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Poésie et espace chez Guillevic
Colette
Guedj
Guillevic est par
excellence le poète de l'espace, un espace qui, loin d'être
évanescent ou éthéré, est au contraire celui
d'un homme solidement arrimé au réel. Les titres des recueils
- et des poèmes - sont édifiants : des mots qui désignent
la matière concrète et dure : Murs, Pierres, Pétrée,
mais qui ressortissent aussi au geste (du sculpteur) d'en briser l'opacité
abrupte, de la creuser, de l'entamer, de pénétrer à
l'intérieur du monde (Inclus, Avec).
Ce que je me propose
de montrer ici, c'est la récurrence thématique de la minéralité,
qui structure le rapport de Guillevic à l'espace, un rapport qui
relève moins de la géographie (cependant bien présente
avec Carnac) que d'une attitude mentale propre à l'homme et au
poète. En second lieu, j'évoquerai le rôle de l'espace
(autrement dit du blanc) en tant que facteur structurel et rythmique de
cette écriture. J'illustrerai mon propos de quelques figures, qui
fourniront ses repères visuels à ce parcours de l'espace
guillevicien, que j'emprunterai au recueil Euclidiennes, texte qui consacre,
non sans humour, l'alliance entre la poésie et l'abstraction :
Guillevic y poursuit, en effet, un dialogue avec (pas moins de) cinquante-deux
figures géométriques, tantôt leur donnant la parole,
tantôt les posant dans une neutralité distante, tantôt
enfin se décrivant lui-même, dans l'acte de création
poétique, à travers elles. Ce livre d'images, à mi-chemin
entre le manuel de géométrie et le livre d'enfants orné
de figures, me paraît, en tout état de cause, pouvoir symboliser
de façon emblématique la poésie de Guillevic, et
je l'envisagerai donc ici moins pour ce qu'il dit que pour ce qu'il nous
donne à voir de cette poétique, en exaltant sa valeur testimoniale
en quelque sorte.
Perpendiculaire
figure
1
Facile
est de dire
Que je tombe à pic.
Mais c'est aussi sur moi
Que l'autre tombe à pic.
Trapèze
figure
2
Qui
mieux que moi
Parle surface pure et simple ?
Qui
mieux que moi
Ne parle de rien d'autre ?
Ainsi
j'invite
À parcourir,
À demeurer,
À
longer, si l'on veut, mes bords,
À voir plus loin
S'il y a quelque chose à voir.
L'écriture de l'espace
L'espace minéral
et vertical, tel est l'un des thèmes fondateurs de la poésie
guillevicienne, que je qualifierais d'existentiel et d'ontologique, car
s'y s'inscrit une expérience du monde et de l'être (ou plutôt
de l'être au monde). Espace dur de la pierre, du granit, de la matière
solide, qui s'accorde avec le matérialisme du poète. Espace
compact et dense que symbolise l'un des mots-clefs de sa poésie,
celui de la paroi. (figure 1 : Perpendiculaire) qui, par la résistance
qu'elle oppose à l'homme, le renvoie à l'existence de son
propre corps, l'empêchant de se déliter (une hantise chez
Guillevic, sur laquelle je reviendrai). Car le poète existe, non
seulement parce qu'il est séparé des choses, parce qu'elles
lui résistent :
Transgresser, franchir
Aller plus loin,
Ailleurs, toujours,
Cogner, se cogner.
(Paroi)
mais surtout parce que ces choses lui offrent le contour fini de leur
surface lisse (figure 2 : Trapèze), opposée à la
profondeur qu'il redoute et qui le terrifie :
L'armoire était de chêne
Et n'était pas ouverte.
Peut?être
il en serait tombé des morts,
Peut?être il en serait tombé du pain.
Beaucoup
de morts
Beaucoup de pain.
(Terraqué)
Ou encore :
Voir le dedans des murs
Ne nous est pas donné
On a beau les casser
Leur façade est montrée.
(Exécutoire)
En revanche, l'eau, celle de l'étang, qui a une présence
obsessionnelle dans l'uvre, est inquiétante, parce que sous
l'apparence placide de sa surface, elle contient la profondeur glauque
et visqueuse qui menace l'intégrité du moi. L'étang
est ainsi toujours lié chez Guillevic au mauvais rêve, et
au meurtre (symbolique).1
Les exemples sont légion de ce rêve du poète de faire
corps avec le roc2 pour faire échec à la béance de
l'univers :
Être paroi
Se confondre
Avec la paroi
L'intégrer
S'intégrer
Rêver
le temps
Devenu corps.
pour conjurer le temps, à l'instar du " Rocher " :
J'ai besoin d'être dur
Et durable avec toi ;
Contre
tout l'ennemi
Que ta surface arrête,
Besoin
que nous soyons
Complices dans la veille
Et
la nuit passera
Sans pouvoir nous réduire.
(Sphère)
Le rocher, le roc, le menhir (autant de termes récurrents dans
sa poésie), le poète leur envie leur espace fermé,
et circonscrit :
Mais c'est bon pour les rocs
D'être seuls et fermés
Sur leur travail de nuit
Et
peut?être qu'ils savent
Vaincre tout seuls leur fièvre
Et résister tout seuls.
(Avec)
L'ambivalence est là cependant : car si l'espace dur de la minéralité
confirme le poète dans l'existence de son corps, il le confirme
aussi dans sa séparation d'avec le monde, autant dire dans sa solitude,
une solitude - et c'est un élément capital - qu'il recherche
et redoute tout à la fois. Il la recherche, car elle est un élément
de perpétuel ressourcement à soi-même, mais il la
redoute, car entre le fait d'être séparé des autres
et celui d'être exclu il n'y a qu'un pas et c'est là l'une
des hantises de Guillevic les plus taraudantes : celle très exactement
de n'être pas inclus (cf. les recueils intitulés Avec, Inclus).
Cette souffrance d'être rejeté au dehors, il la dit dans
ce poème dont on aurait beau jeu de faire la psychanalyse (il confiera
à maintes reprises l'enfant mal aimé qu'il a été,
laid, portant d'épaisses lunettes, et délaissé au
profit du frère mort que sa mère lui préféra
toute sa vie) :
Mère aux larmes brûlantes, l'homme fut chassé de vous
De vos tendres ténèbres,
De votre chambre de muqueuses.
(Terraqué )
(figure 3 : Sphère 1 et 2)
Cette souffrance ontologique de l'exclusion, et tragiquement anecdotique,
se conjugue avec le sentiment de la solitude à laquelle il ne peut
échapper, étant séparé du monde, mais qui
le nourrit, et où il se complaît. D'où ce narcissisme
de Guillevic, symbolisé par la figure du centre que le poète
ne cessera de revendiquer : " Je suis au centre. Je ne suis pas un
individu dans la société. Ce n'est pas du tout une question
d'orgueil. J'ai besoin d'un centre. Si ce n'est pas moi, où est
le centre ? Le centre c'est moi. Tout part de moi. "3 Un narcissisme
cependant bien singulier (j'y reviendrai) en ce sens qu'il englobe l'attitude
lyrique tout en
Sphère
Figure
3
I
Je t'aime d'être habituelle,
Espace pour mes jours,
Pour mon regard les yeux fermés.
En
toi j'ai place,
En toi je suis,
Je me bâtis.
En
toi,
Cela que j'aime, ceux que j'aime,
Quelques regrets.
En
toi silence,
En toi le temps
Que je recueille, je résume.
Sortir
de toi,
Ce sera pour n'être plus là,
Pour n'être plus.
II
Et quand il n'y aurait
Que nous deux pour durer.
la rejetant ; Guillevic, qui sait admirablement parler de sa poésie,
résume cet aspect paradoxal du processus poétique en une
formule saisissante : " En moi il n'y a pas de je "(Étier).
Ou encore, de façon plus ludique, mais non moins sérieuse
:
Quand il écrit le pronom : Il
Au début d'une vers,
On
dirait assez souvent
Qu'il a fait un Je,
Car
le I devient grand comme un J
Et le i petit comme un e.
Donc
Il
N'est pas forcément un autre.
(Qui)
Je parlais d'ambivalence, mais mieux vaudrait dire contradiction, car
ce désir fécond de se replier sur lui-même ne va pas
sans celui de répondre, dans une ferveur inspirée, quasi
mystique, à l'appel du monde. " Ma poésie est solidaire,
elle est avec. "4 Étrange parenté paronymique entre
" solitaire " et " solidaire ", déjà
pointée par Camus dans un autre contexte, et qui en tout état
de cause, relève certainement moins d'un télescopage - facile
- entre les mots, que de l'attitude du poète, qui dans le même
temps qu'il s'ouvre au monde, se ressource à son propre miroir.
Il y a en effet chez Guillevic le désir d'être à l'unisson
du monde dans une sorte de vision animiste et panthéiste, - dont
il nous dit qu'elle lui vient de son appartenance bretonne plutôt
que chrétienne : " Être né au pays des menhirs
- du monde mégalithique ces menhirs qui appartiennent à
une civilisation dont on ignore tout et qui date de longtemps avant les
Celtes. On est en plein inconnu, en plein mystère. On est dans
le sacré. "5
Guillevic a un rapport charnel avec la terre, les genêts, l'eau,
la lande, la rivière :
" Il suffit de tremper
Les pieds dans le ruisseau
Pour être regardé par le soleil.
(Sphère)
Il
y a de l'utopie dans
un brin d'herbe
Et dans le ciel gris.
(Ibid.)
Le poète parle de ses rapports avec la terre (de son enfance) comme
d'une célébration rituelle où la fête est capitale,
et capitale surtout l'intrusion du sacré dans le quotidien : "
Le rôle du poète, écrit-il, est de donner à
vivre le sacré. À la limite, poésie et sacré
se confondent.[...] Le poète, parce qu'il est l'homme du langage,
a un rôle privilégié dans cette invention perpétuelle.
[...] Dans les sociétés primitives il n'y avait pas le profane
et le sacré, tout était sacré : manger, marcher,
dormir [...]. Le poète doit aider les autres à vivre le
sacré dans la vie quotidienne. "6 Pour Guillevic célébrer
les rites revient très exactement à maintenir sa participation
avec l'univers, et par voie de conséquence, la nécessaire
porosité entre le profane et le sacré :
Quand chacun de tes jours
Te sera sacré
Quand
chacune de tes heures
Te sera sacrée
Quand
chacun de tes instants
Te sera sacré
Quand
la terre et toi
L'espace avec toi
Porterez
le sacre
Au long de vos jours
Alors
tu seras
Dans le champ de gloire.
(Sphère)
Le ton du poème est celui que l'on retrouvera dans de grands textes
comme Requiem ou Magnificat ; de distique en distique, comme on dirait
de degré en degré, on s'élève vers une sorte
d'hymne à la nature, rituel et quasi hiératique. Le poème,
en somme, comme cérémonial, comme rite d'initiation.7
Cette tension permanente
entre l'au?dehors et l'au-dedans chez Guillevic (et n'est pas aussi sans
être source de joie pour le poète) explique très certainement
la persistance des figures de l'entre-deux, celles du seuil, de la frontière,
de la marge, qui séparent et lient tout à la fois : on pense
à certains titres de recueils, Avec, Déjà, Qui, Si,
qui pour être de simples ligatures grammaticales n'en sont pas moins
signifiantes, mais aussi à ces figures majeures de la poétique
guillevicienne, telles que Terraqué (enserré de terre et
d'eau) ou encore l'Étier (petit canal qui relie la mer aux marais
salants) qui, par l'espace interstitiel qu'elles dessinent entre l'ouvert
et le fermé (à l'instar du blanc dans le poème, sur
lequel je reviendrai) garantissent l'homme du danger de délitement,
autrement dit de celui de se dissoudre, de s'engluer, de perdre son identité.
C'est la raison pour laquelle des mots comme tourbillon ou nuage ont toujours
chez Guillevic des connotations défavorables : la marche des nuages,
dit le poète, est la " marche des victimes ", de troupeaux
qui n'ont pas
Pour eux la chance
Qu'ont les murs de pierre
Qui peuvent peser
Ce qui leur advient
(Avec )
On retrouve cette obstination tenace, et insulaire, à ne pas vouloir
quitter la terre ferme, l'assise du réel, à refuser de confondre
le dehors et le dedans, le haut et le bas, l'envers et l'endroit : en
fait, Guillevic tente de conjurer, et c'est en filigrane dans toute sa
poésie, le vieux rêve d'osmose des surréalistes de
réconcilier les contraires, comme le rêve et la réalité
ou la veille et le sommeil. Le poète s'est expliqué à
maintes reprises (bien qu'il ait été l'ami d'Éluard
avec lequel il a partagé l'honneur d'être poète pendant
la résistance, mais c'est une autre histoire) sur les réticences
envers le surréalisme - qu'il réduira, non sans une certaine
mauvaise foi, à du " Rimbaud scolastifié - et auquel
il n'adhéra jamais, parce que lui, n'a, selon ses propres termes,
" jamais rien concédé au rêve " est à
prendre au singulier et au pluriel. (figure 4 : cylindre).
Cette attitude, c'est celle du matérialiste à tout crin,
du prétendu-cartésien qui se méfie des images, surtout
lorsqu'elles sont, comme chez les surréalistes, pur surgissement
de l'inconscient et, plus encore, le fruit du hasard (objectif, évidemment),
à la faveur duquel le poème se construit de proche en proche,
au fil d'associations, pour le moins surprenantes. Pour Guillevic, tout
au contraire, le poème est le produit à la fois d'un jaillissement
intérieur, d'une émergence et d'un contrôle - celui
du réel en premier lieu. Car ce qui le motive incessamment dans
l'acte d'écrire, c'est de sommer le monde avec des mots (les titres
des poèmes, une fois de plus, sont éloquents : Exécutoire),
lui qui est en position d'être Requis par l'écriture.
L'espace de l'écriture
Guillevic, incessamment,
revient sur l'acte d'écrire : il faut à nouveau se référer
aux titres des recueils qui, pour la plupart, ressortissent à l'écriture
(quand le contenu du recueil lui-même n'est pas un art poétique)
: Creusement, Motifs, Encoches, Trouées, Fractures, Entailles,
Impacts. Certains textes, comme Inclus, sont entièrement consacrés
au geste d'écrire, tendus autour de sa genèse, son élan,
ses effets :
Écrire,
C'est creuser dans du noir
C'est
au sein de ce noir
Y sacrifier.
Du
noir qui est en soi
Le marier à du noir des mots.
(Inclus)
Cylindre
figure
4
Si
l'on quittait la sphère
Pour s'en aller ailleurs,
C'est à travers toi
Que l'on passerait.
J'imagine
à peu près
Ce que ça pourrait être :
J'ai
connu ta longueur
Dans tant de mauvais rêves.
On retrouve, - en fait on ne l'a jamais quitté - le rôle
de l'affrontement à la matière :
Écrire,
Comme jusqu'ici
C'est?à?dire
Affronter.
Car les mots résistent :
Les mots, mes mots
Ne se laissent pas faire
Comme des catafalques.
Et
toute langue
Est étrangère
(Terraqué )
Les mots sont instruments de connaissance, et d'élucidation (et
il faut prendre celui de " savoir " dans sa triple acception
étymologique, qui renvoie à la connaissance, la saveur et
la sagesse) :
Les mots
C'est pour savoir
(Ibid)
Mais aussi exorcisme :
Quand tu regardes l'arbre et dis le mot tissu
Tu crois savoir et toucher même
Ce qui s'y fait (...)
Et
la peur
Est presque partie.
(Exécutoire)
Les termes précis et tranchants comme une épure abondent,
qui disent l'acte d'entailler l'espace de la page avec les mots dans la
circulation signifiante des blancs : " Écrire inscrire marquer
graver garder (Inclus). Mais ne nous y trompons pas, il ne saurait s'agir
là de métaphores8 : la main qui écrit est celle d'un
sculpteur affronté à la matière qu'il pétrit,
modèle, élague, cisèle, pour nommer le monde tel
qu'il est9 et le poème, " sculpture du silence "10 est
ce " monument hiératique " qui se dresse dans sa verticalité
pour faire échec au temps :
Dans le poème
Rien que de vertical
Perpendiculairement à ce temps vécu
En dehors de lui.
Le
poème est là
Où les mots sont debout.
(Inclus)
Mais le même danger que celui qui guette l'homme aux prises avec
le monde, guette aussi l'artisan du poème aux prises avec la matière
et l'espace du poème, et c'est celui pour l'écriture de
se déliter, de s'effilocher : curieusement, ce sont les adjectifs11
qui menacent l'intégrité du poème, d'en trouer la
trame compacte, salutairement ramassée sur elle?même :
Des adjectifs
Qui, comme d'habitude,
Ont l'air d'accueillir
Et qui vous diluent.
(Ville)
Comme on le voit, l'espace dans l'écriture guillevicienne est plus
que jamais présent, non pas comme support de l'écrit, mais
comme espace physique, tangible - à creuser, à cribler,
espace cependant jamais comblé, puisque l'écriture c'est
" l'alliage obsédant/de plein et de vide " (Inclus) (on
notera la technicité du terme que Guillevic préfère
à celui, plus attendu, d'alliance), c'est " ...la déréliction/Sur
les pleins et dans les creux " (Étier). Les mots tracent des
contours et des limites mais introduisent à la vacance habitée
des blancs, à leur plénitude lacunaire qui ont valeur sémantique,
rythmique, prosodique. Blanc " codé " pour Guillevic,
qui en dit parfois " plus long que les mots " et qui, comme
l'étier - et la trouée - sépare et réunit.
Blanc fertile et poreux, lieu de passage et d'échange, éminemment
franchissable, éminemment transgressable, il ouvre à d'autres
trajets, " réseaux " " branchies ", pour employer
les mots de Guillevic.
Je prendrai, en guise d'exemple ultime, le recueil Du Domaine, si éloquent
à ce sujet (si l'on peut employer ce terme d'éloquence pour
un poète qui pratique électivement la litote), tant par
l'espace qu'il décrit que par celui qu'il dessine. Des suites brèves
(des " quanta " comme il les appelle, et l'on notera qu'il s'agit
d'un terme de physique, désignant des " quantités quantifiables
") comportant chacune un vers ou deux, mangées de blancs et
séparées par un tout petit rond, emblème minuscule
mais hautement signifiant d'une poésie du fragment, insulaire en
quelque sorte. Peut-être l'infiniment petit de la figure du cercle,
qui est l'une des figures les plus prégnantes de sa poétique.
(figure
5 : Cercle)
Dans le domaine que je régis,
On ne parle pas du vent.
Dans
le domaine que je régis
Le cadastre est oublié
L'étang
Le
rôle de sentinelle
Est confié aux arbres.
Le
dehors
Doit exister
(Du
Domaine)
Le rôle du blanc est exemplaire dans cette poésie, qui figure,
au sens le moins figuré du terme, un espace d'où les mots
sont absentés mais qui n'en continue pas moins à faire sens
- et rythme : il est non seulement la trame de l'écriture mais
encore la trace de la traversée lyrique du poète qui, pour
emprunter d'autres voies que celle du je, n'est pas moins présent
dans son poème : " Je est dépossédé-décentré-désoriginé,
il n'est pas propriétaire, il n'a aucun pouvoir, il est ce lieu
par où tout passe. "12 On en revient à la figure de
l'étier, emblématique du narcissisme de Guillevic : "
Mon narcissisme concerne moins ma personne que ce qui se passe en moi,
ce qui est - du moins à mes yeux,- une expression du monde à
travers moi. Ce qui m'intéresse en moi, c'est l'étier. "13
Cercle
figure
5
Tu
es un frère,
On peut s'entendre.
Fais?moi
pareil,
Enferme?moi.
Réchauffons?nous,
Vivons ensemble
Et méditons.
Conclusion
Il est un mot à
travers lequel je voudrais conclure, en ce qu'il me semble très
exactement qualifier la poésie de Guillevic, dans son rapport à
l'espace, et c'est celui de lapidaire. Un terme qui désigne, en
tant que substantif, un " artisan qui taille, polit, grave les pierres
précieuses ", et qualifie en tant qu'adjectif un style "
propre aux inscriptions gravées sur pierre " (et notamment
aux inscriptions latines, remarquables pour leur concision). Guillevic
ne cesse de le répéter : " Oui, le vers [est] une langue
tendue qu'on ne [peut] pas modifier, qu'on ne [peut] pas briser. Quelque
chose de solide. De la nature de la pierre. "14
À la croisée de la sculpture, de la peinture, de la géométrie,
de la musique, de l'architecture, l'écriture de Guillevic n'a de
cesse de tracer, de circonscrire, des contours qui tentent de préserver
l'inviolabilité de son territoire. Un territoire tout entier replié
autour de phrases brèves et compactes, sentences ou aphorismes
porteurs de la sagesse et du savoir du monde. Au centre, dans la plénitude
de la figure de cercle,15 exulte le poète, porté comme à
son insu par l'impersonnalité d'une parole qu'il a suscitée
mais dont il n'est plus maître.
Toutes les références aux poèmes de Guillevic renvoie
à l'édition Gallimard.
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