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Culture,
Science et Technique
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Le
temps qu'il fait au musée
Michel Menu
La mondialisation est un phénomène général,
global ayant affaire avec le temps, qui est affaire de temps. C'est pourquoi
l'on parle aussi de l'émergence d'un temps mondial, défini
comme un moment privilégié où les sociétés
renégocient en termes collectifs et de manière assez forte
leurs rapports au temps et à l'espace. Cette transformation macrosociale
affecte tous les champs, et en particulier, ceux de l'économie,
de la technologie, du politique et enfin, de la culture. Ce phénomène
correspond à une tendance lourde de la civilisation. Ainsi, Goethe
écrivait-il en 1827 : " La littérature nationale ne
signifie plus grand-chose maintenant, le moment est venu de la littérature
mondiale, et chacun doit s'employer à hâter la venue de cette
époque. " Formule visionnaire, qu'il faut cependant relativiser
et replacer dans son contexte : Goethe n'évoque ici que le champ
qui est le sien, celui de la littérature. On voit que la mondialisation
est une préoccupation ancienne et qu'il n'y avait pas, qu'il n'y
a pas, pour le poète, de résistance, bien au contraire,
à la considérer. Musées dans le tourbillon de la mondialisation Les musées sont pris dans l'événement. Observons
tout d'abord comment de grands musées parisiens réagissent
et s'intègrent dans le temps mondial. Dans l'urgence, la proximité,
l'interactivité, ils proposent des solutions différentes,
qui fournissent des exemples repris en partie ou réinterprétés
dans d'autres réalisations muséales. Par ailleurs, des artistes
contemporains regardent à leur manière les collections de
musées, qui deviennent un support à leurs installations.
Le centre Pompidou n'est pas constitué du seul musée. Pontus Hulten, qui en a conçu le projet, le veut ouvert, pluriel, pluridisciplinaire. Il valorise l'aspect nomade de l'uvre en organisant des expositions temporaires, au-dessus des salles d'exposition permanente (le Musée national d'art moderne, proprement dit). Le centre Pompidou est aussi une bibliothèque, un département du développement culturel, l'Ircam. Les expositions inaugurales, au milieu des années 1970, sont ici des mises en parallèle successives de convergences et de contrastes entre Paris et New York, Paris et Berlin, et enfin, entre Paris et Moscou. Une ville, une culture, ne peuvent s'expliquer par une simple exposition monographique, elles se reflètent dans les villes et les cultures voisines par des opérations de mimétisme et d'opposition. Comment appeler le centre ? Pompidou, l'homme politique ayant promu son existence, devient une dénomination abstraite, permettant non pas un flou, mais la proposition d'un concept, comme " contour, configuration, constellation d'un événement à venir ". L'architecture de Renzo Piano et de Rodgers accompagne ce désir d'ouverture, de transparence. On voit les " tripes " du centre, les machineries, les couleurs. De l'autre côté, non pas en opposition mais en contraste, le Louvre, qui repose sur le passé, sur l'histoire de la France. S'allongeant le long de la Seine, il regroupe des trésors, des uvres merveilleuses, des collections lentement et puissamment rassemblées. Comment appeler ce musée ? Le Louvre, nom du palais des rois de France, est ici une dénomination abstraite, un concept, avec d'autres articulations, d'autres découpages, d'autres recoupements. Le symbole (récent) en est la belle pyramide de Pei. Symboliquement, pourtant, la pyramide est l'entrée d'un tombeau, d'un tombeau ancien. Le symbole est donc celui d'une crypte renfermant un trésor et un tombeau. L'instant considéré est alors celui de la mort. À l'automne 1998, fut présentée au Louvre une merveilleuse exposition sur l'art funéraire de l'Égypte romaine, dont les portraits du Fayoum sont l'expression la plus émouvante et la plus connue, une " Apostrophe muette " d'un avenir qui nous attend, les yeux ouverts devant la mort, le regard ayant fui désormais les représentations. L'Égypte romaine est en tant que telle une confrontation de cultures, de part et d'autre du monde méditerranéen, la mondialisation de l'époque, au début de l'ère chrétienne, sans doute ! L'art funéraire est ici la résultante de cette opposition, de cette survivance simultanée de cultures, de rites, de conventions. La pyramide peut être également regardée comme un cristal qui sort du sol, d'une mine, comme un iceberg aussi, dont seule est visible la partie émergée. La partie non vue est inquiétante dans l'inconscient collectif. Elle ne recèle que les strates successives de son passé. Le débat qui accompagne l'arrivée dans le Louvre d'une galerie consacrée aux " Arts premiers " ne révélerait-il pas le malentendu entretenu autour de la mondialisation, qui jouerait comme écran (au sens psychanalytique du terme) ? De même il subsiste une véritable résistance pour une véritable ouverture du Louvre à l'art contemporain. Certes, quelques belles manifestations ont tenté de mélanger des uvres de collections avec des réalisations contemporaines. On perçoit à chaque fois combien ces partis-pris révèlent des aspects inédits des tableaux, des sculptures, des objets, des différents départements. Ensemble, uvre ancienne et uvre contemporaine accompagnent une forme de permanence de l'activité artistique, jusqu'à nous, par l'esprit des artistes, et attestent l'importance symbolique que l'on accorde à cette activité de l'esprit humain. Les artistes contemporains sont eux aussi pris par l'événement
et dans le dérèglement de sens, ils proposent des solutions
en traquant le lointain intérieur de leur mémoire. Ainsi,
l'activité de Sarkis consiste souvent à reconsidérer
les uvres du passé et les intégrer dans ses installations.
Sarkis est un artiste qui investit le champ muséal en lui adjoignant
un éclairage inédit. Sarkis révèle ainsi des
aspects des uvres laissés en sommeil, il réunit des
objets de cultures et de chronologies différentes. Il installe
une nouvelle temporalité et cherche à capter le moment enchâssé
entre " la lumière de l'éclair et le bruit du tonnerre
". Les musées des sciences, les muséums, sont eux aussi impliqués dans l'événement de la mondialisation. La tendance serait au gigantisme, d'une part, sans qu'il y ait eu généralement une réflexion préalable sur l'adéquation de la taille avec la population (locale), et, d'autre part, à un recours quasi systématique aux nouvelles technologies. Au nom de la modernité, on privilégie le virtuel au prix d'une mise à l'écart de la culture matérielle, pourtant cur même des musées. Le musée, conceptuellement, vise à faire parler les objets, alors que le travail sur l'image correspond mieux à celui des documentations ou des bibliothèques. Dans le monde anglo-saxon, existe une très grande mobilité du personnel notamment, mais aussi des projets. Pourtant on constate peu d'interrogations à propos des effets de la mondialisation sur les musées de science. L'ouvrage de 1993 Science and Culture in Europe, montre l'amorce d'une réflexion sans qu'elle ait trouvé depuis un écho théorique puissant. Pas de données est une donnée en soi, et cette question, comme telle, mériterait d'être discutée. Mondialisation et localisation La mondialisation est-elle une chance de pouvoir retrouver le local ?
Grosso modo, le citoyen mondial à Paris est plus près du
citoyen mondial de New York, Buenos Aires, Rio de Janeiro, Melbourne,
que du citoyen rejeté aux périphéries de la ville.
Quelle réponse donner à ceux qui considèrent, qui
appréhendent la mondialisation comme une transnationalisation.
Les particularismes nationaux, locaux, sont alors redécouverts.
Les particularismes ethniques, religieux sont remis au goût du jour.
On expose les aborigènes australiens dans les musées nationaux
australiens, on expose les cultures indiennes indigènes (les "
native Americans ") dans des musées d'anthropologie. N'est-ce
pas une remise au goût du jour des expositions coloniales du début
du XXe siècle ? Peut-on conclure ? à la recherche d'une perspective pour le temps mondial. Ainsi globalisation et mondialisation ne sont-ils pas seulement des mots, mais des témoins d'un affrontement dans les divers aspects de la culture. Dans ce contexte, chaque musée va chercher à promouvoir une alternative cohérente et crédible au repli sur soi, à l'illusion de sa propre survie. Il faut sortir ainsi du labyrinthe mental dans lequel on est condamné à errer, hanté par je ne sais quelle illusion du temps, et accepter enfin le monde réel tel qu'il est dans sa diversité, sa superficialité chatoyante, sa présence immédiate, son irrécusable évidence. On est placé devant cette responsabilité de faire en sorte que la mondialisation soit justement ouverte, plurielle dans un rapport apaisé au temps correspondant aux avancées technologiques et scientifiques de la civilisation. " C'est dire que l'expérience de l'altérité est un moment d'incandescence qui échappe à la communication ordinaire et au savoir philosophique. Mais c'est quand même en s'approchant des uvres de ceux qui ont été brûlés par cette expérience que l'on peut réenchanter le monde et, en quelque sorte, redresser l'infinité de ses différences. " Raoul Marek, artiste suisse, habitant du temps mondial, esquisse des
pistes à suivre. Il réalise une série (en cours)
qu'il intitule la Salle du monde ; l'une de ses expressions est le service
de table du château d'Oiron, château de la Renaissance qui
abrite au centre de la France une collection d'art contemporain. Le service
de table qu'il fabrique en 1992 pour cent cinquante personnes du village
est constitué d'objets d'usage : pour chaque convive, une assiette
en porcelaine de Sèvres avec une représentation de son profil,
une serviette avec ses lignes de la main, le verre avec ses empreintes
digitales. Chaque 30 juin, les cent cinquante Oironais sont conviés
à un repas dans leur propre service. L'installation à Oiron,
qui attend cette manifestation festive annuelle, n'existe justement que
pour ces instants-là, répétés dans leur différence.
Pour Marek, les cent cinquante " portraits " sont exposés
en permanence dans le château afin de constituer une frise. Dans
l'espace d'exposition. Mais la Salle à manger d'Oiron n'est qu'une
composante de l'uvre de Marek, le service de table est le dénominateur
commun de six villes ou villages relevant de cultures différentes
et reliées autour du monde par cette activité, autour des
services de table et de la mise en scène des dîners. C'est
le temps mondial comme somme infinie de temps locaux, de " temps
qu'il fait ". Face à cette tentation de retour vers le passé, qui semble être, de façon illusoire, une réponse à la mondialisation, chaque musée va proposer des orientations nouvelles, sinon des solutions, des " salves d'avenir ". Dans ce sens, les musées de société ont en général cherché, dans l'urgence souvent, à réduire cette tension angoissante de la mondialisation, pour suggérer de nouveaux repères de proximité et retrouver un autre contact. L'artiste contemporain, avec son inventivité, sa créativité, sa sensibilité, accompagne lui aussi les mutations, les changements. À sa manière, il propose des pistes pour fournir une cohérence, une perspective, dans une redécouverte du temps et de la distance.
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