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Treize
principes pour une muséologie scientifique moderne
Jorge
Wagensberg
1. Un centre de culture scientifique est un espace consacré à
la stimulation, chez le visiteur, de l'intérêt pour la connaissance
et la méthode scientifiques (c'est le but des expositions), et
à la formation d'une opinion sur les questions scientifiques (ce
que permettent les autres activités du musée - conférences,
débats, séminaires -, appuyées sur la crédibilité
et le prestige acquis par les expositions).
Enseigner, former, informer, protéger le patrimoine, vulgariser,
sont d'autres missions des centres de culture scientifique, mais elles
ne sont pas prioritaires. Le but essentiel est de provoquer une différence
entre l'après et l'avant de la visite, qui affectera les attitudes
du visiteur à l'égard de toutes les activités liées
à la science : voyager, entrer dans une librairie, poser des questions
en classe, choisir un programme de télévision, et bien d'autres
encore. Le musée offre plus de questions que de réponses.
Une façon de mesurer l'efficacité du musée serait
de noter avec combien de questions nouvelles en ressort le visiteur.
Par ailleurs, le développement d'une opinion scientifique est une
exigence de notre système démocratique. La science est la
forme de connaissance qui affecte le plus intensément la vie du
citoyen. Or, dans une démocratie, toutes les voix se valent. Ainsi,
la distance entre l'expert et le citoyen est-elle une contradiction nodale
de la démocratie moderne, qui demande à être résolue.
Un fait nouveau est le désir des scientifiques de ne plus rester
isolés. Les CCS, réalités nouvelles aussi, peuvent
les aider à rencontrer les citoyens.
2. Le public des centres de culture scientifique est universel, sans
distinction d'âge (à partir de sept ans), d'éducation,
de niveau culturel, ou de toute autre caractéristique. Il n'y a
pas de visiteurs d'un autre type dans ces centres. Car les expositions
sont fondées sur les émotions, non sur des savoirs préalables.
Cependant, certaines activités des centres peuvent avoir des objectifs
particuliers et viser des gens ayant des intérêts, des niveaux
ou des compétences spécifiques.
Un musée a l'obligation de connaître son public et de s'intéresser
aux carences de leur connaissances.
3. L'élément muséologique et muséographique
primordial est la réalité, c'est-à-dire l'objet réel
ou le phénomène réel. Textes, sons, images, jeux,
modèles, simulations informatiques sont prioritaires dans d'autres
médias - édition, télévision, cinéma,
parcs à thème, école, conférences, théâtre
-, mais dans un musée, ce ne sont que des éléments
complémentaires. Une exposition ne devrait jamais se fonder sur
de tels accessoires ; une exhibition d'artefacts de la réalité
peut remplir bien des rôles, mais non remplacer une exposition.
Une bonne exposition ne peut en aucun cas être remplacée
par un livre, un film ou une conférence. Une bonne exposition crée
le désir de livres, de films ou de conférences. Une bonne
exposition transforme le visiteur. Un bon musée des sciences est
avant tout un instrument de transformation sociale.
4. Les éléments muséographiques servent, d'abord
et avant tout, à stimuler trois types d'interactivité chez
le visiteur :
- interactivité manuelle, pour déclencher l'émotion
(main à la pâte),
- interactivité mentale, pour comprendre l'émotion (tête
à la pâte),
- interactivité culturelle, pour intégrer l'émotion
(cur à la pâte).
Le troisième type est hautement recommandable, le premier très
indiqué, et le second tout simplement indispensable. L'interactivité
implique le dialogue. Expérimenter, c'est dialoguer avec la nature.
Penser, c'est dialoguer avec soi-même. Une installation muséale
réussie déclenche le dialogue entre les visiteurs.
- une authentique activité manuelle permet un tel dialogue : la
réponse de la nature (sans intermédiaires) suggère
une nouvelle manipulation, une autre façon de provoquer la nature,
une autre question qu'il revient au visiteur de poser et d'élaborer.
Le visiteur se glisse dans la peau d'un chercheur. Presser un bouton pour
déclencher un processus pré-programmé n'en est que
la caricature.
- l'interactivité mentale implique la pratique de l'intelligibilité
scientifique : distinguer l'essentiel de l'accessoire, voir ce qu'il y
a de commun par-delà les différences apparentes (le différent
est toujours évident, le commun demande à être recherché).
L'interactivité mentale permet de prolonger l'expérience
muséale et d'en associer les idées avec la vie quotidienne,
avec d'autres situations de la même nature. Le plaisir de reconnaître
ces convergences est la base de l'émotion éprouvée
dans un musée des sciences. Un bon musée des sciences est
le concentré d'émotions intelligibles garanties. Un bon
musée des sciences excite l'émotion de l'intelligibilité
du monde.
- la science est universelle, mais les situations réelles dans
lesquelles elle se manifeste sont particulières. L'interactivité
culturelle donne la priorité aux identités collectives de
l'environnement du musée. Ceci condamne le clonage des musées,
et exige que les titulaires des cultures ambiantes y (re)trouvent l'émotion,
et que les étrangers y découvrent un point de vue original.
5. Les meilleurs stimuli pour entraîner le citoyen sur les traces
du chercheur sont les mêmes stimuli qui poussent le chercheur à
faire de la science.
En vérité, la science est d'emblée excitante et amusante
: il n'est pas nécessaire de recourir à la motivation d'autres
formes de spectacle (et l'inverse vaut aussi en général).
Le muséologue doit extraire des scientifiques leurs véritables
stimuli (que, naturellement, ils n'avouent jamais dans leurs publications).
6. La meilleure méthode pour imaginer, projeter et produire des
installations muséographiques dans un centre de culture scientifique
est la méthode scientifique elle-même (fondée sur
les principes d'objectivité, d'intelligibilité et de dialectique).
L'idée est que la muséologie scientifique doit être
scientifique - aussi objective, intelligible et dialectique que possible.
La critique systématique de tout ce qui est présenté
ne doit pas être omise. L'humour peut aider à ramener à
une échelle raisonnable à la fois la prétention à
la vérité et ses éventuelles critiques. Il ne faut
pas seulement montrer les résultats de la science, mais aussi les
méthodes utilisées pour les obtenir. Prévaut dans
la collectivité une image de la science comme capable de tout faire
sans jamais se tromper. Mais c'est l'inverse qui est vrai : il n'y a aucune
raison pour que la science réussisse dans tout projet concevable,
et si la science avance, c'est justement grâce à ses erreurs,
qui sont la règle bien plutôt que l'exception. Ceci aidera
le visiteur dans son évaluation.
7. Le contenu d'un centre de culture scientifique peut être n'importe
quel élément de réalité, depuis un quark jusqu'à
Shakespeare, pourvu que les stimuli et la méthode d'exposition
soient scientifiques. Il faut toujours donner la priorité à
l'objet ou au phénomène réel, pour la compréhension
desquels on convoque alors les disciplines scientifiques adéquates,
car " la nature n'est pas responsable des programmes scolaires ou
universitaires ".
On peut tout regarder d'un il scientifique, mais contrairement à
d'autres formes de transmission des connaissances (comme le livre), l'exposition
ne doit pas nécessairement couvrir intensivement ni extensivement
son sujet ou son thème. Un musée ne doit pas forcément
tout contenir. C'est la réalité disponible dans chaque cas
qui commande.
8. Un centre de culture scientifique est un espace collectif (même
si l'on peut en profiter individuellement). Ceci définit une échelle
de valeurs des espaces muséographiques par rapport au nombre de
visiteurs qui peuvent y accéder simultanément :
- niveau A : accessible à tous les visiteurs - cadre général,
éclairage, décors muraux, lieux d'accueil, audiovisuels,
cinéma, sonorisation, etc.
- niveau B : accessible par des groupes de visiteurs suffisamment restreints
pour que la conversation y soit possible (cinq à six personnes,
une famille) - modules d'expérience, objets, zones spécialisées,
etc.
- niveau C : accessible au visiteur individuel en privé - textes,
illustrations, ordinateurs, etc.
Les objets réels illustrent, les phénomènes réels
montrent et l'environnement situe. Le niveau B, niveau fondamental d'un
centre, ne devrait pas être rempli d'accessoires muséographiques
disparates.
9. Le concept de fil conducteur n'est qu'une option possible parmi d'autres.
Il n'est nullement obligatoire.
Un musée est fondé sur la réalité, et il existe
des réalités, une jungle par exemple, qui peuvent être
explorées sans suivre un fil conducteur.
10. Il existe des sujets tout particulièrement muséographiques,
et des sujets mieux traités par d'autres médias.
Par exemple : un concert est plus approprié s'il s'agit de présenter
la Symphonie concertante de Mozart.
11. Il ne faut pas confondre rigueur muséographique et rigueur
scientifique. Le musée doit être muséographiquement
rigoureux (ne pas faire passer des reproductions pour des objets authentiques,
ne pas surévaluer ni sous-évaluer l'importance, la singularité
ou la valeur d'une pièce, etc.) et scientifiquement rigoureux (ne
pas utiliser de métaphores erronées, ne pas présenter
de vérités dépassées, ne pas dissimuler les
doutes existant sur les présentations). La rigueur muséographique
résulte de l'accord entre muséologues et stylistes, la rigueur
scientifique de l'accord entre muséologues et chercheurs spécialistes
du sujet.
Ne pas confondre rigueur scientifique et rigor mortis.
12. Dans un centre de culture scientifique, le visiteur est traité
en adulte, dans tous les sens du mot, comme serait traité un chercheur
ou un futur chercheur. Un citoyen est muséologiquement adulte dès
lors qu'il sait lire et écrire. Les visiteurs ont toujours le droit
de réélaborer leur propre vérité pour eux-mêmes.
Des messages uniquement fondés sur la tradition ou l'autorité
scientifiques doivent être exclus.
Il n'y a pas de science pour la campagne ou pour le Tiers Monde. Qu'il
s'agisse de la même science (ce qui est le cas) ou non, n'importe
pas. Tout simplement, il faut faire comme si c'était la même
(de sorte que cela finira par être vrai, si ça ne l'était
pas encore).
13. Le rôle d'un centre de culture scientifique, dans une société
démocratiquement organisée, est de fournir un terrain commun
et crédible où se rejoignent quatre secteurs :
a. la société elle-même, sous les espèces
du citoyen ordinaire, qui bénéficie ou/et souffre de la
science,
b. la collectivité scientifique, où est créée
la connaissance scientifique,
c. le secteur de la production et des services, où est appliquée
la science,
d. l'administration, qui gère la science.
La réussite ne s'acquiert qu'avec les années. Un centre
est un organisme vivant, qui, comme tout être, souhaite durer,
mais doit aussi lutter pour sa crédibilité et son prestige
dans tout ce qu'il fait.
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