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Barques
et transats
Duchamp dans la quatrième dimension
Stephen
Jay Gould & Rhonda Roland Shearer
L'aube du troisième
millénaire peut se vanter d'une glorieuse tradition symbolique.
Dans une uvre écrite en 1884, le héros contemple son
monde et ses limites précisément à ce moment crucial
: " C'était le dernier jour de la 1999e année de notre
ère, (
) et j'étais assis en compagnie de mon épouse,
méditant sur les évènements du passé et sur
les perspectives de l'année à venir, du siècle à
venir, du millénaire à venir. " Il s'agit de la plus
célèbre histoire de science-fiction sur la l'éventualité
d'une expansion de nos horizons : Flatland, Fantaisie en plusieurs dimensions,
du pasteur anglais Edwin A. Abbott. Et alors que Le Carré, personnage
central du livre, médite sur sa vie dans l'univers bidimensionnel
de Flatland (plat pays), une sphère, arrivant d'un incompréhensible
monde de dimensionalité supérieure, traverse le plan de
son existence, apparaissant comme un point, puis comme un cercle, de rayon
d'abord croissant et ensuite décroissant, cependant que Le Carré,
complètement mystifié, reste frappé de stupéfaction.
La Sphère apostrophe Le Carré : " Il est exact, d'un
certain point de vue, que je suis un cercle, (
) et un cercle plus
parfait que tous ceux de Flatland ; mais pour être plus précis,
je suis un grand nombre de cercles en un seul. " Le Carré
regarde son sablier et note le moment révélateur du passage
de La Sphère : " Les derniers grains étaient tombés.
Le troisième millénaire venait de commencer. "
Comme technique concrète
de gymnastique mentale, l'étude des illusions optiques rivalise
sans aucun doute avec la contemplation de dimensions au-delà de
notre expérience sensorielle (ou même de nos capacités
conceptuelles). Nombre d'illusions classiques présentent une alternative
en deux dimensions, comme dans les figures canard/lapin (fig. 1) ou vase/face(s),
où la Gestalt bascule entre figure et fond. Thomas S. Kuhn a utilisé
ce type d'illusion comme métaphore essentielle pour illustrer le
concept central de changement de paradigme dans La structure des révolutions
scientifiques (1962) : " C'est comme prototype élémentaire
des transformations du monde des scientifiques que le basculement de la
Gestalt visuelle est si suggestive. Ce qui jusque-là était
lapin dans l'univers du scientifique y est désormais canard. "
D'autres illusions présentent des alternatives en trois dimensions,
comme le fameux cube de Necker (fig 2), utilisé si efficacement
par Richard Dawkins dans son Extended Phenotype (1982) pour défendre
la compatibilité des deux visions de la sélection naturelle
centrées respectivement sur le gène et sur l'organisme.
Dawkins écrit : " Une illusion visuelle bien connue est celle
du cube de Necker. Elle consiste en un dessin linéaire que le cerveau
interprète comme un cube tridimensionnel. Mais il y a deux orientations
possibles du cube perçu, toutes deux également compatibles
avec l'image bidimensionnelle sur le papier. (
) Après quelques
secondes, l'image mentale bascule et continue à osciller aussi
longtemps que nous contemplons l'image. Le point est qu'aucune des deux
perceptions du cube n'est la bonne. Elles sont toutes deux également
correctes. " Si ces illusions familières de nos mondes palpables
à deux et trois dimensions ont fourni de si utiles images pour
évoquer la nature des innovations majeures de la pensée
scientifique, que ne gagnerions-nous pas à combiner les deux méthodologies
et à créer des représentations d'états alternatifs
dans un monde à quatre dimensions, que pourtant nous ne pouvons
pas dessiner et concevons à peine ?
Une carte postale
de Marcel
De fait, un exemple
étonnant d'une telle double acrobatie mentale (une illusion optique
fondée sur des états alternatifs dans une perspective à
quatre dimensions) a été construit voici plus de quatre-vingts
ans, par l'un des artistes les plus innovants du vingtième siècle
: Marcel Duchamp (1887-1968). Il publia cette illusion en 1967, sous forme
d'un puzzle sur un carton au format d'une carte postale, portant une peinture
originale d'un côté et une explication verbale de l'autre.
Pourtant, son évidente intention et sa brillante réalisation
n'avaient jamais été déchiffrées jusqu'ici.
On peut trouver à cet échec plusieurs raisons. Une part
de responsabilité revient certainement à Duchamp, en conséquence
de l'ésotérisme délibéré de ses procédés.
Enfant terrible de Dada (selon l'interprétation courante des historiens
d'art), connu pour avoir doté la Joconde d'une barbe et d'une moustache,
et avoir présenté un urinoir dans une exposition artistique,
Duchamp ne daigna jamais expliquer ses théories artistiques ou
ses intentions. Mais une responsabilité égale ou supérieure
incombe à notre incapacité à poser les bonnes questions,
largement en raison du poids de la fausse taxonomie des disciplines intellectuelles,
qui crée un hiatus maximal mais illusoire entre l'art (conçu
comme une activité créatrice ineffable fondée sur
les idiosyncrasies personnelles et soumise aux seules interprétations
herméneutiques) et la science (vue comme une entreprise universelle
et rationnelle, fondée sur des assertions factuelles et des analyses
cohérentes). Du point de vue de cette fausse dichotomie, Duchamp
est considéré comme un artiste - et qui plus est, un membre
particulièrement provocateur et énigmatique de cette confrérie.
Du coup, nous n'avons pas posé les bonnes questions, car nous n'avons
pas reconnu le sérieux et le bien-fondé du traitement des
problèmes scientifiques - allant de l'optique aux mathématiques
probabilistes et à la géométrie multidimensionnelle
- qui occupent une grande part de l'art de Duchamp et illustrent, d'une
façon inégalée depuis Léonard lui-même,
la compatibilité fondamentale entre ces deux grands domaines de
la créativité humaine. Beaucoup d'érudits ont reconnu
et repéré les nombreuses allusions scientifiques dans l'uvre
de Duchamp, mais en n'imaginant guère qu'il puisse être considéré
lui-même comme un novateur en matière de concepts scientifiques,
ne serait-ce que parce que les artistes, dans notre vision stéréotypée,
ne sauraient développer une expertise suffisante pour comprendre
des sujets aussi techniques. Dès lors, dans cette perspective,
les allusions humoristiques ou sarcastiques de Duchamp à la science
ne pouvaient représenter qu'une vaste blague ironique, la réaction
d'un esprit créatif devant la stérilité d'une technologie
méticuleuse.
Nombre des grands iconoclastes qui fondèrent les divers mouvements
de l'art moderne au début du vingtième siècle manifestent
un sérieux intérêt pour la science de leur temps,
pour la géométrie non-euclidienne et la quatrième
dimension en particulier, bien qu'ils n'aient guère utilisé
ces idées autrement qu'en un sens métaphorique, aussi éclairant
ait-il pu être. Duchamp, cependant, combinant une brillante intelligence
et une éducation rigoureuse, dans la meilleure tradition de la
formation cartésienne française, développa une compréhension
bien plus profonde des mathématiques, approchant la compétence
professionnelle (du point de vue au moins de la maîtrise conceptuelle,
sinon de la manipulation formelle). Comme Rhonda Shearer l'a montré
ailleurs, Duchamp porta une attention particulière aux travaux
du grand mathématicien Henri Poincaré, et une bonne partie
de son uvre peut être vue comme une application novatrice
et systématique des idées de Poincaré sur la nature
du temps et de l'espace, sur la causalité et la probabilité,
et même sur la créativité humaine.
En 1967, Duchamp publia,
sous forme d'une édition limitée à cent cinquante
copies, une collection de notes intitulée À l'infinitif
(usuellement connue des experts sous le nom de La boîte blanche).
Cette uvre contient des reproductions de soixante-dix-neuf notes,
pour la plupart compilées au cours des années précédant
immédiatement la première guerre mondiale, et largement
consacrées à des sujets scientifiques liés à
son projet artistique majeur, Le grand verre. Les critiques n'ont pas
saisi la profondeur scientifique de ces notes, mais Shearer et le physicien
Richard Brandt, de l'université de NewYork, dans un travail à
paraître, ont révélé l'innovation mathématique
authentique et explicite que représente la rigoureuse analyse proposée
par Duchamp de la représentation de la quatrième dimension.
Dans une note qui
a reçu quelque attention érudite, Duchamp a dissimulé
une énigmatique métaphore sur la quatrième dimension
(fig. 3). Le texte est le suivant : " Deux objets semblables, c'est-à
dire de dimensions différentes mais l'un étant la reproduction
de l'autre (comme deux chaises transatlantiques, une grande et une de
poupée), pourraient servir à établir une perspective
4-dimensionnelle : non pas en les plaçant dans des situations l'une
par rapport à l'autre dans l'espace, mais en simplement considérant
les illusions d'optique produites par leur différence de dimensions.
"
L'envers de cette note porte une image assez grossière de trois
barques (fig. 4), situées à des distances variables de l'observateur,
comme le signalent des indices fournis par les arbres, montagnes et étangs
du paysage environnant. Puisque cette petite vignette naïve ne montre
aucune relation évidente avec la note qui occupe l'autre côté
et ses transatlantiques, les critiques ont toujours supposé que
Duchamp, suivant son habitude, avait utilisé le premier bout de
papier qui lui était tombé sous la main quand sa muse l'avait
inspiré.
Ainsi, un spécialiste de Duchamp, Francis M. Naumann, écrit-il
que nombre de notes de La boîte blanche consignent " des notations
erratiques sur des sujets variés, rapidement griffonnées
sur toute surface disponible au moment même. Plusieurs notes, par
exemple, figurent sur des factures de gaz de 1914, d'autres au dos de
cartes postales, photographies, publicités, notes de restaurant,
et paperasses diverses ". Naumann place explicitement dans cette
catégorie la note sur les transats et indique : " Au verso
d'une carte postale, Duchamp consigna aussi un moyen possible de représenter
visuellement la quatrième dimension en considérant une illusion
optique créée par deux transatlantiques. " Mais ni
Naumann, ni personne d'autre n'a jamais tenté d'expliquer la nature
de l'illusion, faute sans doute de pouvoir déchiffrer la note de
Duchamp, à cause de l'hypothèse admise sans réserve
que les barques, appartenant à une carte postale sans rapport avec
le sujet, pouvaient être ignorées.
Cependant, l'objet
n'est pas une carte postale commerciale, mais une peinture originale,
presque certainement de la main de Duchamp lui-même, sur un morceau
de papier présenté banalement, selon son procédé
coutumier, de façon à travestir sa nature réelle.
Le côté opposé, qui porte la note de Duchamp, exhibe
aussi une ligne verticale médiane et quatre lignes horizontales
sur la droite, comme sur une vraie carte postale. Mais sur cet objet d'art
singulier, ces lignes sont tracées à la main. Pourquoi donc
Duchamp a-t-il voulu suggérer une carte postale ? Et, important,
pourquoi a-t-il peint trois barques sur le côté image et
transcrit un énoncé apparemment sans aucun rapport de l'autre
?
Les barques auraient pourtant dû inspirer d'emblée quelques
soupçons. Nous supposons, d'après les indices usuels de
la perspective, que nous voyons trois bateaux à peu près
de la même longueur, mais peints avec des tailles différentes
pour marquer leur plus ou moins grande distance à l'observateur.
Ces bateaux, regardés de plus près, ont un drôle d'air.
Une pointe jaunâtre (probablement métallique) à la
proue des barques apparaît dans leurs images réfléchies,
tout comme la silhouette humaine dressée au milieu de chaque bateau.
Mais que faire de l'étoffe grise qui gît à la proue
des trois barques ? Une voile roulée - mais alors où est
le mât, et pourquoi un petit bateau à rame transporte-t-il
une voile ? Ou bien une couverture empaquetée derrière la
figure humaine - mais pourquoi une charge aussi lourde et débordante
?
À angle
droit
Une attention plus
sérieuse à deux thèmes courants de la production
duchampienne permet de résoudre tous ces problèmes. D'abord,
nous l'avons indiqué, Duchamp prenait plaisir à dissimuler
d'importants énoncés (surtout concernant des thèmes
scientifiques) en faisant passer ses uvres originales pour des objets
commerciaux disponibles par milliers dans le négoce. [Shearer a
également découvert ceci : aucun des fameux ready-made de
Duchamp ne représente vraiment un objet industriel que l'artiste
se serait contenté de laisser tel quel et de seulement signer pour
en faire une uvre d'art.] Ensuite, comme l'artiste lui-même
l'a fréquemment noté avec délectation, et comme la
critique l'a souvent vérifié, Duchamp a toujours joué
avec le thème des rotations à angle droit dans son travail
(voir sa photographie de 1955, où il se montre à la fois
de face et de profil). Plusieurs motifs sous-tendent cette préoccupation,
depuis le plaisir immédiat de montrer que des certitudes visuelles
peuvent être bouleversées et réorientées par
un tel changement, jusqu'à l'argument plus abstrait et formel qu'un
axe tracé à angle droit de tous les autres correspond à
une dimension mathématique supplémentaire, et qu'une rotation
de quatre-vingt-dix degrés représente ainsi, au moins métaphoriquement,
la manifestation d'une autre dimension.
Nous soupçonnons, sans pouvoir le prouver, que Duchamp avait deux
raisons, l'une dissimulée et l'autre explicite (si nous voulons
bien voir), pour tracer ces lignes verticales et horizontales au dos de
ses barques peintes : d'abord, nous mystifier en nous faisant croire qu'il
s'agit d'une carte postale, et ensuite, nous indiquer que nous devons
faire pivoter le tableautin de quatre-vingt-dix degrés pour voir
les deux orientations de l'illusion d'optique décrite par-dessus
les lignes orthogonales : une image (les barques) à l'horizontale,
et l'autre, qui contient la clé de tout ce travail, à la
verticale.
Rhonda Shearer découvrit cette clé verticale un soir où
nous nous laissions aller à notre passe-temps favori : jouer mentalement
avec les puzzles duchampiens. Elle fit tourner l'image des barques de
quatre-vingt-dix degrés, et nous ne pûmes que nous esclaffer
devant la merveilleuse simplicité de la solution ainsi révélée,
mais cachée en pleine vue avec tant d'art et de maîtrise
(fig. 5). Les trois barques, vues de côté comme des objets
de même taille mais peints plus ou moins grands pour indiquer leur
distance relative à l'observateur dans une troisième dimension
supposée, deviennent des chaises transatlantiques, vues de haut
(comme par un oiseau regardant vers le bas) et forcément interprétées
maintenant comme grandes ou petites (" une grande et une de poupée
", selon les mots de Duchamp) car l'image, disposée à
la verticale, devient complètement plate quand nous perdons les
indices de perspectives (l'étang et les arbres) nécessaires
pour suggérer une troisième dimension de profondeur à
partir d'une image plane.
Nous pouvons enfin comprendre pourquoi les barques ont un drôle
d'air dans la vue horizontale : Duchamp leur a donné ces curieux
attributs pour que la rotation de quatre-vingt-dix degrés fournisse
des transatlantiques plausibles. Les pointes jaunâtres deviennent
les côtés du cadre de la chaise longue, qui dépassent
le siège et le dossier. L'homme debout dans le bateau (et son reflet)
devient le bras de la chaise, cependant que les voiles enroulées
(ou quoi que ce soit d'autre) deviennent la couverture qui couvre vos
jambes sur le pont venté du Queen Mary.
En bref, par une simple rotation de quatre-vingt-dix degrés, des
bateaux vus de côté et représentés comme plus
ou moins loin en trois dimensions, deviennent des transats, vus de haut
et représentés comme plus ou moins grands en deux dimensions.
Amusant, et même astucieux, mais y a-t-il vraiment là plus
que le plaisir personnel de l'artiste à imposer sa dextérité
aux infirmités perceptives du commun ? De quelle manière,
en particulier, ce numéro d'escamotage éclaire-t-il l'affirmation
de Duchamp qu'il avait inventé une nouvelle forme de représentation
pour " établir une perspective 4-dimensionnelle ", un
aperçu d'un monde supérieur que nous ne pouvons voir dans
notre univers environnant avec ses trois dimensions - hauteur, largeur
et profondeur ? Devons-nous prendre Duchamp au mot, ou bien plaisante-t-il
encore, utilisant un prétentieux langage scientifique pour étayer
son canular et ridiculiser plus encore la prétention des mathématiques
aux grandes abstractions universelles ?
Accordons à l'artiste le bénéfice du doute, en faisant
crédit à son brio évident, et supposons qu'il nous
faille véritablement entrer dans un espace 4-D si nous voulons
percevoir d'un coup l'étrange objet duchampien hybride - cet amalgame
de barques-plus-ou-moins-lointaines-vues-de-côté et de transats-plus-ou-moins-grands-vus
de-haut. Dans notre monde usuel à trois dimensions, nous ne pouvons
voir un objet de deux points de vue orthogonaux (à angle droit)
en même temps. Si une telle vision était possible, nous pourrions
voir deux faces adjacentes d'un même cube à la fois ! On
peut, bien sûr, voir deux faces d'un cube à la fois, par
exemple, en regardant l'arête qui les sépare de façon
que la ligne de visée fasse un angle de quarante-cinq degrés
avec chaque face. Mais dans le monde 3-D, on ne peut voir un objet complètement
de côté et de haut en même temps.
Alors, comment est-il possible de considérer l'hybride duchampien
de barque et de transat comme une seule image cohérente en 4-D
? La réponse de Duchamp lui-même se trouve être correcte
; on peut voir un objet 3-D complètement de côté et
complètement de haut à la fois, si nous l'observons depuis
la quatrième dimension. De plus, en résolvant pour nous
ce paradoxe, Duchamp a fourni un remarquable aperçu du problème
toujours aussi fascinant et frustrant des mondes de dimensionalité
supérieure que nous pouvons raisonnablement conceptualiser et rigoureusement
caractériser en mathématiques, mais que nous ne pouvons
voir directement.
Une pédagogie
de la quatrième dimension
Peu de sujets l'emportent
sur la quatrième dimension par leur fascination sur les profanes
et la difficulté de leur conceptualisation ; d'où une ancienne
tradition pour développer des dispositifs explicatifs. Aucune technique
ne s'est révélée meilleure à cet égard
que le procédé consistant à établir une analogie
entre le passage de deux dimensions à trois, que nous pouvons aisément
appréhender à partir de notre expérience directe,
et le passage de trois dimensions à quatre, dont nous n'avons aucune
expérience. Flatland reste dans ce genre le classique le plus accompli
et le plus apprécié. Retournons donc à cette source
standard pour tenter d'expliquer l'illusion 4-D de Duchamp. Quand La Sphère
visite Flatland juste au moment crucial du passage au troisième
millénaire, elle tente d'abord d'éclairer Le Carré
sur la troisième dimension par un argument verbal. Mais Le Carré
ne peut appréhender un tel univers étendu de dimensionalité
supérieure à deux, aussi La Sphère l'arrache-t-elle
au plan de Flatland et lui offre-t-elle le spectacle de tout son propre
univers vu de haut (dimension jusque-là inconcevable pour Le Carré).
Naturellement, Le Carré connaît les formes de ses congénères
et des bâtiments dans son monde 2-D, mais il ne peut les percevoir
qu'en tournant autour et en mesurant laborieusement leurs périmètres
et leurs angles. Depuis son nouveau point de vue, cependant, Le Carré
peut voir d'un coup la forme entière de tout objet de Flatland
- extraordinaire perception neuve qu'il ne peut concevoir et exprimer
qu'en disant voir " l'intérieur invisible " des choses
en une grandiose vision, intégrale et instantanée.
Mais quand Le Carré retourne à Flatland, il s'aperçoit
qu'il échoue à transmettre sa connaissance nouvelle à
ses concitoyens, qui ne peuvent appréhender cette modalité
étendue de la vision. Le Carré essaie plusieurs trucs pédagogiques,
y compris des métaphores sur la vision transparente et simultanée
des totalités (alors que ses compatriotes savent parfaitement que
depuis un point donné de Flatland il est possible de voir seulement
une partie de la périphérie d'un objet) et un slogan - "
Vers le Haut, pas vers le Nord " - qu'il martèle pour se remémorer
lui-même sa vision miraculeuse, menacée de se dissiper en
pur souvenir purement conceptuel sous l'effet de son confinement 2-D retrouvé.
Abbott espérait que nous pourrions comprendre l'invisible quatrième
dimension en faisant une étroite analogie avec la brusque promotion
de Le Carré de deux à trois dimensions. Flatland reste l'un
des grands classiques de la science-fiction et de la pédagogie
mathématique, mais je pense qu'Abbott a commis une erreur tactique
dans son choix explicite d'analogies. Abbott insiste sur la lutte de Le
Carré pour énoncer sa vision inédite et immédiate
de chaque objet de Flatland, une nouveauté miraculeuse que Le Carré
ne peut que décrire comme la capacité de voir " l'intérieur
" des objets depuis un point de vue mystérieux appelé
" le haut " (" Vers le Haut, pas vers le Nord ").
En stricte analogie, nous devrions alors conceptualiser la quatrième
dimension comme un lieu extérieur à notre espace, à
partir duquel nous pourrions regarder l'intérieur de nos corps.
Lors de ma première lecture de Flatland, comme teenager, je fus
enthousiasmé par cette perspective, et passai des années
à tenter d'assimiler l'analogie, mais sans succès. C'est
que la meilleure verbalisation de Le Carré ne représente
qu'une limite à lui est imposée par sa perception coutumière,
non une façon optimale d'exprimer la promotion de trois à
quatre dimensions. Je crois qu'Abbott aurait mieux servi son intention
pédagogique s'il avait mis l'accent sur un aspect différent
de la vision étendue qu'a Le Carré au-dessus du plan de
Flatland, aspect qui se traduit en une analogie plus féconde (et
techniquement plus exacte) pour passer de trois à quatre dimensions.
Le Carré ne se contente pas de voir l'intérieur des objets
de Flatland depuis sa nouvelle dimension. Il voit aussi, et avec autant
de nouveauté pour lui, l'intégralité simultanée
de ces objets, alors que dans le plan conventionnel et limité de
Flatland, il ne peut saisir cette totalité qu'avec le temps, en
se déplaçant péniblement autour de la périphérie
de chaque objet. Et cette capacité à voir l'ensemble d'un
seul coup plutôt que petit à petit - bien plus que l'expression
limitée et idiosyncrasique que donne Le Carré à sa
découverte d'une nouvelle vision " à l'intérieur
" des objets - fournit la clé qui débloque la compréhension
de la transition de notre monde 3-D familier vers le riche mais inaccessible
domaine 4-D, un monde aussi étranger à notre expérience
que le reste l'indescriptible haut pour les citoyens de Flatland.
Ainsi, pour formuler l'analogie la plus utile, devrions-nous dire que,
tout comme Le Carré pouvait voir d'un coup la totalité d'un
objet 2-D depuis la troisième dimension supérieure, ainsi
pourrions-nous, depuis une quatrième dimension extérieure
aux limites de notre espace tridimensionnel familier, voir d'un coup la
surface entière d'un objet 3-D. Et cette vision d'une instantanée
totalité saisit l'essentiel de la perspective 4-D que Duchamp tenta
si brillamment de communiquer avec son truc des barques et des transats.
En trois dimensions, d'aucun point de l'espace, il ne nous est possible
de voir la surface entière d'un cube ; il nous faut prendre le
temps de déplacer notre il autour du cube et intégrer
mentalement l'objet complet en reliant la série de nos visions
partielles. Mais si nous pouvions contempler un cube depuis une quatrième
dimension à angle droit avec chacune des trois dimensions du cube,
nous verrions les six faces d'un coup.
Insistons sur ce point crucial, sous une forme au moins semi-technique
: nous représentons l'espace 3-D traditionnel selon trois axes
mutuellement orthogonaux, c'est-à-dire trois droites ayant un point
commun, deux à deux perpendiculaires. Si nous plaçons notre
il sur l'un quelconque de ces axes, nous avons une vue de face directe
du plan que définissent les deux autres axes, soit un espace 2-D
immédiatement inférieur. Par exemple, quand nous regardons
un cube du dessus le long de son axe vertical, nous avons une vue pleine
et directe de la face du cube définie par les deux autres axes
qui en déterminent le plan. De même et par extension, suivant
la méthode de raisonnement par analogie de Flatland, si nous pouvions
(ce qui n'est pas le cas dans le monde où nous vivons) tracer un
axe supplémentaire à angle droit avec chacun des trois axes
d'un cube dans l'espace à trois dimensions, et observer le cube
depuis un point situé sur ce quatrième axe, nous verrions
d'un coup toute la surface du cube 3-D (tout comme nous voyons toute une
face 2-D du cube depuis un axe perpendiculaire à ces deux). En
d'autres termes, dans un monde 4-D, nous n'aurions pas besoin de prendre
le temps de déplacer notre il autour du cube pour voir toutes
les parties de sa surface, comme nous devons le faire dans notre monde
3-D. Nous verrions plutôt toute la surface du cube depuis la quatrième
dimension - non par une observation indirecte d'ordre inférieur,
mais pleinement en face(s).
Nous pouvons maintenant mettre à profit la brillante intuition
de Duchamp sur la représentation en 4-D, tout en comprenant sa
fascination pour la signification à la fois réelle et métaphorique
des rotations de quatre-vingt-dix degrés. Duchamp souhaite nous
faire voir les barques et les transats comme deux vues alternatives d'une
même image (canard/lapin en deux dimensions), ce qui est impossible
dans notre espace 3-D, car nous ne pouvons voir les deux vues à
la fois. Il n'y a donc pas de point de vue unique depuis lequel l'image
alternerait entre ces deux formes, car nous ne pouvons accéder
à ces deux vues que séquentiellement dans le temps, en faisant
tourner l'objet à angle droit pour voir des transats là
où nous avions vu des barques. Mais dans un monde 4-D, nous pourrions
les voir à la fois comme deux aspect d'un même objet 3-D
hybride. Pour mieux saisir le paradoxe, imaginons que barques et transats
occupent deux faces adjacentes d'un cube. Dans notre monde 3-D, en regardant
chaque face tout droit (complètement de côté ou complètement
de haut), nous ne pourrions pas voir du tout l'autre face. Mais il deviendrait
possible de voir les deux faces à la fois et complètement
de face depuis la quatrième dimension supplémentaire.
Duchamp construit alors une subtile comparaison entre la perspective presque
inconcevable d'observer un objet 3-D entièrement d'un coup, et
une situation que nous pouvons aisément expérimenter avec
notre sens du toucher. Supposons que nous tenions fermement un petit canif
dans notre main fermée. Nous pouvons toucher simultanément
tous les points de la surface du canif, et reconstruire la forme de l'objet
à partir de ces sensations, bien que nous ne puissions voir toutes
les parties de cette surface depuis un point de l'espace 3-D. Duchamp
suggère que nous regardions notre sens du toucher simultané
en trois dimensions comme analogue à la possibilité d'une
vision simultanée en quatre dimensions. Alors nous comprendrons
comment nous pourrions voir d'un coup la surface d'un objet à trois
dimensions. Dans une autre note de sa Boîte blanche (fig.6), Duchamp
écrit : " La vision 3-D d'un plan P correspond dans l'étendue
à une emprise dont on peut se faire une idée en tenant à
pleine main un canif, par exemple. "
Duchamp éclaire le sens de cette note avec deux schémas.
Si l'on essaie de voir un objet entier dans un espace de même dimensionalité
que la sienne, il est impossible de le faire d'un coup, mais il faut se
déplacer autour de l'objet, en saisir des vues partielles différentes
et les intégrer. Duchamp suit la procédure d'analogie 2-D
de Flatland en écrivant, dans une autre note de La boîte
blanche : " Lorsque je représente un espace 3-D par une sphère
tridimensionnelle (ou un cube 3-D), je suis analogue à un individu
plan A voyant en section un plan dessiné P. L'individu A peut venir
en A'. Il mesure en promenade les quatre côtés du quadrilatère,
mais à chaque arrêt, ne voit qu'une projection du quadrilatère
sur un axe imaginaire à son rayon visuel. " Mais si, comme
le montre le second schéma, l'observateur 2-D peut se déplacer
dans une troisième dimension supérieure, alors il peut voir
tout le plan P à la fois. De même, peut-on voir la surface
entière d'un cube 3-D d'un coup depuis la quatrième dimension,
tout comme on peut toucher simultanément toute la surface d'un
canif.
Plusieurs autres notes de la boîte blanche renforcent cette interprétation
de l'hybride barques-transats comme représentation en quatre dimensions,
dont les deux aspects sont des vues tridimensionnelles différentes
qui ne peuvent être simultanément perçues dans notre
monde 3-D. Duchamp commence par énoncer l'énigme classique
: " Objection : quel est le sens de ce mot quatrième dimension,
puisqu'il n'y a pas de correspondant tactile, ou sensoriel, comme en ont
la première, la deuxième, la troisième dimension
?" Il donne alors une description remarquablement concise et générale
de la barque-transat : " De la perspective à deux dimensions
donnant l'apparence du continu à trois dimensions, construire une
perspective à trois dimensions (ou peut-être à deux
dimensions) de ce continu à quatre dimensions." Cette note
semble mystérieuse, mais sa transcription concrète dans
l'exemple barque-transat éclaire à la fois son sens et son
intention : considérez les barques et transats vues comme des images
2-D qui, au moins pour les barques (étant donné les indices
de perspective), figurent un monde 3-D. Mais ces deux vues représentent
en fait deux aspects d'un objet hybride 3-D observés simultanément
dans l'espace 4-D. Nous pouvons enfin saisir ce que voulait dire Duchamp
quand il écrivit, au dos de sa pseudo carte postale "
établir
une perspective quatre-dimensionnelle non pas en plaçant [les objets]
dans des situations l'une par rapport à l'autre dans l'espace 3-D,
mais en simplement considérant les illusions d'optique produites
par leurs différences de dimensions."
Nous savons aussi que Duchamp invoquait l'exemple d'un cube 3-D pour exprimer
la vision simultanée d'un objet 3-D complet dans l'espace 4-D,
représentant la dualité barque-transat comme deux vues sur
deux faces adjacentes d'un cube, visibles toutes deux à la fois
en quatre dimensions. Duchamp décrit cette vision simultanée
du cube entier, en établissant encore une analogie avec notre toucher
simultané de toutes les parties du canif en trois dimensions (j'adore
son expression " circhyperhypovu", c'est-à-dire saisi-tout-autour-à-la-fois-du-dessus-et-du-dessous)
: " Perspective3-D part d'un plan de face initial qui ne déforme
pas. Perspective 4-D aura un cube ou médium à 3-D comme
point de départ qui ne déformera pas, c'est-à-dire
dans lequel l'objet 3-D est à l'embrasse circhyperhypovu, comme
pris avec la main et non pas vu avec les yeux. "
***
Les ouvrages de vulgarisation
tentent souvent de dépeindre la quatrième dimension comme
celle du temps, les trois autres étant celles de notre espace ordinaire.
Cette formulation courante répond à l'observation de Duchamp
que dans l'espace 3-D ordinaire, on peut voir l'intégralité
d'un objet seulement au cours du temps, car on doit séquentiellement
déplacer son il autour d'un objet 3-D pour en saisir la forme
complète, qui ne peut être perçue d'un coup. Mais
mieux vaut exprimer à la fois le paradoxe et la réalité
de la quatrième dimension de façon intéressante et
(mathématiquement précise) en la représentant spatialement
comme un quatrième axe (impossible à dessiner dans notre
monde environnant 3-D) à angle droit avec chacun de nos axes spatiaux
habituels, et possédant donc la remarquable propriété
de pouvoir nous offrir une vue simultanée globale des objets 3-D
- si au moins nous pouvions quitter notre monde 3-D et, comme Le Carré
au-dessus du plan de Flatland, observer de l'extérieur notre univers
familier.
Une telle perspective demeure le symbole le plus excitant et la plus stimulante
réalisation potentielle (si jamais nous pouvions trouver la sortie
de notre prison 3-D) du but majeur, du summum bonus de nos vies mentales
: la transcendance d'une vision supérieure et authentique (au-delà
d'une vague métaphore) de la réalité. Les barques-transats
4-D de Duchamp incarnent ainsi à la fois nos rêves les plus
chers et nos efforts intellectuels les plus intenses, en un modeste et
charmant fragment de matériel 4-D.
Mais les eurêkas d'une transition millénariste vers les dimensions
supérieures de l'intuition présentent autant de risques
que de bienfaits potentiels. Le Carré, héros d'Abbott en
l'an 2000, finit en prison, condamné comme un dangereux révolutionnaire
qui, tel Socrate, pourrait corrompre la jeunesse si on le laissait libre
de prêcher " l'Évangile des Trois dimensions ".
Comme Duchamp nous le rappelle plus aimablement, avec un humour subtil
et discret, nous aussi vivons dans un labyrinthe de prisons conceptuelles
qui pourraient nous enfermer d'autant plus étroitement que nous
n'en percevons pas les murs. Mais si nous pouvions trouver l'entrée
d'un monde plus spacieux, offrant un point de vue d'où fusionnent
barques et transats, alors ces murs se révéleraient à
nos yeux, et nous pourrions accueillir cette révélation
avec un cri de joie excédant la puissance sonore de l'armée
entière de Josué, lorsque ses cris et ses trompettes firent
tomber les murailles de Jéricho.
[La version originale
de cet article est parue dans Tout-Fait, " The Marcel Duchamp Studies
Online Journal ". vol.1, 1999, www.toutfait.com/]
Liste des figures
:
Fig. 1 : Duchamp était
intrigué par les images ambiguës, telle celle-ci qui peut
s'interpréter indifféremment comme un canard ou un lapin.
Fig. 3 : Au dos de sa "carte postale", Duchamp jeta des notes
sur sa conception de la quatrième dimension.
Fig. 4 : Le tableautin de barques de Duchamp, l'un des articles de sa
Boîte blanche, montre de curieuses caractéristiques comme
les voiles (?) roulées et la pointe jaunâtre des proues.
Fig. 5 : Tournées à angle droit, les barques et leurs reflets
deviennent des transats.
Fig.6 : Deux notes de La boîte blanche développent la conception
duchampienne de la quatrième dimension.
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