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Le don de la Fondation Clarendon
Lewis
Carroll
Mon cher Doyen,
Au cours d'une conversation
à bâtons rompus portant sur les menus du collège,
vous m'avez en passant fait observer que la sauce tartare, " quoique
indispensable à l'accompagnement du turbot poché, n'était
pas parfaitement digestible ".
Elle est parfaitement indigeste. Je n'en demande jamais qu'à contre-cur
; je n'en reprends jamais sans redouter des cauchemars. Ce qui m'amène
tout naturellement à parler des mathématiques, et des facilités
qu'accorde l'université à ceux qui souhaitent se livrer
aux opérations requises par cette branche essentielle de la science.
Les membres de l'université étant invités (soit de
vive voix, soit, ce qui est moins exaspérant, par lettre) à
examiner le don que nous a fait la fondation Clarendon, ainsi que tout
autre sujet d'intérêt humain ou inhumain susceptible d'étre
examiné, j'ai pensé soumettre à votre examen le point
suivant : à savoir, les services qu'offriraient, pour les opérations
mathématiques, des bâtiments couverts. En effet, le temps
variable d'Oxford y rend fort malcommode l'exercice en plein air d'une
activité sédentaire.
Par ailleurs, il est souvent impossible aux chercheurs d'effectuer des
calculs mathématiques précis s'ils sont installés
trop près les uns des autres, du fait des interférences
mutuelles et d'une tendance innée à bavarder. Ces activités
requièrent, par conséquent, des pièces différentes
où les bavards impénitents - dont chaque branche de la société
a son contingent - pourraient être installés de façon
permanente. Je me contenterai pour l'instant d'énumérer
les besoins les plus urgents ; d'autres mesures pourront être proposées
dans la limite des fonds disponibles.
1. Une très grande pièce permettant de calculer le plus
grand commun diviseur. On pourrait y ajouter une seconde pièce
pour le plus petit commun multiple, mais elle n'est pas indispensable.
2. Un terrain non bâti, pour y cultiver les racines et pratiquer
leurs extractions. Il serait prudent de maintenir à l'écart
les racines carrées, leurs angles risquant d'endommager les autres.
3. Une pièce permettant de réduire les fractions à
leur plus simple expression. Celles?ci, une fois découvertes, pourraient
être laissées en liberté dans une cave attenante :
on pourrait y envoyer les étudiants désireux de jouir du
spectacle de la liberté d'expression.
4. Une pièce assez vaste et transformable en chambre noire, équipée
d'un télescope, où l'on pourrait attendre tranquillement
l'apparition des fractions périodiques. Des placards vitrés
contiendraient les différentes échelles de mesure.
5. Une étroite bande de terre, enclose et soigneusement aplanie,
permettant d'étudier les propriétés des asymptotes
et de vérifier en pratique si, oui ou non, des parallèles
se rencontrent. À cette fin, la bande de terre devrait s'étendre,
selon la belle expression d'Euclide, " à l'infini ".
L'expérience consistant à " prolonger les parallèles
à l'infini " exigera peut-être plusieurs siècles
: une telle durée, considérable dans la vie d'un individu,
n'est rien dans celle de l'université.
6. La photographie est aujourd'hui fort employée pour enregistrer
les expressions humaines, et a quelque chance de l'être pour les
expressions mathématiques. Il serait donc souhaitable de disposer
d'un petit laboratoire qui servirait à représenter les phénomènes
de pesanteur, d'équilibre instable, de résolution, qui affectent
les traits au cours d'opérations mathématiques rigoureuses.
Puis-je compter sur
vous pour étudier d'urgence cette importante question ?
Mathématiciens,
bien à vous.
Traduit de l'anglais
par Jean Gattégno
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