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des Auteurs du numéro 43
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Aristote topologue René Thom
Si l'on examine les emplois actuels du mot lieu en français, on observera qu'un lieu demande toujours un habitant qui en fait sa résidence : il est pratiquement impossible, en français actuel, d'employer le mot lieu avec un génitif inanimé. Exemples : le lieu d'un rocher ?, le lieu d'une tour ? Dans ses emplois abstraits, philosophiques, le mot lieu, en français, a toujours une forte connotation existentielle : il y a "lieu de" pour agir, "il n'y a pas lieu de" négativement. De là, l'hypothèse que le mot topos implique virtuellement un être humain ou animal qui séjourne (normalement) en ce lieu ; nous l'appellerons ici le Maître (ou le Chef) du lieu. De l'humain, on généralisera
à l'animal : tout animal se forge un territoire, lieu de ses activités.
il faut concevoir que tout être vivant est ainsi le centre d'un
domaine tridimensionnel - faut-il dire son topos ? -, où il pratique
ses activités de reproduction, de chasse, etc. Un tel domaine doit
être vu comme un topos doté d'une position centrale, émettant
des ramifications nourricières, et éventuellement familiales.
De ce fait, tout topos vit dans la cervelle de son maître occupant.
Les incursions externes de l'occupant seront limitées par des objets
fixes extrêmes, à ne pas dépasser, les eschata. L'exigence pour un
lieu d'avoir des eschata ne paraît ainsi qu'une forme locale, affaiblie,
de l'exigence de fermeture qui caractérise pour Aristote l'ousia
: Tode ti kexôrismenon, ce qui est là, séparé.
Il en ira de même pour l'emploi absolu du mot. " Des Lieux
les absolus lieux ", selon Mallarmé, où, bien au contraire,
la présence d'un individu agissant, limité d'eschata, solides,
proches ou lointains, apparaît comme essentielle. Nous désignerons
dorénavant cet individu agissant comme le maître du lieu. Dès le Parménide, apparaît le premier vocable de la topologie grecque, le sanekhes, usuellement traduit par continu. Je crois cet usage malheureux, car c'est plutôt la connexité (par arcs) du domaine qui est évoquée par sunekhes. Les hardis navigateurs de la mer Égée pouvaient vérifier qu'une île est connexe, en en faisant le tour... Dans mon premier article, consacré à la théorie des lieux chez Aristote, et accepté dans la Revue thomiste des aristotéliciens de Toulouse, je n'avais pas résisté au plaisir d'identifier une formule d'Aristote à une célèbre formule de topologie - la formule de Stokes (en homologie) -, à savoir d o d = 0. Monsieur Pierre Aubenque m'a alors reproché " d'aller plus vite que la musique ". Il est de fait qu'à l'époque classique de Platon-Aristote, les géomètres semblent avoir manifesté une certaine répugnance à faire coïncider deux de leurs points, notion pour laquelle ils n'avaient apparemment pas de mot adéquat. Il n'y avait pas alors de verbe pour signifier la coïncidence de deux points. Plus tard, à l'époque d'Euclide, on n'a pas hésité à déplacer des figures entières considérées comme des solides, par exemple, en faisant glisser une équerre sur une règle (verbe ephharmôzein). Une lecture rapide de la formule (211b 12) : En tautwi gar ta eschata tou periexontos kai tou periexomenou m'avait fait croire (traduction de Carteron) qu'on pouvait identifier géométriquement ces deux bords. Je dois à Monsieur Pierre Aubenque - qui s'était alors intéressé à mon travail - de m'avoir convaincu qu'il n'en était rien. Les deux bords sont proches, mais ne coïncident pas ! Bien mieux, c'est leur distinction même qui va produire la structure d'identité binaire interne (entauta) que signifie en fait l'adverbe ensemble. Ceci demande une discussion
préliminaire sur la coïncidence de deux points. Au fond, la théorie
aristotélicienne des lieux souffre d'une ambiguïté
essentielle : s'agit-il d'une théorie d'inspiration strictement
géométrique au sens moderne du terme, ou, au contraire,
d'une théorie de type éthologique liée à l'usage
de l'espace par l'être vivant ? Dans un article antérieur,
j'avais pris un point de vue biologique, que je croyais plus pertinent
à la philosophie propre d'Aristote. Il en est résulté
que la théorie des lieux apparaît souvent comme le locus
horribilis de l'aristotélisme, et, mise à part, la thèse
latine de Bergson Quid Aristoteles de Loco Sensuerit, elle n'a guère
eu d'écho. Peut-on voir présentement dans cette théorie
autre chose qu'un monolithe désuet de l'aristotélisme primitif
? Remarque : un latiniste
pourrait objecter à ma thèse sur le lieu nécessairement
habité, l'exemple du titre Locus solus de Raymond Roussel. Certes,
Locus solus signifie Lieu inhabité. Mais l'usage est surréaliste
: il s'agit d'un grand domaine en banlieue parisienne où toutes
sortes d'activités techniques et historiques vont prendre naissance
et proliférer dans l'espace-temps. La technique des amers
: il s'agit d'une technique de repérage en usage chez les navigateurs,
les amers. On considère une vaste baie limitée vers le haut
par l'Océan. Supposons qu'on ait doté trois points océaniques,
I, J, K, de phares puissants tous identifiables. Il importe alors d'étudier
le système des droites, dites amers, engendré par un tel
trio de points. Il y en a trois : IJ, JK, IK. Sur la côte supposée
rectiligne, on distinguera chaque type de point p par l'ordre (gauche-droite)
selon lequel on voit les divers rayons pI, pJ, pK. Finalement, la position
d'un point M sur la rive du continent par rapport aux trois phares IJK
est définie par la succession des sources reçues par un
observateur de la rive, qui balaie du regard, de gauche à droite,
l'horizon marin (cf. fig. 1). Il n'est pas dans mon propos ici d'étayer cet argument en faveur d'une interprétation qualitative des phénomènes observés par Marcel Proust dans sa promenade du soir à Martinville. Il y faudrait une étude locale raffinée, qui a peut-être été déjà faite. On retiendra de notre analyse des amers qu'en un certain sens, il existe une sorte de surjection des eschata extérieurs sur les eschata intérieurs, laquelle détermine les places usuelles du chef au cours de ses déplacements dans son territoire. Que l'on rigidifie cette surjection en une fibration, la structure entauta de la différence eschata externes sur eschata intérieurs pourrait prendre la forme requise pour mon interprétation : on aurait alors un collier régulier pour cette différence globalisable - ce qui entraînerait la formule de Stokes, homologique : " Le bord du bord est vide... " Nous verrons que tel est bien le cas. S'il est aisé
de comprendre en quoi les amers peuvent donner au chef des moyens pour
localiser sa propre position au sein d'un lieu, on comprendra moins bien
le rôle des estacha intérieurs, à savoir la limite
normale du corps enveloppant, telle qu'elle est prescrite en 211b 11. Cette formule exprime
essentiellement le caractère clos de l'être vivant. Car s'il
y a un bord, il y a perte de sang, avec menace pour la vie.* D'où
le rôle de détecteur d'ontologie qu'est l'opérateur
bord (D2 = 0) de l'algèbre homologique et sa profonde interprétation
biologique... Quant à moi,
j'aurais voulu faire sortir la théorie des lieux d'Aristote de
son statut de locus horribilis de l'uvre du Philosophe. Je me borne
ici à espérer que parmi mes lecteurs, certains penseront
qu'il y a là des directions qui mériteraient d'être
explorées... * On pense à cette réflexion de Woody Allen, entendue dans son film Bananas : " S'étant coupé la main en jouant avec un couteau, il y voit perler quelques gouttes de sang. Il pousse alors cette exclamation craintive : Ehh, it should be inside ! " Bures-sur-Yvette, le 2 mai 1996 Cet article a paru dans la Revue de synthèse, n°1, en 1999. Liste des figures : Aristote, gravure par Montcornet |