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Une
démonstration divine
Piergiorgio
Odifreddi
Le feuillet de Gödel
reproduit ci-contre est peut-être le document le plus énigmatique
et le plus surprenant de toute sa production, qui n'a pourtant été
avare ni de l'une ni de l'autre de ces caractéristiques. Non destinée
à la publication, cette page est pratiquement incompréhensible
sans explications supplémentaires ; je me limiterai ici à
en donner les principales, renvoyant pour plus de détails à
mon livre Il Vangelo seconda la Scienza (Einaudi, 1999) [L'Évangile
selon la science, traduction française sous presse].
Gödel fournit, tout simplement, une démonstration logique
de l'existence de Dieu, entreprise qui pourrait sembler anachronique aujourd'hui,
mais qui se situe dans le sillage d'une tradition millénaire que
je retracerai brièvement. La démonstration de Gödel
fut conçue en 1941, remaniée en 1954 et perfectionnée
en 1970. En février de cette même année, Gödel
montra la version définitive au logicien Dana Scott, en août,
il déclarait à l'économiste Oskar Morgenstern en
être satisfait, mais ne pas vouloir la publier : il craignait, à
la vérité, de donner l'impression d'avoir un intérêt
pour la théologie, et en particulier, d'être considéré
comme croyant, alors que son seul intérêt était d'ordre
logique.
Bien que dans son argumention Gödel fasse usage (définition
2 et axiome 3) du concept modal de nécessité, je me limiterai
dans mon commentaire à parler de vérité. La simplification
substantielle ainsi obtenue ne trahit pas l'esprit de l'écrit de
Gödel : on a d'ailleurs noté par la suite que ses hypothèses
étaient trop fortes et provoquaient un effondrement de la modalité.
Pour ne pas trahir la lettre de la démonstration de Gödel,
il faudrait alors s'embarquer dans de fastidieux détails techniques,
inadaptés aux présentes circonstances (et peut-être
à toutes).
D'Anselme
Les preuves de l'existence
de Dieu peuvent se fonder soit sur des faits empiriques, soit sur le pur
raisonnement ; dans le premier cas, on parle de théologie naturelle,
dans le second, de théologie rationnelle ou analytique. Les arguments
de la théologie naturelle procèdent tous d'un même
modèle, suivant un cheminement qui voudrait arriver per aspera
ad astra : du mobile à l'immobile, du causé à l'incausé,
du contingent au nécessaire, de l'imparfait au parfait, du relatif
à l'absolu, du changeant à l'immuable. Ces arguments se
fondent sur un unique principe (patho)logique : un refus de l'infini,
et plus précisément, de la régression à l'infini.
Mais à partir du moment où philosophie et mathématique
s'accordent à accepter l'infinitude, de tels arguments perdent
toute valeur probante.
Entrevoyant que les arguments de la théologie naturelle n'avaient
qu'une portée limitée, le moine bénédictin
Anselme d'Aoste (1033-1109) se tourna vers la théologie analytique,
cherchant avec une obstination acharnée une preuve spéciale
de l'existence de Dieu, un argument unique ayant la logique pour seule
base, et " qui n'aurait besoin d'aucune autre justification que lui-même
".
En 1077, à sa grande satisfaction, il découvrit la preuve
ontologique suivante. Définissons Dieu comme un être tel
qu'on ne puisse en penser un plus grand. S'il y en avait plusieurs, on
pourrait en penser un plus grand que chacun, celui qui les comprendrait
tous. S'il n'existait pas, on pourrait en penser un plus grand qui existerait.
Donc Dieu existe et est unique.
Anselme avait d'abord intitulé son ouvrage Fides quærens
intellectum (La foi en quête de l'intellect). Il était ainsi
clairement conscient d'inaugurer une théologie rationnelle, par
opposition à une théologie révélée.
Le fait pourtant qu'il ait modifié ce titre en le plus neutre Proslogion,
terme que lui-même avait forgé et qu'il entendait comme "dialogue",
laisse supposer qu'il percevait bien le risque de l'entreprise et les
préoccupations conséquentes de l'Église.
Car la preuve ontologique n'était pas si parfaite que l'être
dont il s'agissait de démontrer l'existence en introduisant la
logique dans la théologie ne risquât de se transformer en
cheval de Troie : si l'existence de Dieu se trouvait finalement impossible
à démontrer, ou carrément (à Dieu ne plaise)
réfutable, un service insigne aurait été rendu non
à la foi, mais à l'agnosticisme voire à l'athéisme.
La brièveté de la preuve ontologique était en effet
trompeuse, car elle dissimulait une série d'hypothèses cachées
:
1) avant tout, la possibilité même de définir en quelque
façon l'essence de Dieu, sans parler du choix saugrenu d'Anselme
(bien que sa définition ait été anticipée
par Sénèque et Augustin) ;
2) en second lieu, une analogie logique supposée entre le monde
des sens et celui de l'intellect. En particulier, le principe de non-contradiction,
sur lequel se fonde toute la démonstration, peut être évident
pour les propriétés des objets sensibles, mais certainement
pas pour les propriétés des concepts, ni d'ailleurs pour
la théologie irrationnelle ;
3) enfin, un passage du monde de l'intellect à celui des sens,
c'est-à-dire d'un concept à l'existence.
Anselme dénommait "insensé" celui qui ne croit
pas parce qu'il ne comprend pas ; un rationaliste athée dirions-nous
aujourd'hui. À l'inverse, sa position personnelle était
celle d'un théiste rationnel : " Je ne cherche pas à
comprendre pour croire, je crois pour pouvoir comprendre. "
La première critique adressée à la preuve ontologique
vint de Gaunilon, moine octogénaire de l'abbaye de Marmoutier.
Dans sa Réponse pour l'insensé, depuis lors ajoutée
en appendice au texte d'Anselme, il démasqua la première
des trois hypothèses cachées ; pour lui, l'essence de Dieu
ne peut être comprise par l'homme, et les définitions éventuelles
de cette essence ne sauraient être que jeux verbaux vides de sens.
En d'autres termes, non seulement Dieu est un être tel qu'on ne
puisse en penser de plus grand, mais il est plus grand que tout être
qui puisse être pensé.
à
Descartes et Leibniz
La preuve ontologique
joue un rôle important dans la philosophie rationaliste de Descartes,
Spinoza et Leibniz, qui chercheront en outre à la "perfectionner".
Si les scolastiques, d'Anselme à Thomas, savaient bien que l'impossibilité
de penser Dieu comme non-existant ne prouve en rien son existence, mais
le rend seulement compréhensible à qui croit déjà
- raison pour laquelle ils ne parlaient pas de "preuves" mais
de "voies" -, les rationalistes croiront vraiment pouvoir démontrer
l'existence de Dieu.
En 1637, dans le Discours de la méthode (IV), Descartes reformula
la preuve en deux mots : l'existence de Dieu est comprise dans son essence.
En réalité, ce n'est là qu'une reformulation de l'auto-certification
divine, " Je suis celui qui est " (Exode, II, 14), lequel signifie
précisément " Je suis défini par mon existence
même ", ou encore " En moi, existence et essence coïncident
".
Descartes ne tenta pas de démontrer ce fait, et chercha à
s'en tirer en n'affirmant que ce qui était évident ou, comme
il se plaisait à dire, " clair et distinct ". Mais étant
donné que Descartes veut justement nous convaincre que les idées
claires et distinctes sont vraies pour autant que Dieu existe et ne nous
trompe pas, il n'y a pas là une preuve de l'existence de Dieu qui
vaille grand-chose.
La reformulation cartésienne de l'idée d'Anselme fut cependant
une avancée vers la transformation de l'argument de crédibilité
d'Anselme en une véritable preuve. Spinoza utilisa cette reformulation
en 1675, au début de son Éthique, cette fois comme définition
: " J'entends par cause de soi ce dont l'essence enveloppe l'existence.
"
En 1641, dans ses Méditations (V), Descartes avança d'un
nouveau pas en formulant l'argument sur un mode purement positif, évitant
ainsi la seconde hypothèse cachée d'Anselme. L'argument
devient alors : définissons Dieu comme un être qui possède
toutes les perfections ; puisque l'existence est une perfection, Dieu
existe.
L'objection la plus évidente de nos jours serait que l'existence,
loin d'être une perfection, est au contraire une imperfection. On
arriverait alors à la conclusion inverse, comme dans les Philosophical
Explanations de Robert Nozick (1981) : " Dieu est tellement parfait
qu'il n'a pas besoin d'exister. "
Au contraire, dans son court essai de 1676 sur l'existence de l'être
parfait, Leibniz objecte que c'est pour une autre raison que la formulation
de Descartes est insatisfaisante : on ne peut déduire de façon
satisfaisante des conclusions d'une définition que si celle-ci
n'est pas contradictoire.
Pour Leibniz, Descartes avait donc seulement démontré que
si Dieu est possible, alors il existe, et il restait à démontrer
effectivement cette possibilité. Il s'y essaya de la façon
suivante : les perfections ne peuvent être contradictoires deux
à deux, parce qu'elles sont, de par leur nature, indépendantes
les unes des autres ; ainsi, un être uniquement défini par
ses perfections ne peut être contradictoire, et il est donc possible.
à
Kant
Il semblait alors
que tout soit en ordre, et que la preuve ontologique eût atteint
sa forme définitive, lorsque Kant entra en scène. Il consacra
tout un chapitre de la Critique de la raison pure aux démonstrations
de l'existence de Dieu, et y fit justice de toutes.
Le premier à tomber fut Thomas d'Aquin. Il avait développé
dans ses uvres la théologie naturelle, fondée sur
la connaissance du monde sensible, refusant la théologie analytique
d'Anselme, fondée sur la seule logique. Kant fit remarquer qu'il
n'est pas possible de démontrer l'existence d'un pur concept à
partir d'arguments empiriques : toutes les preuves de l'existence de Dieu
doivent donc faire appel, tôt ou tard, à un argument de nature
ontologique.
C'était là une défense d'Anselme face à tous
ceux qui, de Thomas à Leibniz, avaient utilisé des arguments
qui n'étaient pas le sien. Mais ce n'est pas pour autant qu'Anselme
pourrait jouir d'un sommeil (éternel) tranquille : restait le problème
de la troisième hypothèse cachée, et c'est sur ce
front que Kant dirigea son attaque contre la " malheureuse preuve
ontologique ".
Il fit remarquer, pour le coup, que l'existence n'est pas une propriété,
mais la copule d'un jugement (les logiciens diraient aujourd'hui : ce
n'est pas un prédicat, mais un quantificateur), et ne peut appartenir
à l'essence d'un objet. Sinon, il n'y aurait aucun sens à
affirmer l'existence d'un objet doté d'une certaine essence, puisque
cette existence en modifierait l'essence et il ne s'agirait plus du même
objet
La preuve ontologique se réduit donc à "
une simple innovation de l'esprit scolastique ", et " [l'on
dépense] en vain toute la peine que l'on se donne " pour elle.
Kant n'était cependant pas encore satisfait, et dans un autre chapitre
de la Critique, il réussit à expliquer la racine profonde
des erreurs présentes dans les démonstrations de l'existence
de Dieu. Elles ne découlent pas d'une faiblesse humaine, mais d'une
impossibilité intrinsèque : l'idée même de
Dieu aboutit à une inconsistance de la raison, qui ne peut alors
pas être à la fois consistante et complète, au sens
où elle pourrait traiter du transcendant sans contradictions.
C'est toute l'entreprise de la théologie rationnelle qui se révèle
alors désespérée : " C'est vainement que [la
raison] déploie ses ailes pour s'élever au-dessus du monde
sensible par la simple puissance de la spéculation. " Est
ainsi vengée la théologie de l'absurde, qui peut alors déclarer
avec cohérence que l'unique approche rationnelle à la religion
est d'accepter l'irrationnel.
Kant savait que ses arguments ne signeraient pas l'acte de décès
de la théologie analytique, conscient que " l'illusion résultant
de la confusion d'un prédicat logique avec un prédicat réel
(
) repousse presque tout éclaircissement. " Imperturbable,
la preuve ontologique poursuivrait en fait ses apparitions ponctuelles
en philosophie.
Schelling, reprenant la position scolastique, objecta en 1836, dans sa
Contribution à l'histoire de la philosophie moderne, que le Dieu
de la preuve ontologique est un être logique mais pas encore réel.
En d'autres termes, la preuve montre uniquement que si Dieu existe de
façon contingente dans la réalité, alors il existe
dans la pensée de façon nécessaire. Ou, plus brièvement,
si Dieu existe, alors il existe nécessairement.
Hegel, en revanche (Encyclopédie des sciences philosophiques),
pour qui le rationnel et le réel coïncident, trouva dans la
preuve ontologique le principe suprême de sa philosophie : à
savoir, le passage de l'être de pensée à l'être
dans la réalité. Autrement dit, puisque Dieu est pensable,
alors il existe.
Kant ne pensait pas pour autant que la théologie analytique devait
effectivement disparaître : dépouillée de ses illusions
concernant la possibilité de démontrer l'existence de Dieu,
elle pouvait encore jouer un rôle dans la détermination des
attributs de Dieu, dont Kant pensait par ailleurs pouvoir déduire
l'existence de la théologie morale, dans la Critique de la raison
pratique.
Il restait ainsi " de la plus grande importance de déterminer
exactement [le] concept d'un être suprême et suffisant à
tout (
) [comme celui] d'un être nécessaire ",
et c'est à cette tâche que s'attache Gödel dans le manuscrit
du 10 février 1970 ici reproduit, dont le slogan pourrait être
: ne te demande pas ce que la preuve ontologique peut faire pour toi,
mais ce que toi tu peux faire pour elle.
à
Gödel
Examinons donc la
formalisation de la preuve ontologique, c'est-à-dire la version
de Gödel de la version de Leibniz de la version de Descartes de la
version d'Anselme.
L'essence de toute l'histoire que nous avons contée est tout simplement
la suivante. L'argument de Descartes consiste à définir
Dieu comme un être qui a toutes les perfections, et à déduire
qu'il existe du fait que l'existence est une perfection. Les critiques
de Leibniz et de Kant mettent en évidence que la définition
n'est nullement assurée d'être non-contradictoire, et que
l'existence ne peut être considérée comme une propriété,
donc une perfection.
Comme les propriétés sont des entités abstraites,
c'est une pratique courante de la logique moderne de leur substituer leurs
extensions plus concrètes, c'est-à-dire d'associer à
chaque propriété l'ensemble des objets qui la possèdent.
Par exemple, de substituer à la propriété "petitesse"
l'ensemble des objets petits, ou à la propriété "noirceur"
l'ensemble des objets noirs.
La première idée de Gödel fut de remplacer les perfections,
dont nous ne savons pas bien ce qu'elles sont, par les "propriétés
positives", dont, pour le coup, nous ne savons pas du tout ce qu'elles
sont. L'intérêt de ce pas peut sembler douteux, mais il est
au contraire essentiel : il permet de passer de concepts usés,
sur lesquels les idées sont nébuleuses, à des concepts
flambant neufs, sur lesquels ne traîne aucune idée (préconçue).
Si Gödel avait été théologien, il aurait commencé
sans hésiter à discourir sur ces propriétés
positives sans rien en savoir, retombant dans le vide dialectique. Mais
étant un (théo)logicien, il décide de limiter par
avance la nature des propriétés positives, en énonçant
explicitement certaines de leurs caractéristiques, et en limitant
rigoureusement son raisonnement à l'usage de ces dernières.
Se laissant guider par l'analogie avec les nombres positifs, Gödel
convint que les propriétés positives, quoi qu'elles soient,
devaient satisfaire les quatre conditions suivantes :
1) puisque le produit de deux nombres positifs est positif, l'intersection
de deux propriétés positives, c'est-à-dire la propriété
possédée par tous les éléments qui possèdent
les deux propriétés données, est une propriété
positive. Par exemple, si "être petit" et "être
noir" sont toutes deux des propriétés positives, alors
"être petit et noir" doit aussi être une propriété
positive (axiome 1) ;
2) Puisque zéro n'est pas un nombre positif, la propriété
vide, que ne possède aucun objet, n'est pas une propriété
positive ;
3) Puisque, étant donné un nombre différent de zéro,
est positif soit ce nombre soit son opposé, alors, étant
donné une propriété non-vide, est positif soit cette
propriété soit sa complémentaire, c'est-à-dire
la propriété possédée par tous les objets
qui ne possèdent pas la première. Par exemple, si "être
petit" n'est pas une propriété positive, alors "être
non-petit" doit l'être, et réciproquement (axiome 2)
;
4) puisqu'un nombre supérieur à un nombre positif est positif,
une propriété plus grande qu'une propriété
positive, satisfaite par un nombre supérieur d'objets, est positive.
Par exemple si "être petit et noir" est une propriété
positive, alors "être petit" l'est aussi, puisque chaque
objet petit et noir est petit (axiome 5).
Nous pouvons alors
définir Dieu comme un être qui possède toutes les
propriétés positives, quoi qu'elles soient, pourvu qu'elles
satisfassent les quatre conditions précédentes (définition
1). Évitons tout malentendu : ces conditions ne déterminent
nullement la notion de propriété positive, même implicitement.
Mais ceci, loin d'être un défaut, est un avantage : le raisonnement
suivant s'appliquera à toute notion ayant ces caractéristiques.
Arrivés à ce point, nous pouvons déjà donner
une première version de l'argument de Gödel : dans un monde
fini, Dieu existe, et il est unique. Les propriétés équivalent
en fait aux ensembles d'objets tirés du monde, et si le monde est
fini, il ne peut alors exister qu'un nombre fini de propriétés
; en particulier, il n'y a qu'un nombre fini de propriétés
positives.
La première condition assure que l'intersection de deux propriétés
positives est encore positive : prenant l'intersection de deux première
propriétés positives, puis son intersection avec la troisième,
et ainsi de suite, on obtient, après un nombre fini d'étapes,
l'intersection de toutes les propriétés positives, qui est
toujours une propriété positive.
La seconde condition garantit qu'une propriété positive
n'est pas vide, c'est-à-dire qu'il existe un objet qui la possède
; tel est donc le cas de l'intersection de toutes les propriétés
positives, c'est-à-dire qu'il existe un objet qui possède
toutes ces propriétés, - c'est celui que nous avons appelé
Dieu.
La troisième condition assure que la propriété "être
Dieu" est positive et que sa complémentaire, à savoir
"ne pas être Dieu", ne l'est pas. De fait, Dieu possède
toutes les propriétés positives, mais pas celle de ne pas
être lui-même. Alors tout être qui possède toutes
les propriétés positives doit posséder celle d'"être
Dieu", et doit donc coïncider avec Dieu.
La quatrième condition n'est pas utilisée pour la démonstration
d'existence et d'unicité, mais permet de démontrer un fait
théologiquement intéressant : à savoir, que les propriétés
positives sont exactement celles possédées par Dieu. Par
définition, en effet, Dieu possède toutes les propriétés
positives. Inversement, si une propriété est possédée
par Dieu, alors cela veut dire qu'elle est plus grande que la propriété
"être Dieu", et d'après cette quatrième
condition, c'est donc bien une propriété positive.
Naturellement, l'hypothèse d'un monde fini est contingente et donc
pas particulièrement attrayante dans un raisonnement théologique.
Pour voir comment il est possible de l'éliminer, examinons de plus
près le raisonnement précédent.
La première condition impose que l'intersection de deux propriétés
positives soit positive. Procédant pas à pas, elle implique
que ce résultat vaut pour un nombre fini de propriétés
positives. L'hypothèse de finitude du monde n'a été
utilisée qu'une fois dans l'argument, pour conclure que le même
résultat vaut pour l'intersection de toutes les propriétés
positives.
Néanmoins, cette hypothèse est-elle nécessaire, ou
peut-on déduire directement le résultat de la première
condition ? Leibniz le pensait, mais il est aisé de montrer qu'il
avait tort. Il suffit de considérer un monde formé de tous
les entiers, positifs et négatifs, et de prendre pour propriétés
positives le fait d'être supérieur à un nombre positif
donné. L'intersection de deux telles propriétés est
évidemment positive, puisque être supérieur à
deux nombres équivaut à être supérieur au plus
grand des deux. Mais l'intersection de toutes ces propriétés
positives est vide, car il n'existe aucun nombre supérieur à
tous les nombres entiers positifs.
L'idée de Gödel fut de substituer à l'hypothèse
de finitude du monde celle que "être Dieu" est une propriété
positive (axiome 4). Cette hypothèse est théologiquement
plus acceptable, encore que les tenants de la théologie négative
auraient certainement à y redire, préférant peut-être
l'hypothèse inverse.
Par définition, "être Dieu" signifie avoir toutes
les propriétés positives. La nouvelle hypothèse de
Gödel n'est donc qu'une façon détournée de dire
que l'intersection de toutes les propriétés positives est
positive, et le premier pas de l'argument précédent fonctionne
maintenant par hypothèse. La suite n'utilisait pas l'hypothèse
de finitude du monde, et fonctionne donc comme avant. On a donc démontré
que si "être Dieu" est une propriété positive,
alors, Dieu existe et est unique.
Ne nous laissons pas entraîner par un enthousiasme exagéré.
D'abord, Dieu est défini comme un être possédant certaines
propriétés, mais les propriétés appartiennent
aux objets du monde : Dieu est donc une entité qui fait partie
du monde, un être immanent et non transcendant.
De plus, l'unité de Dieu n'est relative qu'à la classe de
propriétés positives considérées : chaque
classe a son Dieu unique, mais les classes sont nombreuses. Plutôt
que de Dieu, il faudrait peut-être parler d'un chef de classe.
Enfin, comme nous l'avons déjà noté, l'hypothèse
que "être Dieu" est une propriété positive
ne diffère pas tellement de l'hypothèse directe qu'il existe,
et l'implique de façon plus banale que dans la démonstration
valable dans le cas d'un monde fini. Il n'est certes pas très difficile
de démontrer un résultat en le supposant (presque) comme
hypothèse.
Dans les mains de Gödel, la preuve ontologique est donc devenue semblable
aux arguments de Berkeley, dont Hume disait qu'ils n'admettaient pas la
moindre contradiction, mais n'entraînaient pas la moindre conviction.
Peut-être est-ce la raison pour laquelle Gödel ne la publia
pas, la réservant à sa satisfaction personnelle.
[Article original publié dans le livret WMY 2000, Anno mondiale
della matematica, Bollati Boringhieri 2000. Traduit par Jean-Marc Lévy-Leblond
avec le concours de Julie Brumberg-Chaumont]
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