|
Le rêve contrôlé
ou la découverte du rêveur Roche Claire, clan Magazadi
Laurent
Loty
Il y a maintenant trois générations que Roche Claire a
énoncé sa découverte. Pour cerner la valeur imaginaire,
la portée symbolique, et les effets magiques de ce qu'on appelle
désormais l'hypothèse du " rêve contrôlé
", il semble nécessaire de rétablir le contexte historique
de cette découverte, qui fait encore l'objet du mépris et
des sarcasmes de la plupart des rêveurs de la côte.
On sait que Roche Claire a renoncé, dans les dix dernières
années de sa vie à toute participation aux fêtes des
Margazadi, et s'est même refusé à la tâche qui
incombe à tout rêveur : l'éducation des jeunes générations.
Roche Claire avait alors décidé de transmettre son enseignement
par écrit, au grand dam des rêveurs. Priver ainsi les plus
jeunes de la parole et du regard ne pouvait guère passer pour de
l'éducation. À défaut de toute transmission orale
et de toute figure peinte, c'est donc son texte original, conservé
dans les coffres de la tente centrale des Margazadi, qui peut nous éclairer
sur ce que Roche Claire a cru pouvoir affirmer, en désaccord avec
l'immense majorité des rêveurs.
La famille de l'un de ses cousins nous a appris que Roche Claire avait
d'abord cru ne jamais parvenir à endosser le costume des rêveurs.
Il semble que cette situation n'ait pas découlé de l'opposition
des vieux rêveurs, mais plutôt de ses difficultés personnelles
à sentir et à parler comme eux, à accepter ce qui
a toujours passé pour des certitudes avérées dans
toute la région de la côte. Au temps des cauchemars de la
pierre fendue, cela faisait déjà deux générations
que les Margazadi avaient cessé leurs déplacements saisonniers.
Dès son adolescence, Roche Claire avait, semble-t-il, beaucoup
songé aux changements que l'abandon du nomadisme allait entraîner
dans sa communauté. C'est très probablement cette évolution
récente des Margazadi qui peut fournir une hypothèse explicative
à la découverte de Roche Claire, et non pas la référence
à tel ou tel comportement immémorial des peuples de la côte.
Devenus sédentaires, les Margazadi ont tout fait pour conserver
leurs coutumes, leurs fêtes, leurs pratiques les plus ancestrales,
des plus bénignes à celles qui les distinguaient au maximum
des peuples des hauts plateaux. Mais Roche Claire avait su déceler
chez eux - et cette perspicacité s'appliquait d'abord à
lui-même - d'insidieuses modifications du comportement, de subtiles
variations dans la manière de diriger le regard sur les autres
et sur soi, de planter le Copo, cette longue tige courbe qui a toujours
été l'arme de pêche des peuples de la côte,
qu'ils fussent Margazadi ou Margodiz, ou se disent descendants des rêveurs
brefs ou des rêveurs silencieux, des rêveurs noirs ou des
rêveurs magnifiques. C'était, par exemple, chez les Margazadi
de la génération de Roche Claire, une tendance - si velléitaire,
il est vrai, qu'elle en était presque imperceptible - une "
tentation ", comme Roche Claire a fini par le rêver (mais peut-on
encore parler de rêve à propos des textes conservés
dans la Tente ?) -, une tentation ou une tentative peut-être, d'observer
le geste même de planter le Copo en même temps que d'accomplir
celui-ci. Roche Claire s'était observé. Des lunes durant,
il avait encore scruté les attitudes des plus jeunes, et parmi
eux, de ceux qui déjà se lassaient des vieux rêveurs.
Ces jeunes êtres demeuraient presque indifférents aux propos
des sages encostumés, eux qui gardaient encore frais en leurs rêves
et sur leurs figures peintes le souvenir des marches saisonnières
de leur propre enfance. Chez ces jeunes Margazadi presque abandonnés
à eux-mêmes, il avait pu remarquer ce regard qui accompagne
le geste, non pas le regard ordinaire du rêve qui permet d'accomplir
un acte en guidant son bras à l'aide de la vue, mais un regard
comme à distance, désireux de voir l'action même du
bras, un regard qui pouvait même se perdre dans une rêverie
d'un genre inédit, " comme si l'enfant avait voulu voir son
regard même ", ajoute Roche Claire, et plus loin, formule encore
plus énigmatique que les rêveurs lui ont tant reprochée,
" comme si l'enfant avait voulu, en quelque sorte, rêver son
rêve ".
Une telle découverte ne peut se dire aisément. Elle est
presque obstinément rejetée des rêves de l'immense
majorité des Margazadi. Le plus souvent, elle est, comme a pu l'écrire
Roche Claire, combattue par l'oubli, ignorée par ceux qui sont
chargés d'éduquer les plus jeunes et qui portent le nom
respecté de " rêveurs ", puisqu'ils sont comme
l'incarnation du peuple Margazadi, puisque, rêveurs parmi les rêveurs,
ils sont ceux qui apprennent aux plus jeunes à rêver.
Pour bien comprendre comment Roche Claire a pu en venir à une telle
hypothèse, qui ruine en quelque sorte toutes les assises de la
civilisation des Margazadi, et peut-être même de tous les
clans de la côte et des plateaux, sinon de toute l'histoire passée
et à venir de tous les peuples connus et inconnus, il faut rêver
comment Roche Claire a pu rêver cela, suivre pas à pas son
cheminement. (Il faut rêver, dis-je, mais devrait-on plutôt
dire contrôler ?, rêver de manière contrôlée
?, avouons ici les limites de la langue commune et le poids des rêves
de tant de générations inscrits dans la langue.) Il faut
rêver, donc, redevenir presque nomade, songer du moins que l'on
est descendant des nomades de la septième génération,
et tenter de rêver à la manière de celui qui a su
saisir par l'esprit ce qui s'est modifié dans le comportement des
Margazadi lorsqu'ils ont abandonné leur corps à un territoire
à jamais le même. (Y ont-ils d'ailleurs perdu ou gagné
quelque chose ?, ou bien encore, les Margazadi se sont-ils toujours comportés
ainsi, sans l'avoir su avant que Roche Claire ne le rêve ?)
Il serait donc possible, se dit Roche Claire, de distinguer l'activité
normale, celle du rêve - pratiquée par tout un chacun et
enseignée par ceux que la communauté désigne comme
rêveurs et à qui elle délègue cet important
devoir de contagion -, il serait donc imaginable de distinguer cette activité,
pourtant la seule que l'on puisse attribuer à l'esprit, de ce qu'il
faudrait appeler, faute de mieux, le " rêve contrôlé
". Peut-être l'expression, trop provocante, empêche-t-elle
d'ailleurs de comprendre ce que Roche Claire a lui-même eu tant
de mal à saisir, à explorer, au point que sa méthode
pour découvrir ce dont il s'agissait serait cela même qui
a fait surgir le premier véritable " rêve contrôlé
". Un rêve donc, mais un rêve que le rêveur observerait
en même temps qu'il le rêverait. Un rêve mêlé
à cet incroyable sentiment de distance par rapport à soi.
Pour Roche Claire, nul doute que c'est la sédentarisation des Margazadi
qui a suscité en eux un manque qu'est venu combler le " rêve
contrôlé ". Un peu comme si l'absence de mouvement du
corps et de l'âme, le long de la côte, avait provoqué
le besoin de s'éloigner du corps pour mieux vagabonder autour de
lui et le regarder agir, en dissociant ainsi le regard et le geste, le
mouvement de l'esprit et le triste déplacement d'un corps voué
à ne plus changer l'horizon de son propre mouvement.
Mais il y a plus : il est très probable qu'aux yeux de Roche Claire
sa découverte atteste non pas d'un comportement margazadi résolument
moderne, mais d'une activité profondément ancrée
en tout être, depuis la nuit des temps, et que la sédentarisation
et la perspicacité d'un marginal comme lui n'auraient fait que
révéler, livrer au grand jour, jusqu'à révolutionner
l'image même des rêves. À moins que cette découverte
iconoclaste ne soit finalement qu'un rêve parmi d'autres, ou ne
se perde parmi d'autres songes, comme un thème de prédilection
pour rêveurs traditionnels.
Sur cette hypothèse proprement fulgurante (les Margazadi, et peut-être
tous les rêveurs de la terre, auraient toujours pratiqué
le " rêve contrôlé " en croyant seulement
rêver), je reviendrai ultérieurement, tant la question prête
à discussion. Notons pour l'instant que la difficulté à
appréhender ce que peut signifier le fait de rêver contrôlément
(le terme est de Roche Claire) s'explique peut-être par cette étrange
remarque : " Cela change tout, mais peut-être aussi ne change
rien ".
On sait qu'une dizaine d'années après la mort de Roche Claire,
les vieux rêveurs ont fini par accepter que se développe,
au sein même de notre communauté, un groupe de six à
treize rêveurs autorisés à écrire comme lui
des textes sans figures peintes, destinés à songer aux rêves
impliqués par la découverte de Roche Claire : rêves
ordinaires, rêves endormis aussi, qu'il convient peut-être
- qui sait ? - de distinguer des premiers, rêves cauchemardesques
encore, que ne peut manquer d'engendrer un tel " rêve contrôlé
sur le rêve contrôlé ". Si j'ai l'honneur de faire
partie de ce groupe, je sais aussi les dangers que cela représente
pour ma propre santé, pour mes rêves surtout, et comme mes
compagnons, je n'ai pas oublié que les Margazadi ont tenu à
se protéger en limitant strictement le nombre de mots écrits
et entreposés dans la Tente. (Ils ont voulu se protéger
à l'avance, ils ont voulu prévoir ! Comble de l'ironie,
car n'est-ce pas là le signe manifeste que les plus vieux rêveurs
eux-mêmes aspirent à une activité contrôlée
? Du moins, Roche Claire aurait-il interprété ainsi cette
tentation de faire obstacle à son pouvoir de contagion.) Je compte
donc mes mots et n'ai pas droit à telle quantité qui me
permettrait peut-être de rendre les choses plus claires. (Je les
compte d'ailleurs avec la certitude du somnambule : cette règle
édictée par les sages produit sur moi l'effet pervers auquel
ils ne songeaient pas. Car je compte mes mots, et j'entre ainsi dans le
rêve d'observer ce que j'écris en même temps que j'écris.)
Peu de rêveurs connaissent l'une des méthodes les plus efficaces
du groupe des rêveurs qui se sont volontairement astreints à
lire et relire les textes de Roche Claire. Pour gagner des mots, c'est
elle que j'emploierai pour finir ce rêve, qui n'est pas un rêve,
ou qui est un mauvais rêve, vous vous en doutez. Il s'agit de procéder
à la comparaison et, lorsque cela est imaginable, d'utiliser les
rêves rapportés par des Margazadi commerçants, ceux
qui, à leur manière, ont maintenu la tradition ancestrale
du déplacement, quand ils ne l'ont pas étendue à
des terres plus lointaines, bien au-delà de la côte et des
plateaux. Or, un rêveur m'a rapporté, il y a maintenant vingt-cinq
ans, que le petit-cousin de Roche Claire avait poussé son voyage
jusqu'à cet autre monde que l'on appelle aujourd'hui Mata, et ses
habitants Europe. Aux dires du voyageur, les rêveurs de ces contrées
lointaines, aussi différents soient-ils apparemment de nous, finalement
nous ressemblent. Je passe sur les détails intéressants
de son voyage, pour ne retenir ici qu'une anecdote. À peu près
à la même époque, celle des cauchemars de la pierre
fendue, un rêveur de Mata aurait fait lui aussi une découverte
stupéfiante, qu'il faut rapprocher de celle de Roche Claire. À
divers titres, cette découverte est peut-être encore plus
incompréhensible que celle qui nous intéresse ici. Le rêveur
de Mata affirmait avoir découvert ce qu'il appelait " l'inconscient
". Le rêve humain est presque dépassé par tant
de sujets d'étonnement ! Car ce que les peuples d'Europe nomment
désormais " inconscient ", c'est précisément
notre rêve, mais auquel ils ne reconnaissent bizarrement d'existence,
si j'ai bien compris les propos que l'on m'a rapportés, que lors
des moments de sommeil. Ce que Roche Claire appelle le " rêve
contrôlé ", ils l'appellent " état conscient
". Mais le plus difficile à imaginer pour nous est encore
ce qui suit : c'est cet " état conscient " qui est pour
eux l'activité normale... Car, selon leur imagination du monde,
et celle-ci remonte, semble-t-il, à des dizaines de générations
avant la découverte du rêveur de Mata, tout rêveur
agit naturellement en étant " conscient de ce qu'il fait ",
telle est la formule qui m'a été transmise, formule dont
on m'a certifié qu'elle était exactement fidèle aux
propos du voyageur et petit-cousin de Roche Claire.
Il nous manque aujourd'hui une enquête approfondie sur la quasi
simultanéité de ces deux découvertes. On pourrait,
par exemple, chercher si elles n'ont pas été suscitées
dans nos deux contrées par quelques transformations concomitantes,
qui auraient d'ailleurs aussi pu jouer un rôle dans le développement
des échanges maritimes et, finalement, la rencontre de nos deux
peuples. Qu'un autre que moi, peut-être parmi les plus jeunes gens
appelés à rejoindre notre petit groupe de rêveurs
marginaux, songe à cette hypothèse. À défaut
d'une telle enquête, je retiendrai l'idée d'un hasard, d'une
rencontre inopinée des rêves de Roche Claire et de l'homme
de Mata. Mais comment leur trouver ne serait-ce qu'une dénomination
commune ? Faut-il que j'écrive ici qu'il s'agit de " rêves
contrôlés ", ou de " rêves conscients ",
ou encore de " réflexions ", puisque telle est aussi
l'expression courante employée par les Européens ? Pour
les deux découvertes, il est au moins manifeste que, en quelque
sorte, le rêve, dont on ne peut douter qu'il est une activité
universelle, se scinde en deux. Mais ici s'arrête le parallèle
entre deux découvertes si différentes l'une de l'autre.
Car ce que l'on a découvert à Mata, il y a environ trois
générations, c'est que de ce rêve scindé en
deux, la part connue ignorait presque tout de l'autre, alors même
qu'elle lui devait tant. Ce que Roche Claire nous a appris à peu
près au même moment, c'est plutôt qu'il était
possible de rêver le rêve d'une autre manière, de concevoir
autrement la vie et ses gestes, de considérer que nous n'aurions
peut-être rien su de nos rêves ordinaires, ceux de tous les
jours et les nuits, par lesquels nous marchons, nous dormons, nous sourions,
nous parlons ou nous traçons les courbes de nos figures peintes.
La comparaison permet aussi, en retenant l'étrange inversion que
fait subir le rêveur de Mata à nos imaginations, de poser
à nouveau de nombreuses questions auxquelles aucun texte de la
Tente n'a encore répondu. Ce qui nous ramène à l'interprétation
de la découverte de Roche Claire.
Entre l'Europe et nous, s'agit-il d'une différence de civilisation,
ou bien d'une différence de songe, ce que les peuples de l'Europe
traduiraient ici par le mot " théorie " ? Le comportement
des hommes de toutes les contrées est-il universel, à cette
différence près que l'activité de l'esprit s'appellera
" rêve " ici et " état conscient " là-bas
? Ou bien, les habitants de l'Europe sont-ils véritablement en
" rêve contrôlé ", alors que nous sommes
simplement en train d'accomplir les gestes et les rêves les plus
ordinaires ? Y a-t-il seulement une différence entre ces deux états
? Car enfin, lorsque Roche Claire nous écrit que " cela change
tout, mais peut-être aussi ne change rien ", est-ce à
dire que le fait même de rêver son rêve, ou de regarder
son regard regardant sa main planter son Copo n'est pas si différent
que de planter son Copo et, tout bêtement, en même temps,
de pratiquer ce rêve si ordinaire qui guide tous nos gestes ? Si
ces deux états étaient si proches, cela renforcerait l'idée
d'une universalité de la nature humaine, mais cela réduirait
aussi infiniment la portée de la découverte de Roche Claire
(et d'ailleurs aussi celle du rêveur de Mata). Ces deux états
seraient-ils différents, il resterait à chercher si leur
coexistence (sans parler de leurs possibles échanges) remonte à
la nuit des temps. Et si tel était le cas, comment rêver
que des générations de Margazadi ont pu ne jamais avoir
rêvé avant lui la découverte de Roche Claire ? L'hypothèse
de l'effet crucial de la sédentarisation devrait ici être
creusée, mais ne faudrait-il pas aussi envisager que cette découverte
a elle-même induit les comportements qu'elle supposait ?
Les mots me sont comptés, et il est impossible sinon vain que j'accumule
des hypothèses qui sont autant de questions capables de remplir
cent coffres de la taille d'un Copo chacun. Puisse le rêveur bénévole
comprendre l'intérêt d'un long rêve sur la découverte
que nous a transmise Roche Claire, son contenu, ses enjeux, son contexte.
Puisse-t-il songer à quel point rêver ce rêve (quel
que soit le sens que l'on accorde à cette expression) peut apporter
à la connaissance générale non seulement de la nature
du rêve, mais aussi de notre civilisation, de son évolution,
de ses clartés et de ses obscurités.
* * *
Je dois ajouter ceci : j'ai écrit ces lignes d'un jet, plus précisément
de deux, dans un état tout à fait normal, en rêve
évidemment, et pourtant, je sens bien que j'écris aussi
" comme dans un rêve contrôlé ". Je ne commettrai
pas cette folie de relire mon texte, et pourtant, le rêve de le
rêver à nouveau me saisit déjà. Est-ce en moi
le désir de rêver ce que peut être une découverte
? Est-ce la tentation d'éprouver comme Roche Claire cet étrange
sentiment du " rêve contrôlé " ?
|