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Kurt
Gödel
Nicolas
Witkowski
Si certaines figures
de la science, par leur étrangeté, passent à juste
titre pour des extraterrestres, le logicien d'origine autrichienne Kurt
Gödel (1906-1978) est clairement le plus zombiesque de tous. Modèle
d'introversion, " le plus grand logicien depuis Aristote " selon
von Neumann, est universellement célèbre pour son (double)
théorème d'incomplétude qui peut être schématisé
de la façon suivante :
- dans tout système formel consistant, il existe des propositions
indécidables ;
- la consistance d'un tel système ne saurait être démontrée
à l'intérieur de ce système.
Il est surprenant qu'un théorème aussi abscons touchant
aux fondements des mathématiques ait connu le succès médiatique,
menant parfois à des élucubrations ("gödélite")
dont il ressortirait que la science est à jamais incapable de parvenir
à une vérité objective. La signification réelle
du célèbre théorème est à la fois plus
profonde et plus optimiste : la méthode dite axiomatique, employée
depuis des millénaires pour bâtir l'arithmétique et
la géométrie, possède des limites internes, et il
est impossible d'établir la consistance de nombreux systèmes
- l'arithmétique ordinaire, par exemple. Mais le fait qu'il existe
des vérités mathématiques indémontrables dans
un système donné ne marque pas des limites infranchissables
à la raison, car un indécidable de ce système devient
décidable dans un autre système dont l'indécidable
précédent serait un axiome. Il implique plutôt que
l'on doit chercher de nouveaux systèmes possédant moins
de limitation que les anciens ; c'est ce que font les mathématiciens
en formulant de nouveaux axiomes qui viennent combler le trou des indécidables
(trou qui par nature ne peut disparaître qu'à l'infini !).
Gödel manifestait une curiosité purement théorique
et très paradoxale. Ses biographes lui reconnaissent cependant
- c'est bien le moins ! - une certaine cohérence : on peut tout
à la fois être persuadé, en bon platonicien, qu'il
existe un monde des idées accessible à l'introspection,
et que le monde naturel est rationnel et déterministe. On peut
de même être pleinement confiant dans les pouvoirs de la logique
humaine, travailler dans la lignée des mathématiciens Hilbert
et Brouwer, appartenir au cercle de Vienne (avec, entre autres, Wittgenstein
qui aura lui aussi du mal à comprendre le théorème),
et croire aux fantômes ! Gödel, lui, ne faisait aucune distinction
entre l'intuition mathématique et la connaissance apportée
par nos organes des sens, qu'elle soit ou non réputée "objective".
Dans ce curieux cocktail, la logique se révélera d'ailleurs
bien pire que la parapsychologie, en le menant implacablement à
une paranoïa délirante : par peur d'être empoisonné,
Gödel arrêtera de se nourrir
et en mourra. Sa vie professionnelle
est étroitement liée à la création, en 1933,
de l'Institute for Advanced Studies de Princeton, où il rejoint
- d'abord pour de brefs séjours puis, après l'Anschluss,
de façon définitive - Einstein, von Neumann et Oskar Morgenstern,
Autrichien comme lui et futur auteur, avec le précédent,
de la théorie des jeux. Einstein, puis Morgenstern, deviendront
les grands amis de celui qui n'allait jamais au cinéma mais vit
Blanche Neige trois fois, et qui n'écoutait que des chansonnettes,
jugeant la musique classique " pathétique et énervante
". Lorsqu'il dut faire officiellement acte de candidature pour acquérir
la citoyenneté américaine, c'est Morgenstern qui joua les
chauffeurs tandis qu'Einstein tenta, sans succès, de le dissuader
de prouver aux juges que la constitution américaine recelait des
fautes de logique. Les juges furent heureusement plus sensibles à
la présence du célèbre Einstein qu'aux imparables
arguments de l'impassible Gödel
Délaissant les mathématiques
à la fin des années 1940, Gödel se tourna vers la métaphysique
et la physique tout court, à laquelle il apporta une contribution
remarquée par Einstein, Pauli, et tout ce que le milieu scientifique
comptait alors d'oreilles attentives. À partir d'une réflexion
originale sur le temps (éliminant d'emblée la notion de
temps absolu), il tenta d'imaginer des univers où le voyage dans
le passé ne serait pas une absurdité. À l'instar
de ses autres travaux, celui-ci fut mal compris et interprété
de travers - sauf par les auteurs de science-fiction qui en tirèrent
tout le profit possible.
Logical Dilemnas,
The Life and Work of Kurt Gödel, J.W. Dawson Jr., A.K. Peters, Wellesley,
1997
Le théorème de Gödel, E. Nagel, J.R. Newman, J.-Y.
Girard, K. Gödel, Seuil, 1989
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