nos propres modes de pensée, voire
nous inciter à remettre en cause notre confort intellectuel si
ethnocentriste. La diversité culturelle est une richesse au même
titre que la diversité naturelle, soit la biodiversité botanique
et zoologique. Ainsi, la philosophie chinoise du wu-wei (le non-agir taoïste)
n'a-t-elle rien d'une passivité peureuse et stérilisante.
Le wu-wei, c'est, au contraire, la prudence, la maîtrise de soi,
l'attente du moment favorable pour intervenir en fonction du dynamisme
interne des choses, des personnes et des situations. Il faut savoir laisser
mûrir tout cela, au lieu de le bloquer par un activisme prématuré.
Elles ne pourraient que gagner au wu-wei, nos sociétés stressées,
obsédées par l'horizon de l'immédiat et le fétichisme
de l'instantané technologique.
Nous sommes loin d'avoir seulement inventorié toutes les ressources
du patrimoine culturel du non-Occident. Songeons à la pratique
mélanésienne du consensus comme dépassement décisionnel
de positions divergentes. Au respect des personnes âgées
au Maghreb. À la force des solidarités familiales et sociales
en Afrique noire. À la culture amérindienne d'appartenance
réciproque entre nature et société, si éloignée
du trop fameux " maîtres et possesseurs de la nature ",
légué par un Descartes parfois mieux inspiré.
Mais pour que puisse s'engager un authentique " dialogue des cultures
" en vue d'élaborer les bases plurielles du nouvel humanisme,
il faut que soit déclarée obsolète et forclose la
rente de situation extrêmement rémunératrice dont
continue à bénéficier l'Occident dans le monde, et
qui survit aux élans expansionnistes des XVIe et XIXe siècles.
Cette rente de situation ne s'oppose pas seulement à des échanges
féconds entre l'Occident et le non-Occident. Elle représente
un obstacle majeur en vue de la construction d'un projet humaniste, c'est-à-dire
commun à l'ensemble de l'humanité.
Ce n'est
pas dans l'euphorie que nous entrons dans un nouveau siècle, un
nouveau millénaire. Nous vivons des temps de crise sévère,
avec l'environnement mondial durement frappé (et pas seulement
la couche d'ozone), avec la nouvelle pauvreté mondiale et les un
milliard et trois cent mille personnes - chiffre accablant - qui demeurent
en dessous du seuil de pauvreté absolue, avec le renouveau des
guerres et de la barbarie (et pas seulement dans les Balkans), avec les
périls médicaux transterrestres (et pas seulement le sida).
Face à tous ces périls, nous ne pouvons mettre en uvre
des projets d'envergure planétaire, comme l'eau potable pour tous,
que sur la base de principes eux aussi reconnus par tous. Ainsi, le respect
de la vie humaine, des conditions de vie décentes, les droits de
la femme, la sécurité à l'intérieur comme
au-delà des frontières, la sauvegarde de l'en-vironnement
naturel, les libertés politiques
Ces " nouveaux universaux ", ossature même d'un humanisme
générique, sont comme le reflet d'une culture planétaire
des périls, bien éloignée de l'avenir radieux dont
se berçaient et le défunt socialisme réel et les
projections non moins défuntes d'une technoscience qui se croyait
toute-puissante elle aussi. Notre humanisme veut défendre l'humanité,
et c'est déjà beaucoup...
Mais ces
principes, qui nous semblent élémentaires, sont récusés
dans maints secteurs du non-Occident, au nom d'un relativisme culturel
intransigeant. Droits de l'homme et respect de l'environnement ne seraient
que des particularités locales de l'expérience occidentale
: nous traîtons à notre guise nos intellectuels, nos arbres,
dit-on en Malaisie ou au Brésil personne ne peut nous faire la
leçon !
En réponse, il ne suffit plus d'invoquer une sorte de prétention
autolégitimante de l'Occident à détenir un magistère
universel. On nous reconnaît de moins en moins la faculté
de dicter au monde la vérité.
La vraie réponse ne peut se trouver que dans un désaveu
par l'Occident de tout ce que son passé a pu comporter de négatif
pour le reste du monde, et de la position dominante qu'il continue à
occuper. Telle est la condition de la crédibilités les apports
positifs de ce même Occident. Afin d'être reconnu par tous,
y compris dans ses composantes effectivement issues de l'histoire particulière
de l'Occident, un humanisme générique doit se désolidariser
de la séculaire domination occidentale dans le monde.
L'année
1992 offrait une belle occasion anniversaire d'un tel désaveu.
Car dans le sillage des caravelles de Colomb ont surgi deux immenses désastres
humanitaires : le génocide des Amérindiens et la traite
des Noirs, la seconde suppléant au premier. Mais l'Occident se
déroba, malgré les pressantes demandes formulées
en Amérique et en Afrique. On s'en tint à la creuse rhétorique
d'une rencontre culturelle de l'Ancien et du Nouveau Monde.
L'avenir compte davantage que le passé. À Seattle, en novembre
1999, prenant sur les appareils étatiques et sur les puissances
économiques une avance historique, des forces sociales très
diverses se sont retrouvées pour mettre en échec l'OMC.
Au-delà des cultures particulières dont se réclamait
chacun, au-delà des divergences entre Nord et Sud, tous s'inscrivaient
dans la même démarche : la défense des intérêts
communs de l'humanité contre les appétits des marchés.
Le nouvel humanisme ne se construit pas seulement à partir de référents
intellectuels et de concepts, si précieux soient-ils. S'il est
générique, c'est aussi qu'il procède du mouvement
actif de l'ensemble du genre humain, de ses initiatives communes, de ses
ripostes contre tant de périls nouveaux.
[article
paru dans Transversales n°61, janvier-février 2001]
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