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Les muses
de la science
Jean-Marc
Lévy-Leblond
À : 9MUSES@muses.org
DE : apollon.musagete@ mont-olympe.gov
OBJET : Muses de la science ?
Muses, mes neuf surs,
Voici la requête que m'adresse la Pythie.
>À : APOLLON.MUSAGETE@mont-olympe.gov
>De : PYTHIE@oracle.delphes.com
>Objet : Muses de la science ?
> Ô brillant Apollon,
> Frère et conducteur des Muses,
> Quel oracle rendrai-je en réponse à ces mortels qui
m'interrogent ainsi :
>>À : PYTHIE@oracle.delphes.com
>>De : MUSEE.SCIENCES@science-en-culture.edu
>>Objet : Muses de la science ?
>> Sombre Pythie,
>> Désirant que la science soit pour les humains une source
de sagesse
>> et d'illumination, nous souhaitons lui consacrer un édifice
où elle
>> pourra être vénérée et fêtée.
Mais ce mouseion, à laquelle des neufs
>> muses devons-nous le dédier ?
Mes compagnes, quelle réponse ferai-je à notre prêtresse
de Delphes qui nous demande d'inspirer son oracle ?
Aucune d'entre vous, ô maîtresses des paroles, des chants
et des danses, ne préside à cette dernière-née
des arts humains, la science.
Certes, avant même que votre nombre, vos noms et vos attributions
soient fixés, vous fûtes précédées par
quelques anciennes Muses. Parmi elles, Polymathie, Celle-aux-nombreux-savoirs
eût pu se voir consacrer la science, mais elle est oubliée
désormais, et, à tout prendre, devant les risques recelés,
pour les dieux comme pour les hommes, par ces nouveaux savoirs, peut-être
vaut-il mieux ne pas les séparer des gestes et pensers anciens.
Quatre brefs siècles seulement se sont écoulés depuis
que les humains ont donné un plein essor à leur connaissance
du monde. Ce court laps de temps a suffi à exalter leur hubris,
au point que, outrepassant Prométhée même, ils croient
pouvoir rivaliser avec Zeus et devenir maîtres de la foudre cosmique
comme du souffle de la vie.
Sauriez-vous, Muses, en ce temple nouveau, susciter les prudences comme
les enthousiasmes, qui permettraient aux mortels de cultiver leurs sciences
pour la vie et non pour la mort, pour la joie et non pour la douleur,
pour la paix et non pour la guerre ?
Que chacune d'entre vous apporte ici ses dons.
o
À : APOLLON.MUSAGETE@mont-olympe.gov
De : CLIO@muses.org
Objet : Re : Muses de la science ?
Fille aînée de Mnémosyne, gardienne de la mémoire,
moi, Clio la renommée, muse de l'histoire, je veux enseigner aux
hommes à ne jamais oublier le passé de leurs sciences comme
de leurs ignorances. Trop souvent déjà, ces mortels orgueilleux
ont cru pouvoir effacer leurs souvenirs et commencer une ère nouvelle.
Mais comment celui qui ne sait d'où il vient pourrait-il décider
où il va ?
Tout neufs que soient ces savoirs, ils plongent leurs racines dans de
très anciennes sagesses, dont ils portent la marque, bien plus
qu'ils ne le croient.
Ces galaxies qu'observent les astronomes à des milliards d'années-lumière
sont ainsi nommées à cause du lait que le divin nourrisson
Héraklès fit jaillir du sein de Héra et dont le jet
traça sur la voûte céleste une blanche traînée.
Qu'un certain Galilée, voici à peine quatre cents ans, la
résolut en étoiles innombrables et lointaines, n'a pas changé
l'image ni l'appellation de la Voie lactée.
Et l'électron, dont les hommes ont fait leur fidèle messager,
plus rapide et plus multiple qu'Hermès lui-même, ne tire-t-il
pas son nom de notre ambre (elektrôn) qui exerce son mystérieux
pouvoir d'attraction sur les fétus ?
Bien présompteux seraient les humains de croire que, sous leurs
avatars modernes, ces vieux mythes ont perdu toute force d'évocation.
Sans trêve, je leur rappellerai qu'ils peuvent trouver dans leur
passé de quoi comprendre leur présent et tenter d'imaginer
leur avenir. À ceux qui se croiront capables de détourner
au seul profit de leur science le pouvoir que leur conférera la
cité, je remémorerai le drame de Dédale, d'abord
fidèle serviteur du roi Minos, puis son prisonnier dans le Labyrinthe
qu'il avait lui-même construit. Et la même narration mettra
en garde ceux qui croiront pouvoir sans risques franchir les barrières
qui séparent les espèces vivantes : que le terrible Minotaure
leur serve d'avertissement, comme la chute d'Icare, préfigurant
celle de Challenger, devrait prévenir l'orgueil incontrôlé
de ceux qui veulent atteindre le ciel. À ceux qui penseront, à
l'inverse, pouvoir oublier les exigences de la cité pour se consacrer
à leur recherche d'un pur savoir, que le sort du grand Archimède,
tué pour n'avoir pas levé les yeux de ses figures géométriques
lors du sac de Syracuse, leur serve de leçon.
Et je veillerai à ce que ne s'oublient pas les fécondes
errances des sciences passées. Comme l'a écrit Victor Hugo
sous mon empire : " Oh ! l'admirable merveille que ce monceau fourmillant
de rêves engendrant le réel ! Ô erreurs sacrées,
mères lentes, aveugles et saintes de la vérité !
".
Que l'Histoire donc reçoive tout son dû dans un musée
des sciences - pour que puisse se poursuivre l'histoire des sciences.
o
À : APOLLON.MUSAGETE@mont-olympe.gov
De : CALLIOPE@muses.org
Objet : Re : Muses de la science ?
Muse de la poésie épique, maîtresse de l'éloquence,
moi, Calliope à la belle voix, je demanderai aux humains de ne
pas se croire quittes des mots au prétexte qu'ils ont inventé
des signes sans précédents pour fixer et transmettre ces
sciences neuves.
Que les formules sténographiques grâce auxquelles ils gardent
trace écrite de leurs subtiles pensées mathématiques,
que les graphes complexes qui leur servent à représenter
leurs découvertes, que les encodages abstraits qu'ils utilisent
pour transmettre leurs savoirs à distance ne leur fassent jamais
oublier qu'en définitive, c'est dans la langue commune que commence
et finit tout échange.
Qu'ils restent ou redeviennent attentifs au choix des mots. Qu'ils bannissent
le recours à ces termes trop grossiers pour transcrire la délicatesse
de leurs notions : une vugaire onomatopée, big bang, ne saurait
en aucun cas transcrire l'énigme des moments archaïques du
cosmos, ni un nom de fromage, quark, permettre de comprendre les éléments
de la matière première. Mais à l'inverse, qu'ils
ne masquent jamais sous un verbiage inutilement compliqué, même
inspiré de notre divine langue grecque, leur difficulté
à admettre comme à transmettre ces idées neuves.
Qu'à l'instar des poètes, les scientifiques ne cessent d'élaborer
les formulations qui permettront la compréhension et la mémorisation
de leurs recherches. Et qu'à tout le moins, y travaillent ceux
qui s'assignent la lourde tâche de médiateurs dans le partager
du savoir.
Ce musée, auquel j'accepte, moi aussi, d'apporter ma protection,
je souhaite qu'il accueille toutes les langues humaines. Que la multiplicité
de la parole y soit acceptée. Après bien des siècles,
nos oreilles à nous aussi se sont ouvertes, et nous savons que
toute langue est porteuse de sens : nul, quel que soit son idiome, n'est
un balbutiant barbare, et la science que construisent les humains ne sera
vraiment humaine que si elle se dit et se fait dans toutes leurs langues.
Faute de devenir polyglotte, la science risquerait l'aphasie.
o
À : APOLLON.MUSAGETE@mont-olympe.gov
De : ERATO@muses.org
Objet : Re : Muses de la science ?
Inspiratrice des chants d'amour, moi, Ératô l'aimée,
muse des noces et de la poésie érotique, je sais que les
humains, dans leur recherche de savoir, trouvent le plaisir même
de la quête amoureuse. La libido sciendi n'est qu'une forme du désir.
Éros n'est-il pas en vérité le plus puissant des
dieux, puisqu'il soumet Zeus même à sa loi ? Je veillerai
à ce qu'en notre nouveau temple, grâces lui soient rendues.
Des miroirs ardents d'Archimède aux armes nucléaires des
physiciens de Los Alamos, trop souvent, les humains ont mis leurs savoirs
neufs au service de la guerre et de la discorde. Que nul visiteur ici
ne puisse l'ignorer. Seule cette anamnèse me permettra d'inspirer
aux humains un attachement au savoir où Éros l'emporte sur
Thanatos.
C'est une véritable érotique de la science qui pourra se
découvrir alors. Car l'ascèse à laquelle s'adonnent
les plus austères des chercheurs, s'ils n'y trouvaient un plaisir
sans égal, comment s'y résoudraient-ils ? Comment le savoir
acquis par les zélateurs de la science pourrait-il être partagé
avec les profanes sans que la joie de l'illumination leur soit également
offerte ?
Et la source même de cette inlassable curiosité qui pousse
les humains à s'avancer toujours plus profondément au sein
de la Nature, est-elle si différente de la soif de savoir qui anime
chacun de leurs petits, à la découverte de sa nature et
de celle de l'autre sexe ? " D'où je viens ? ", n'est-ce
pas la même question qu'elle soit posée par l'enfant à
ses parents et vise leur mystérieux accouplement, ou par l'astronome
qui s'interroge sur la fécondité du cosmos, et, certes,
par le biologiste qui étudie la reproduction et la propagation
de la vie ?
Ces enfants, fruits des amours que je fais chanter, qu'ils soient accueillis
dans ce musée comme les plus chers visiteurs, avec tous les égards
et la tendresse que doivent les humains à leur avenir.
o
À : APOLLON.MUSAGETE@mont-olympe.gov
De : EUTERPE@muses.org
Objet : Re : Muses de la science ?
Moi qui insuffle l'exaltation, Euterpe la très-plaisante, muse
de la poésie lyrique, je voudrais que ce musée inspire aux
humains la fierté des conquêtes de leur esprit, l'admiration
qu'ils sont en droit de ressentir pour leur propre savoir, aussi imparfait
et incomplet soit-il à jamais.
Lorsque, ô mes surs, nous offrîmes à l'aède
aveugle le souffle qui lui fit chanter la colère du bouillant Achille
et l'errance du rusé Ulysse, le monde connu des Achéens
ne s'étendait pas au-delà des colonnes d'Hercule, et leur
mémoire ne dépassait pas quelques siècles. Aujourd'hui,
l'univers accessible aux humains inclut l'astre des nuits, leurs machines
traversent l'espace jusqu'aux plus lointaines planètes, celles
que nul encore n'avait vues dans le ciel aux temps anciens, et ils captent
les messages provenant du fond même du Cosmos. Au cur de la
matière, là où les plus hardis des antiques philosophes,
Démocrite, Épicure et Lucrèce, ne pouvaient qu'imaginer
les atomes, voici que, en quelques décennies, les physiciens les
ont observés et mesurés ; outrepassant l'insécabilité
prétendue de leur nom, ils ont fouillé les atomes et maîtrisé
leurs inclinations. Nouveaux Prométhées, ils savent même
asservir le feu atomique brûlant au centre du Soleil, et le détourner
à des fins humaines, ou parfois, hélas, inhumaines. La vie
même n'échappe plus aux arts et métiers de la science
; les Chimères sont sorties de la mythologie pour entrer dans les
laboratoires, et bientôt ce sont de nouvelles Galatées qui
en sortiront.
Oui, puisse ce musée être un lieu d'émerveillement
et de déférence. Qu'y règnent l'admiration et la
crainte mêlées que l'humanité se doit à elle-même.
o
À : APOLLON.MUSAGETE@mont-olympe.gov
De : MELPOMENE@muses.org
Objet : Re : Muses de la science ?
Maîtresse de la scène et du chur, Melpomène
la chanteresse, muse de la tragédie, je veux que ce temple de la
science en soit aussi un théâtre. Que puissent s'y représenter
les drames éloquents qui jalonnent la recherche du savoir. Comme
la quête du pouvoir, c'est par la tragédie que les profanes
la comprendront et tireront les leçons des ses terribles épisodes.
N'est-ce pas dans la science, aujourd'hui, que se déploie l'éternel
hubris des humains ? Les dangers qui les menacent, longtemps venus du
ciel et de la terre, sont dorénavant leur uvre propre.
dipe fut aveugle aux avertissements des oracles et, s'enorgueillissant
d'avoir répondu aux énigmes du Sphinx, se précipita
vers son tragique destin, attirant le malheur sur la cité de Thèbes.
Que sans cesse l'on rappelle cette leçon aux modernes, dont la
science n'a d'égale que l'inconscience. Galilée, Oppenheimer,
Sakharov, autants de pathétiques héros, victimes des tyrans
avec lesquels ils crurent pouvoir ruser, et dont la chute entraîna
tant d'innocents. Que les successeurs d'Eschyle et de Sophocle, comme
l'ont déjà fait certains, tel Brecht, à qui j'inspirai
une sublime Vie de Galilée, continuent à offrir au peuple
des spectacles où curs et esprits s'émouvront des
catastrophes que peut amener une science sans conscience. Qu'une saine
catharsis permette de lui rendre mesure et prudence.
Oui, dans les amphithéâtres de ce musée, sur une scène
ou sur un écran, je ferai en sorte que nul n'oublie la dimension
tragique de la science.
o
À : APOLLON.MUSAGETE@mont-olympe.gov
De : POLYMNIE@muses.org
Objet : Re : Muses de la science ?
Moi qui inspire les mélodies des voix et des instruments, Polymnie,
celle-aux-tant-d'hymnes, je préside à l'harmonie des formes
idéales. Muse de la musique, je suis aussi celle de la géométrie.
Ainsi, cet art et cette science, parmi les tout premiers, ont-ils toujours
eu partie liée. N'est-ce pas en faisant vibrer les cordes d'une
lyre que Pythagore comprit comment le nombre régisssait le monde
? L'harmonie des sphères ne résonna-t-elle pas des siècles
durant, ouvrant le cosmos à la géométrie jusque chez
Kepler ? La musique encore joua avec les mathématiques dans les
équations de D'Alembert et les intégrales de Fourier, et
dans les ondelettes des modernes. Qu'aujourd'hui les scientifiques écoutent
l'Univers au moyen d'ondes radio plutôt que sonores, cela change-t-il
vraiment leur recherche de l'harmonie ? La structure des atomes eux-mêmes
ne repose-t-elle pas sur les précises résonances des ondes
quantiques?
Que ce lien soit une permanente source d'inspiration dans notre nouveau
musée. L'harmonie des sons, mais aussi celle des formes visibles,
permettront aux sciences de toucher l'esprit et le cur des profanes
au travers de leurs yeux comme de leurs oreilles. Plusieurs de mes surs
prendront garde que la recherche du Vrai ne soit jamais séparée
de celle du Bon ; je veillerai à ce qu'elle reste liée à
celle du Beau. À se priver de sa dimension esthétique, la
science se dessècherait vite, et les profanes s'en détourneraient
comme d'une idole barbare.
o
À : APOLLON.MUSAGETE@mont-olympe.gov
De : TERPSICHORE@muses.org
Objet : Re : Muses de la science ?
Muse de la danse, Terpsichore, celle-qui-réjouit-le-chur,
je veille à la grâce des gestes et à l'équilibre
des mouvements. Car les humains n'ont pas un corps, ils sont des corps,
comme je l'ai naguère soufflé à Wilhelm Reich. Aussi,
nulle activité humaine, fût-elle la plus abstraite, ne saurait
négliger son incarnation corporelle. Un autre de mes initiés,
Frédéric Nietzsche, l'avait bien compris, qui demandait
à la philosophie, pour être à la hauteur de sa tâche,
de pouvoir se danser.
La science, de même, ne saurait être une entreprise seulement
mentale, l'uvre de purs esprits. Elle demande attention de l'il
qui observe, adresse des mains qui manipulent, souplesse des membres qui
orientent les instruments, stabilité de la posture et résistance
du corps à la fatigue. L'expérimentateur, dans la construction
de ses dispositifs, est obligé d'affiner ses gestes et de contrôler
ses mouvements. Galilée et Spinoza durent être de fins polisseurs
de lentilles avant que de, et pour, devenir de grands penseurs. Spallanzani,
avalant puis retirant de son estomac une éponge pour étudier
les sucs gastriques, comme J.B.S. Haldane, expérimentant sur lui-même
des gaz narcotiques avant de les administrer à ses cobayes, ou
tant de chimistes goûtant et humant les substances inconnues, témoignent
assez de cette mise en jeu et à risque du corps dans le travail
de l'esprit. Et les expériences collectives, qui sont désormais
la règle, exigent des scientifiques que leurs déplacements
soient aussi réglés qu'une chorégraphie.
Aussi, un musée de la science est-il appelé à donner
toute sa place au corps : le savoir passe par les yeux et les mains, au
double sens du mot physique : cette nature à laquelle il renvoie
est à la fois celle du monde autour de nous et celle du corps par
lequel nous sommes au monde. Que l'on puisse, dans ce musée, toucher,
caresser, palper, soupeser matériaux et animaux. Que l'on puisse
y ressentir dans tout son corps les phénomènes simulés,
tremblements de terre ou décharges électriques. Que l'espace
y soit pensé pour le jeu des mouvements et la grâce des déplacements.
o
À : APOLLON.MUSAGETE@mont-olympe.gov
De : THALIE@muses.org
Objet : Re : Muses de la science ?
Moi qui suscite le rire et la gaîté, Thalie l'abondante,
muse de la comédie, je voudrais insuffler dans ce musée
une nécessaire et salutaire résistance à l'esprit
de sérieux qui trop souvent domine la science.
Plusieurs de mes surs, sans nul doute, veilleront à inspirer
aux visiteurs admiration, crainte, enthousiasme, attention ou prudence
devant le savoir. Mais sans le rire qui en trace les limites et en relativise
la portée, grand serait le risque de diviniser une science qui
n'est que trop humaine. Depuis longtemps, j'essaie de mettre en garde
contre les ridicules de connaissances idolâtrées sans limites.
C'est moi qui ai fait rire la servante aux dépens de son maître
astronome, quand, les yeux perdus dans les étoiles, il chut dans
le puits qu'il n'avait pas vu à ses pieds. Moi qui ai inspiré
à Rabelais et à Molière leurs salubres plaisanteries
sur les doctes ignares. Moi encore qui pousse les scientifiques à
se moquer d'eux-mêmes, tel Niels Bohr : à un grave collègue
qu'il recevait dans sa maison de campagne et qui s'irritait d'y voir cloué
un fer à cheval, le grand physicien répondit que, non, bien
sûr, il ne croyait pas aux vertus de ce porte-bonheur - mais que,
heureusement, il fonctionnait même si l'on n'y croyait pas. Toujours
moi qui ai permis à Italo Calvino d'écrire ses romans à
la fois épistémologiques et comiques, Cosmicomics et Temps
zéro. Moi enfin qui défais toutes les prétentions
de la science à une méthodologie définitive, en la
faisant si souvent avancer grâce à l'ironique sérendipité
des découvertes inattendues.
Qu'en ce musée, la redoutable majesté des sciences soit
tempérée par un sourire permanent devant ses défauts
trop humains.
o
À : APOLLON.MUSAGETE@mont-olympe.gov
De : URANIE@muses.org
Objet : Re : Muses de la science ?
Messagère des étoiles, moi, Uranie la céleste, muse
de l'astronomie, seule peut-être parmi mes surs, pourrai-je
d'emblée me sentir chez moi dans ce musée. Ne suis-je pas
l'unique parmi nous à me consacrer à une science véritable,
moderne en même temps que la plus ancienne ?
Loin de moi pourtant, l'idée d'en arguer pour revendiquer une quelconque
prééminence. Comment oublierais-je que la connaissance du
ciel à laquelle je préside avait jadis bien d'autres fonctions
que le pur savoir, et ne s'y limite toujours pas aujourd'hui. Car mes
attributions ne s'en tiennent pas à veiller sur les lois du ciel,
l'astronomie, mais s'étendent à tout discours sur les étoiles
et planètes, l'astrologie. L'ancienne contemplation des astres
n'a jamais eu pour les humains comme but unique de connaître leurs
mouvements et leur nature. Toujours, ils ont voulu y déchiffrer
l'énigme de leur être au monde.
Par-delà les illusions simplistes d'un destin écrit dans
les horoscopes, comme au-delà des chiffres et des formules mathématiques,
c'est encore le sens de l'existence que traquent les cosmologies modernes.
D'où venons-nous, où allons-nous, les éternelles
questions de la métaphysique ne cessent de resurgir sous les rassurantes
réponses de l'astrophysique.
C'est à maintenir vivace cette inquiétude que je veillerai
dans le musée. Aînée des sciences, l'astronomie démontre
qu'aucune ne peut sans dépérir se priver des racines qu'elles
plongent dans les profondeurs de l'âme humaine. Plus brillantes
sont les lumières des sciences, plus sombre l'obscurité
subsistant derrière ce qui leur demeure opaque. Mais comme un ciel
où, selon le paradoxe d'Olbers, en tout point brillerait une étoile,
sans ces ombres propices, la science éblouirait plutôt que
d'éclairer.
Ô Apollon, notre conducteur, et vous, mes surs, souvenons-nous
que chacune d'entre nous anime l'une de ces sphères célestes
associées aux astres visibles, et à l'ensemble desquels
je prête mon chant. Jupiter est animée par Terpsichore, Vénus
par nulle autre certes qu'Ératô, Mars par Polymnie, Mercure
par Euterpe, la Lune par Thalie et le Soleil par Melpomène, cependant
que j'anime la voûte stellaire entière. Mais les humains
ont désormais inscrit bien d'autres planètes dans le ciel
: Uranus, Neptune et Pluton, et tant d'autres. Plutôt que d'attendre
l'arrivée parmi notre chur de nouvelles muses, acceptons
cet élargissement de notre domaine et prenons en charge ces astres
inédits, comme nous acceptons les nouvelles attributions que nous
confie ce musée.
o
À : 9MUSES@muses.org
De : APOLLON.MUSAGETE@mont_olympe.gov
Objet : Re: Re: Muses de la science ?
Merci, mes surs, pour votre prévenance à l'égard
des humains et de leurs sciences.
Je sais maintenant quel oracle inspirer à la Pythie.
o
À : MUSEE.SCIENCES@science_en_culture.edu
De : PYTHIE@oracle.delphes.com
Objet : Re: Muses de la science ?
Neuf le musée, neuf les muses.
Liste des figures :
Bernado Daddi, L'envie chassée du temple des muses
Maurice Denis,
Raphaël, Stanza della Signoria, Vatican
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