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Science et Technique
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Philippe Bouveret, en effet(s) Jean-Marc Lévy-Leblond La première physique, celle de Galilée d'abord et de Newton encore, se pensait comme "philosophie naturelle", et voulait comprendre la nature (phusis), au double sens du mot, entendement et embrassement. L'espoir de ramener ainsi tous les phénomènes à une seule cause parut atteint avec la théorie newtonienne. Mais la gravitation n'était pas cette "attraction universelle" qu'elle prétendait, et elle dut faire place à d'autres types d'interactions, électriques, magnétiques, plus tard nucléaires. Et quelles que fussent leur nature profonde (électromagnétique, en général), les forces uvrant à notre échelle, capillarité, élasticité, friction, gardaient leur autonomie de comportement. Malgré leur espoir d'une unification toujours annoncée, jamais réalisée, les physiciens, dès le dix-neuvième siècle, ont dû se résigner à la diversité et même à l'hétérogénéité du monde. Le deuil du fantasme unitaire et l'acceptation d'une variété incontrôlée devraient cependant procurer des gratifications secondaires. Le regret de ne pouvoir contempler d'un seul coup une architecture transparente peut s'équilibrer de l'heureuse surprise devant les réjouissantes corrélations entre des aspects de la nature a priori complètement étrangers les uns aux autres. Comme sur les scènes baroques, le théâtre du monde
voit agir des machines dont les effets procurent aux spectateurs d'incessants
étonnements. Effets, ces phénomènes, dont la découverte,
en général inattendue, étonne les chercheurs par
l'hétérogénéité apparente entre une
cause et un
effet, la première et le second relevant de domaines
physiques a priori sans relation. Effet Joule : un courant électrique
passe dans un fil métallique, et voici qu'il devient chaud ! Effet
Doppler : une source sonore se met en mouvement, et voici que change sa
fréquence ! Effet Magnus : un projectile se met en rotation sur
lui-même, et voici que sa trajectoire cesse d'être rectiligne
! Aussi est-il salutaire que des artistes aident la nature à continuer de nous surprendre, et maintiennent une vision du monde plus modeste que les grandioses (et souvent fantasmatiques) perspectives d'unification de la science moderne - et plus ludique, à l'instar de cette science de jadis, qui faisait de la recherche une vaste partie de cache-tampon avec la nature. C'est ainsi que Philippe Bouveret, avec patience et humour, fait jouer température, pression atmosphérique, capillarité, évaporation, gravité pour produire des effets comiques ou/et poétiques. D'une caisse métallique rouillée au fond d'un jardin, surgira suivant les aléas de la météo, un vieux vélo. Accroché au mur, un cadre métallique apparemment vide attend que le spectateur glisse dans la fente d'un monnayeur, non une pièce, mais un cachet d'aspirine dont la dissolution effervescente fera lentement surgir des coquillages, des bougies, un panneau "à vendre". Des balanciers se dandinent gauchement sur une tringle oblique, marquant le temps en tirant de leurs oscillations une progression saccadée mais inéluctable. Des gouttes d'eau glissent sur deux fils de métal, les réunissant par la force capillaire, jusqu'à ce que l'élasticité des fils reprenne le dessus pour les écarter, entretenant un vibrant goutte-à-goutte. Un uf dans l'eau, maintenu par une barre oscillante, exécute un paisible ballet aléatoire de rotations et de vibrations, illustration impertinente de la théorie du chaos à la mode. Au siècle dernier, la pédagogie scientifique se faisait volontiers divertissante. La grande revue populaire L'Illustration publiait une rubrique régulière " La science amusante ", signée du vite célèbre Tom Tit . Les recueils de ces chroniques connurent un vif succès de librairie dont attestent de nombreuses rééditions. Et bien d'autres auteurs et publications illustraient ce genre, suggérant aux enfants des expériences utilisant des objets ordinaires, fourchettes, ficelle, bouchons, pommes de terre, etc., pour mettre en évidence la rotation de la Terre ou la pression atmosphérique. Il n'est pas certain que ces manipulations, souvent moins faciles à réaliser qu'il y paraissait, aient eu de grandes vertus didactiques. Sans doute leur fonction était-elle plutôt de maintenir le lien entre investigation scientifique, en voie de technicisation et de formalisation rapides, et curiosité spontanée devant le fonctionnement du monde. Lorsque la science, comme aujourd'hui, se fait de plus en plus ésotérique, il faut se souvenir qu'elle ne trouve son sens que dans sa capacité à répondre à nos étonnements intéressés. C'est l'effet, précieux, des tranquilles manigances de Philippe Bouveret que de nous rappeler à notre "condition naturelle" .
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