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Science
en scène, réactions en chaîne
Le théâtre de science existe ! Sous la
forme, d'abord, d'un théâtre de science de théâtre
classique, institutionnel, conventionnel, huppé
Après
la réussite des Palmes de Monsieur Schutz, l'année dernière,
Copenhague (Montparnasse, adaptation Jean-Marie Besset, avec Niels Arestrup,
Pierre Vaneck et Maia Simon), Arcadia (Comédie-Française,
adaptation Jean-Marie Besset), une reprise de la Vie de Galilée
(théâtre de la Colline, avec Jacques Weber), une création
avec Histoire naturelle de l'esprit sur Alan Turing, de Jean-François
Peyret, à la M.C. de Bobigny. Sous la forme aussi d'un théâtre
de science de compagnie : la compagnie ART'M de Saint- Étienne
(Vous avez dit hasard ?), le théâtre du Voyageur, de Paris
(Shakespeare's Gallery), la Compagnie 3.5.81, Nada Théâtre
des Ullis (Saga Oizos), Science 89 de Nantes (Le chant de l'inconnu n°5
de Gatti ou Inferno de Strindberg) , les Bateleurs de la Science, de Paris
(Le petit Cirque scientifique ou Zéphyrin et le météore
d'or). Sous la forme enfin d'un théâtre de science pour un
homme seul : Michel Véricel, de Lyon (Éloge de l'âne),
Alain Nempont et son Théâtre Dire d'Étoile, de Lille
(Histoires d'eau), Norbert Aboudarham (Le chat de Schrödinger). Ce
théâtre de science est expérimental. Tout lieu est
investissable : on trouve du théâtre de science dans la rue,
dans l'enceinte ou dans une salle annexe du musée, dans un café,
parfois dans un vrai théâtre. Les formes du théâtre
de science sont multiples : de la simple lecture théâtralisée
de textes à la lecture-spectacle, à la récitation
durant la visite au burlesque, en passant par le cirque, le spectacle
itinérant, le spectacle de rue. Bref, le théâtre de
science permet des installations variées.
Enfin le théâtre de sciences est l'objet de recherche : des
livres sortent, des articles de critiques (notamment ici même, dans
la revue Alliage), des colloques science et théâtre... Dans
ce cadre général d'une réflexion continue sur la
question des relations entre théâtre et science, la revue
Alliage entreprend de publier une série d'entretiens conduits par
Michel Valmer, metteur en scène et directeur de la Compagnie Science
89. Ces entretiens ont été conduits avec des auteurs, des
metteurs en scène, des scénographes et des acteurs, dans
le cadre de la thèse qu'il mène au Centre de recherche sur
la culture et les musées (université de Bourgogne, direction
de thèse, Daniel Raichvarg). Chaque entretien, publié brut
de transcription, sera précédé d'une courte biographie
de l'interviewé précisant, notamment, ses actions de théâtre
de science, et suivi d'une analyse s'appuyant sur les principaux points
mis en évidence dans la recherche de Michel Valmer : la dualité
fou-savant, le personnage-machine comme champ de bataille, et l'acteur-objet
comme enseigne mnémonique. Pour aller de la vérité
abstraite à la vraisemblance concrète
Daniel Raichvarg
Entretien avec Gildas Bourdet (metteur en scène, écrivain
et peintre), Marseille, 26 mai 2000
Eléments de biographie
Gildas Bourdet est né en 1947, dans le Finistère à
la Forêt-Fouesnant, qu'il quittera pour Le Havre, où il passe
le reste de son enfance et de son adolescence. Il a treize ans lorsqu'il
découvre l'existence de la peinture dans un livre d'Utrillo. Il
décide alors qu'il sera peintre. Dès 1965, il commence sa
carrière d'homme de théâtre. Directeur du théâtre
de la Salamandre et metteur en scène, il fonde en 1981 le Théâtre
national de la Région Nord-Pas-de-Calais, avant de devenir, en
1995, directeur du Théâtre national de Marseille-La Criée.
Depuis 1969, il a réalisé une cinquantaine de mises en scènes,2
pour lesquelles il a conçu la plupart des décors. Également
auteur de huit pièces de théâtre, il n'a jamais cessé
de peindre et de dessiner.
Remarques liminaires à l'entretien
Dans son travail de metteur en scène, Gildas Bourdet n'aborde pas
directement le théâtre par le biais de la psychologie. Sans
doute, ce choix vient-il du fait qu'il n'est pas simplement metteur en
scène et auteur dramatique, mais également peintre et décorateur.
L'espace prend chez lui une importance déterminante. Le placement
des acteurs entre eux, mais aussi par rapport au décor et aux éléments
du décor, témoigne, entre autres, des motivations des personnages,
de leur vérité scénique. Son geste de metteur en
scène s'inspire, suivant son propre aveu, de celui de l'architecte.
Enfin, notons que pour Gildas Bourdet, la théorisation se mène
essentiellement dans le temps même de la réalisation, sur
plateau, devant la feuille de dessin, dans l'atelier de décor ou
encore dans sa discothèque lorsqu'il choisit les musiques ou les
effets sonores. En dehors des publications institutionnelles (journaux
du théâtre de la Salamandre et du Théâtre national
de Marseille) ou de certaines pièces publiées comportant
un cahier dramaturgique, peu de textes sont rédigés de sa
main. On trouve cependant dans le répertoire théorique et
universitaire plusieurs interviews de lui, généralement
courtes.
Entretien
- Michel Valmer : En 1974, le théâtre de la Salamandre,
créait, sous la direction de Gildas Bourdet, La vie de Jean-Baptiste
Poquelin, dit Molière. Ce spectacle était constitué
d'une série de scènes. L'une des séquences, située
chez Gassendi, reconstituait l'expérience galiléenne du
plan incliné (une boule dévale une pente, et plus le plan
est incliné, plus grande est la vitesse). Cette expérience
mettait en scène le savant lui-même.
- Gildas Bourdet : On avait choisi de raconter la vie de Molière.
Il fallait donc raconter un moment de sa vie intellectuelle. Gassendi
compte beaucoup dans cette formation intellectuelle, celle des libertins,
au sens premier du terme. Nous souhaitions dire qu'il est probable que
Molière a eu une formation intellectuelle moderne, c'est-à-dire
une formation incluant les derniers développements des sciences,
et pas seulement la scolastique. On s'est alors interrogé sur le
personnage de Gassendi, sur le rôle qu'il a joué auprès
d'un certain nombre de jeunes gens qui le fréquentaient assidûment.
Et, sans doute parce que nous étions influencés par le Galilée
de Brecht, nous avons décidé de mettre en scène de
la manière la plus vivante possible, une leçon de Gassendi
; cette leçon, Gassendi étant lui-même disciple de
Galilée, portait sur l'expérience du plan incliné.
Représenter concrètement cette expérience nous apparaissait
une chose théâtralement intéressante. Tout à
coup, je ne dis pas le laboratoire, mais quelque chose de l'ordre du laboratoire
se transportait sur la scène. Il y avait sûrement d'autres
expériences possibles à traiter, mais celle du plan incliné
nous paraissait la plus simple à représenter. La mise au
point fut assez délicate. Il a fallu mettre au point, au moyen
d'un métronome, la course de la boule (c'était la boule
appartenant à un objet récurrent dans le spectacle : un
bilboquet) sur le plan incliné, de telle manière que le
public puisse mesurer le temps avec nous. Ensuite, il fallait démontrer
que le sens commun et l'expérience scientifique n'ont pas forcément
quelque chose à voir, c'est-à-dire que ce qui paraît
une évidence n'en est pas forcément une du point de vue
de la science.
- M.V. : Comme du point de vue du théâtre. Pour que
le public puisse participer à la vérité de l'expérience,
il faut qu'elle soit mise en scène, donc truquée.
- G.B. : Faire du faux avec du vrai, c'est la vocation du théâtre.
- M.V. : Il t'arrive cependant de rechercher l'exactitude au théâtre,
un certain maniement de l'exactitude. Dans le décor de Britannicus,
par exemple, il y avait des éléments de type naturalistes
utilisés de manière à connoter différentes
époques (règne de Louis XIII, règne Louis XIV, XXe
siècle) ; citons les vrais radiateurs de chauffage central ou les
vraies prises électriques dans le décor du château
de Versailles, car c'était un décor. Qu'est-ce que tu recherchais
?
- G.B. : Un trouble. Je cherchais à jeter le trouble chez
le spectateur. Au fond, ce qui m'intéresse, c'est le rapport que
nous entretenons avec la réalité, et le rôle que l'art
joue dans ce rapport à la réalité. Je crois que si
une pièce de théâtre est réussie, on en sort
un tout petit peu modifié. C'est-à-dire qu'on ne perçoit
plus les choses très exactement, y compris les choses de la vie
quotidienne, de la même façon avant qu'après. C'est
vrai pour l'art, l'art produit cette chose. Un champ de coquelicots, aujourd'hui,
je le réinterprète grâce à la médiation
d'un champ de coquelicots de Monet. C'est-à-dire que je le vois
autrement, j'aurais du mal à dire comment, mais d'abord, je le
perçois. Je le perçois comme un objet de la réalité,
mais aussi comme un objet qui peut faire l'objet d'une représentation
artistique. Donc, ma perception est modifiée. L'art modifie ma
perception. La science modifie aussi notre perception, mais de manière
beaucoup plus intellectuelle et conceptuelle.
- M.V. : Au théâtre, au théâtre de sciences
encore plus, le vrai passe par le faux, le truquage, la construction,
qu'est la mise en scène.
- G.B. Dans le cas de la scène de Gassendi, nous avons fait
un gros travail sur les axes des regards, les regards sur la boule, les
regards sur les comédiens entre eux. Un travail aussi sur l'écoute
de Gassendi. La scène était montée comme une sorte
de piège. Gassendi piégeait les participants dans ce qui
ce qui semblait être l'évidence, avant de démontrer
que l'évidence, en fait, ne correspondait pas à la réalité.
Nous étions à l'époque, je l'ai dit, brechtien. Mais
d'un certain point de vue, je me sens encore brechtien, c'est-à-dire
: " ne dites jamais qu'une chose est vraie ". Il y a toujours
une réalité cachée sous l'évidence des choses.
Il y a une évidence des coquelicots et il y a quelque chose de
caché sous les coquelicots, quelque chose que l'art, seul, peut
appréhender. Peut-être est-ce une certaine nature de la lumière.
Et là, l'art rejoint la science, c'est-à-dire que la fausseté,
ou ce qui était considéré comme de la fausseté,
de la peinture impressionniste, nous révèle ce que la science
était en train d'inventorier à la même époque
et qui était la nature de la lumière. Au même moment,
la physique et la peinture s'intéressent à la lumière.
La peinture l'appréhende d'une manière poétique et
la physique l'appréhende d'une manière analytique. Je ne
dis pas que cela aboutit au au même résultat. Je dis qu'il
y a simplement concordance. Si je dis : " la lumière est.
Point à la ligne. À d'autres moment, elle n'est plus ",
je dis aussi qu'il y a quelque chose de plus problématique que
ce simple énoncé. Pour questionner cette réalité-là,
il faut produire du faux, le tableau. Le tableau est constitué
de touches de couleurs juxtaposées, ce n'est pas la réalité.
- M.V. : C'est la réalité du tableau.
- G.B. : C'est une fiction, comme le théâtre, c'est
une fiction. L'expérience de Gassendi, c'est avant tout une expérience
réinventée par nous. Elle ne correspond pas à une
réalité biographique. Il ne s'agit pas, pour nous, de savoir
si Molière a été réellement présent
à l'une des expériences que reproduisait Gassendi. Nous
n'en savons rien. Nous avons construit une fiction. Mais cette fiction
nous disait quelque chose sur ce que nous pensions être la réalité
du cheminement intellectuel d'un certain nombre de personnages de cette
époque.
- M.V. : Dans le cas de cette scène, la science ne racontait
pas seulement l'époque.
- G.B. : La scène racontait aussi notre rapport à
la science. C'est-à-dire un amour de la science. Il y avait peut-être
une trace de positivisme qui était sous-jacente dans notre attitude.
- M.V. : Dans la mise en scène de l'expérience de
Gassendi, le regard du spectateur est ramené sur l'objet, il donne
à l'objet une place centrale, c'est-à-dire qu'il évince,
d'une certaine manière, l'homme de cette place centrale dans le
dispositif expérimental, théâtral.
- G.B. : Je ne sais pas si l'homme est évincé de
cette place centrale. À en croire Heisenberg, le fait d'observer
l'univers modifie l'univers. Dire cela, c'est dire que la position de
l'observateur modifie quelque chose. Peut-être que la science recentre
l'homme en tant qu'observateur, en tant qu'acteur. Peut-être que,
dans les sciences de la nature, l'homme réintègre une place
centrale en tant que modificateur de la nature. Si l'écologie est
en partie une science, c'est bien parce qu'elle prend l'homme en tant
qu'agent modificateur de la nature, ou encore, la science se préoccupe
de l'homme en tant qu'agent et en tant qu'observateur. Je crois qu'il
n'y a pas d'épistémologie qui puisse faire l'économie
de la question de l'homme. Pourquoi est-ce qu'on introduit de la pensée
dans l'univers, surtout quand on sait que la pensée a des conséquences
sur l'ordre même de l'univers ?
Analyse
Dans l'entretien, Gildas Bourdet nous rappelle que l'homme, s'efforçant
de trouver sa place au sein du monde, invente des fictions, esthétiques
ou scientifiques, mais des fictions, c'est-à-dire des déplacements
de regards qui permettent le renouvellement de l'imaginaire. Sans ce renouvellement,
pas d'invention. À partir de cette idée de fiction, le théâtre
(ou l'art) comme la science s'organisent. Entre l'artiste et le poète,
s'installe une analogie de fonctionnement (de comportement) qui se revendique
comme dérangeante. Bourdet, suivant ses propres mots, cherche à
provoquer un " trouble ". Dire : " L'expérience
scientifique et le sens commun n'ont pas forcément quelque chose
à voir " ou " L'art modifie (la) perception " de
l'artiste lui-même tout comme celle des spectateurs, nécessite,
pour la science comme pour le théâtre, de se remettre en
question. Et lorsque Bourdet demande : " Pourquoi introduit-on de
la pensée dans l'univers, surtout quand on sait que la pensée
a des conséquences sur l'univers lui-même ? ", il témoigne,
pour le coup, d'une attitude provocante.
Mais Bourdet, c'est l'artiste, et Heisenberg, qu'il convoque à
ce moment précis de l'interview, c'est le scientifique. Le fou
interroge le savant parce qu'il sait que le savant lui offre l'occasion
d'une avancée dans le maniement de son art. Se référant
à la peinture, le metteur en scène nous rappelle, en exemple,
l'art des impressionnistes, qui rejoint historiquement la science du XIXe
siècle dans l'investigation parallèle et différenciée
des phénomènes de la lumière. Cette concordance souligne
le lien art/science qu'exploite systématiquement le binôme
fou/savant à chaque émergence de théâtre de
science. Et Bourdet reproduit, en gigogne, dans le réel, le lien
que pouvait entretenir Molière (homme et personnage, donc l'artiste,
le fou) (dans la vie, comme au théâtre de la Salamandre)
avec Gassendi (homme et personnage, donc le savant).
Dans la Vie de Jean-Baptiste Poquelin, le binôme fou/savant s'articule
autour d'une expérience. Le dispositif théâtral est
un dispositif expérimental à deux niveaux :
- le spectateur assiste à l'expérience du plan incliné
, expérience de type laboratoire, qui est (faussement) reproduite.
L'expérience donne un effet de réel (au théâtre)
; les personnalités de Galilée et de Gassendi accréditent
le propos ; les objets - métronome, boule, plan incliné
- apparaissent comme réalistes.
- mais l'expérience démontre que ce que l'on croit être
vrai se révèle faux ; le public découvre ce que cache
l'évidence ; le spectacle interpellant le spectateur se rapproche
d'une option brechtienne : " Ne dites jamais qu'une chose est vraie
". Le public expérimente la consigne réflexive proposée
par le metteur en scène ; il fait ainsi l'expérience du
déplacement de son regard et vérifie, de fait, que sa "
position (d') observateur modifie quelque chose ".
Or, comme le souligne Bourdet, ce sont les objets manipulés par
les acteurs dans le cadre de l'expérience qui déterminent
ce nouveau regard du spectateur, c'est-à-dire que, par l'activation
de l'objet et le jeu de son propre regard sur l'objet, l'acteur oblige
le public à vivre l'action à travers l'objet. L'objet devient
ainsi acteur-objet du raisonnement scientifique représenté
par l'assemblage actif boule/plan incliné/métronome (théâtre-machine,
Bourdet/Gassendi, le fou et le savant).
L'action de ce théâtre-machine installé matériellement
par les comédiens pendant la fiction se déroule (faussement)
en temps réel ; elle donne l'illusion d'être mesurée
par le métronome. Mais, dit Bourdet, pour questionner la réalité,
il faut produire du faux. Cet effet de réel au niveau du temps
éloigne le spectateur du temps théâtral (celui qui
parle-le-passé-au-présent) et transforme alors le spectateur
de théâtre en spectateur de théâtre de science.
Le théâtre-machine Bourdet/Gassendi conviant le public à
une exploration et un questionnement de la théâtralisation
de la physique expérimentale repose sur le constat suivant : toute
expérience réalisée, même de manière
imaginaire, et même au plus près d'un présupposé
scientifique, nécessite une mise en fiction, une manière
de montrer les choses ou les phénomènes et de les mettre
en scène. Le(s) (émergences de) théâtre de
science participe(nt) de cette nécessité fictionnelle en
lui donnant l'occasion d'un prolongement émotionnel et réflexif
qui se développe au-delà du seul terrain intellectuel et
conceptuel (celui que nous offre la science). Par le biais de cette expérience
théâtralisée, de cette fiction, Bourdet examine "
le rôle que l'art joue dans (son) rapport avec la réalité
". Au centre de ce dispositif, l'homme retrouve une place centrale.
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