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des Auteurs du numéro 41-42
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Science et Technique
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Zhang Shiying
Entre Heidegger et le Tao Désormais, à la différence de la philosophie traditionnelle,
la philosophie dite post-contemporaine ne s'intéresse plus aux
relations entre sujets et objets, mais aux relations entre le langage
et le monde. De la dichotomie sujet/objet, elle s'est tournée vers
une vision où sujet et objet se confondent. Autrefois, le courant
épistémologique de la métaphysique considérait
l'homme comme un sujet en procès de connaissance, et le monde comme
un objet de connaissance. De ce fait, le langage était tenu pour
un outil et un miroir où se reflétait le monde. Le monde
était quant à lui silencieux, ou impuissant à parler
; seuls les hommes, dotés d'une volonté, pouvaient parler.
Il en va autrement aujourd'hui : l'homme, étant ouvert sur le monde
et, en même temps, une manifestation du monde lui-même, se
confond avec lui. Le point crucial de cette union est le langage, car
celui-ci ouvre le monde, le construit ou, d'un autre point de vue, le
monde est ouvert et reçoit son sens en vertu du langage. En l'absence
du langage, il n'existerait ni monde ni homme. Heidegger écrit
: " Là où est le langage, là seulement est le
monde. " De même, " l'existence de l'homme est fondée
sur le langage ".3 Gadamer a aussi écrit : " L'existence
qui peut être comprise est le langage. " " Il n'existe
pas de monde en soi privé de propriété langagière.
"4 De ce fait, la position du langage passe de celle d'outil du sujet
(l'homme), instrument reflétant et incarnant l'objet, à
celle de précurseur. Ce n'est pas l'homme qui parle le langage,
mais c'est le langage qui parle de l'homme : le discours de la langue
est premier, le monde dont le langage discourt dépasse l'homme.
Le discours de l'homme (incluant le discours poétique et le discours
réflexif) n'est jamais qu'une " correspondance " avec
le discours de la langue. Le discours de la langue est une " sentence
" (die Sage), mais nous, les hommes, en tant qu'auteurs du discours,
ne sommes que des disciples de la sagesse (Gelassenheit ou ataraxie selon
Heidegger). Ainsi, notre discours est-il redevable du discours de la langue. Dans la philosophie taoïste, Laozi estime que la Voie elle aussi " sait parler mais préfère garder le silence ". Mais la Voie des taoïstes est bien plus clairement encore privée de caractère divin, elle n'est pas un Ciel doté d'une volonté. Des concepts taoïstes tels que la Grande Voie et la Grande Parole sont semblables au discours de la langue discuté par Heidegger et ses disciples. Quant aux concepts de la Petite Parole et de la Parole humaine, ils sont comparables aux " discours de l'homme " selon Heidegger. Le rapport entre ces deux catégories est que la première est préexistante à la seconde.5 La seconde, basée sur la dichotomie entre sujet et objet, est postérieure à la première, qui existe avant la distinction entre sujet et objet. Ce que l'expression " À l'origine, la Voie ne parle pas " signifie dans son sens le plus profond, c'est que la Grande Voie ne parle pas, ou, plus concrèment, que la Grande Voie n'est pas énoncée par la Petite Parole (le langage conceptuel), et non que la Grande Voie en elle-même ne peut parler. Langage conceptuel, langage poétique L'homme naît et est placé au sein de la langue et du discours
qui lui sont préexistants. S'il veut arriver à l'existence,
être confondu en elle, il doit bien sûr, commencer par écouter
la voix de l'existence (la voix silencieuse, la parole muette), par prêter
l'oreille à la Parole de la Voie. Après l'avoir entendue,
il lui faut parler et discourir. Mais comment parler, comment discourir
? Voyons tout d'abord comment parlent et discourent la Parole de la Voie
et la Grande Parole. Notre vie quotidienne s'appuie trop sur les choses présentes à
nos yeux. Il en va de même pour les sciences et les techniques,
qui oublient trop souvent les choses cachées et qui, si elles s'en
souviennent à l'occasion, se contentent de les classer parmi les
bizarreries. Les poètes sont justement ceux qui y prêtent
l'oreille, si bien qu'on peut dire que le langage poétique en est
un appel. La Parole de la Voie et la Grande Parole, passant par le langage
poétique des poètes, donnent libre cours à la voix
de ce que Heidegger appelle " l'étant ", le " néant
" et le " mystérieux", ou ce que Derrida nomme l'"
abîme ". Le langage courant lui-même n'est pas exempt des effets de l'indissociabilité
du présent et de l'absent. Dans les faits, le dit porte toujours
en lui-même une part de non-dit. Mais le langage courant, contrairement
au langage poétique, est tout de même incapable de donner
libre cours au caractère poétique de la langue. En effet,
dans le langage courant, c'est le locuteur qui fait la part du présent
et de l'absent, et lui-même se concentre uniquement sur ce qui est
présent. Si l'on admet que les énoncés du langage
courant sont centrés sur un fait présent particulier, alors
on peut dire que le langage scientifique est centré sur les concepts
et les théories présents à caractère général
et permanent. Par exemple, face à un saule en train de bourgeonner
au printemps, ce que diront un paysan, un scientifique et un poète
sera radicalement différent. Le paysan dira : " Ce saule est
vivant ; cet été, je pourrai chercher la fraîcheur
sous son ombre. " Le scientifique dira : " Le bourgeonnement
du saule est la conséquence de la douceur de la température.
" Ces deux personnes se basent sur la chose objective présente
à leurs yeux, cette chose étant particulière pour
le premier, et générale et permanente pour le second. Mais
le poète dira : " Au bout d'un sentier, j'aperçois
les saules verdoyants. Affligée, je pense à mon mari parti
servir la cour. " (Wang Changling, Chagrin d'une femme solitaire).
Même un enfant à l'âme poétique dira : "
Maman, le saule bourgeonne à nouveau, comment se fait-il que Papa
ne soit pas encore de retour ? " Ainsi, le langage poétique
fait-il appel de façon très parlante aux sentiments de chagrin
causés par la séparation, sentiments cachés derrière
le bourgeonnement du saule. Ce chagrin n'est pas un simple débordement
de sentiments ou un simple état psychologique, mais il est un jugement
esthétique dans lequel se mêlent une situation et un sujet
(ou personnage). Est-ce à dire que la Petite Parole du langage courant et du langage
scientifique n'est d'aucun secours à la Grande Parole ? Dans mon
article intitulé " À propos de l'indicible ",9
je propose que du point de vue du langage conceptuel (ou Petite Parole),
la Parole de la Voie et la Grande Parole sont réellement indicibles.
Cependant, le langage conceptuel peut tout de même refléter,
indiquer ou rappeler (selon Gadamer ou Wittgenstein) la Voie indicible.
Dans mes propres termes, il peut " faire ressortir indirectement
par contraste ", et non " dire directement par la poésie
", cette Voie indicible. Saisir l'unicité ? La conscience individuelle est subjective, privée et unique. Je
ne peux échanger ma conscience avec la vôtre, pour que nous
ayons exactement la même. La cause en est que la langue est générale,
commune, et qu'elle ne peut exprimer les choses personnelles ou uniques.
Les philosophes analytiques du langage ont beaucoup écrit à
ce sujet, dans le but d'évaluer la possibilité de nommer
les choses uniques. Toutefois, ils butent toujours sur le même écueil
: le général est impuissant à exprimer l'unique,
à tel point qu'un philosophe analytique tel que J. N. Mohanty n'a
pu faire autrement que de se rapprocher de Heidegger, en recherchant l'unicité
au-delà des interactions de pures théories.11 Si l'on considère que l'objet de la perception individuelle est une chose simple et présente, une chose indépendante de la participation humaine, et donc vide en elle-même et vide de sens, on se rapproche de ce que Hegel nomme le " caractère déterminatif de la perception ". Ainsi, la sensibilité ne peut-elle être exprimée par aucun langage, et ne peut-elle non plus s'y identifier. Pour Hegel les concepts généraux exprimés par la langue sont supérieurs au " caractère déterminatif de la perception ". La question que j'aborde ici prend le contre-pied de Hegel : elle vise justement à saisir l'unicité inhérente au " caractère déterminatif de la perception ". De quelle façon la saisir ? Voici brièvement comment Mohanty envisage la question : les choses
uniques dans l'expérience ne sont pas isolées, mais existent
dans un domaine bien plus large. C'est dans ce domaine que la chose unique
prend corps et se manifeste. L'homme n'est pas seulement en relation avec
cette chose unique, mais plutôt avec ce large domaine (ce que Mohanty
appelle le " pratique "). Le langage conceptuel ne fait que
cerner peu à peu la chose unique au sein du domaine qui l'englobe.
Plus la langue limite le domaine, plus elle comble le fossé entre
la généralité de la langue et l'unicité de
l'expérience, c'est-à-dire que l'expression linguistique
se rapproche davantage de la perception individuelle et de son unicité.
Il n'est pas inutile de changer de point de vue pour poursuivre l'examen
de la question de la relation entre conscience individuelle et langue.
Mohanty a vu le domaine plus large dans lequel se manifestent les choses
uniques appréhendées par la conscience. Il a ainsi remarqué
les choses absentes, ce qui constitue une vision plus profonde. Cependant,
son objectif reste de rétrécir le champ du monde, et le
rétrécir jusqu'à cerner le " langage objectif
" de l'individu, pour saisir ainsi cette chose unique, simple et
présente. Pourquoi faut-il s'attacher obstinément à
la chose simple et présente ? Pourquoi ne pas inverser notre approche
? Au lieu de partir de l'environnement et de le rétrécir
jusqu'à trouver la chose unique et présente, pourquoi ne
pas se baser sur la chose présente et l'élargir ou l'étendre
à tout le domaine, voire à ce qui est absent ? Cela permettrait
de contrôler le domaine dans son entier, de contrôler le présent
et l'absent, le manifeste et le caché et, ce faisant, d'atteindre
" l'union entre Ciel et Homme ". De cette manière, le
présent à la perception manifesterait l'absent qu'il cache
derrière lui, et sa signification serait sans limite, nous permettant
ainsi d'atteindre la Voie et l'Existence et d'écouter la Parole
de la Voie et la Voix de l'existence. La chose unique présente
à la perception ne serait plus un sentiment personnel incapable
de s'identifier à quelque langue que ce soit ; elle ne serait plus
une chose inanimée, stupide et sans voix. Elle deviendrait au contraire
une chose animée et parlante, la Voie parlerait à travers
elle, et son langage serait poétique. Je l'ai dit plus haut, le
langage conceptuel appréhende le sujet comme un pendant distinct
de l'objet, ce qui l'empêche de combler le fossé existant
entre la langue et la chose unique présente à la perception.
Au contraire, ce dont le langage poétique discourt reflète
tout un système où sujet et objet sont unis, où "
Ciel et Homme ne font qu'un ". Ici, la chose et la langue ne sont
plus séparables, c'est la langue qui rend telle la chose et, partant,
la langue peut s'unir à ce dont elle discourt. La Parole de la Voie n'est absolument pas éloignée des poèmes ou objets d'art particuliers. S'agissant de n'importe quel objet unique, il suffit de le considérer comme un objet de la conscience objective sans lien avec le sujet, ou comme un objet simplement présent, pour en faire une chose morte. Si un poète le place dans un univers où sujet et objet sont confondus, dans un domaine où sont unis le présent comme l'absent, le manifeste comme le caché, alors la chose discourt de façon poétique par des moyens qui lui sont propres. Les temples de la Grèce antique parlaient la Parole de la Voie d'une façon qui leur était propre. Les sabots peints par Van Gogh parlent la Parole de la Voie d'une façon différente. Enfin, telle pierre parle elle aussi la Parole de la Voie à sa façon, tandis que telle autre a aussi une manière qui lui est propre de parler la Parole de la Voie. Les manières de discourir de façon poétique sont d'une inépuisable richesse, et toutes du ressort de la Parole de la Voie. Le sens au-delà des mots La poésie classique et l'art chinois ont leur manière toute
particulière de dépasser le "ici" pour atteindre
le "là", de manifester l'absent par le biais du présent.
Dans un article intitulé " Pensée et imagination ",
j'ai cité pour exemple de cette affirmation la signification exprimée
au-delà des mots dans la poésie classique chinoise. Atteindre
le sens au-delà des mots nécessite de passer par la chose
présente désignée par la parole, qui manifeste les
images infinies cachées derrière elle. Le poète Du
Fu écrit : " La patrie perdue, seules les montagnes et rivières
demeurent. Au retour du printemps, l'herbe sauvage envahit la ville. "
(Contemplations au printemps) La poésie de ce vers réside
dans la relation entre les choses présentes (" les montagnes
et rivières demeurent " et " l'herbe sauvage envahit
") désignées par la langue et les choses cachées
derrière ces mots : la désolation du paysage et l'abandon
de la ville. Certains considèrent que le sous-entendu est justement
ce qu'il y a de plus révélateur. Ceux-ci négligent
alors les choses qui le sont peu ou moins. Pour moi, ce qu'on appelle
une chose révélatrice, c'est ce qui peut rendre manifestes
les choses cachées. Par exemple, " les montagnes et rivières
demeurent " rend manifeste la désolation du paysage, tandis
que " l'herbe sauvage envahit " rend manifeste la cité
déserte. Cependant, la désolation et l'abandon n'en sont
pas moins des choses révélatrices. Le sous-entendu provient
à la fois d'une fusion et d'une opposition entre le montré
et le caché, et non pas d'une simple relation de réciprocité.
On peut encore citer en exemple un édifice chinois. Le Temple céleste à Pékin est l'un des joyaux de l'architecture chinoise. Il est non seulement un bâtiment, mais aussi un poème classique en lui-même. L'esthète chinois Yang Xin nous dit que l'axe nord-sud du Temple du Ciel suit un mouvement ascendant qui dirige le regard de l'homme vers la majesté du Ciel. Les monuments du site, comme le Temple de la Prière pour de Bonnes Moissons, la Voûte céleste impériale et l'Autel du Ciel, sont de forme ronde, et chacun de ces édifices est lui-même agencé en cercle concentrique. Ceci vise à attirer le regard de l'homme vers la vacuité du Ciel. Les toitures sont recouvertes de tuiles vernissées de couleur bleue, et les jardins sont plantés de nombreux pins, pour tourner le regard de l'homme vers la limpidité du Ciel. Yang Xin conclut ainsi : " Au Temple du Ciel, tout se dirige vers le Vide. Là-bas, le Plein ne sert qu'à dégager l'idée de vacuité. Le secret du Temple du Ciel, de cette entité finie, consiste à faire planer notre imagination vers l'infini de l'univers. "17 À mon sens, ce qu'il entend par " le Plein ne sert qu'à dégager l'idée de vacuité ", c'est le fait de manifester le vide (le Ciel) au moyen de la réalité présente du bâtiment. Sur le site du Temple du Ciel, le Temple de la Prière pour de Bonnes Moissons, la Voûte Céleste impériale et l'Autel du Ciel, les tuiles bleues et les pins verdoyants sont les choses présentes et réelles, tandis que la majesté, la vacuité et la limpidité du Ciel sont toutes des choses absentes ou irréelles. La beauté, la magie et la poésie de ce grand édifice résident dans sa capacité à rendre manifestes les choses cachées derrière son aspect tangible : la majesté, la vacuité et la limpidité du Ciel sont rendues visibles et vivantes à travers les choses présentes. En général, nous ne comprenons que de façon très abstraites les qualités du Ciel que sont la majesté, la vacuité et la limpidité mais, par le biais des bâtiments du Temple du Ciel, nous pouvons toucher du doigt ces qualités. Les hommes ordinaires ne peuvent voir la réalité du Temple que superficiellement, car ils ne peuvent voir que les choses présentes. En revanche, les poètes, à travers la réalité du Temple, ont accès à son irréalité, et voient les choses cachées et absentes. Dans les termes de Heidegger, ceci permet au Temple, habituellement muet, de discourir sur (ou de manifester) la majesté, la vacuité et la limpidité du Ciel. Pour les hommes ordinaires, le Temple du Ciel est muet, sans parole. En revanche, pour le poète le visitant, il " se tient au centre du dialogue sans parole entre lui et l'homme ".
Heidegger : Les temps modernes n'ont pas besoin de poésie. (1) Feng Youlan, Histoire de la philosophie chinoise, éditions
Shangwu, 1944, tome 1, p.83.
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