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des Auteurs du numéro 41-42
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Culture,
Science et Technique
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Le
grand titrage
Jean-Marc Lévy-Leblond
Joseph Needham naît en 1900 à Londres. Son père est un médecin connu et sa mère une éminente musicienne. Il fait ses études à Cambridge - et y accomplit toute sa carrière universitaire, ponctuée de très nombreux voyages et séjours à l'étranger. Sa première discipline est la biochimie qu'il applique l'un des premiers à l'embryologie, devenant pionnier de ce domaine dans les années 30 à 40. En rédigeant son traité Chemical Embryology (1931), son intérêt pour l'histoire des sciences s'accroit et se matérialise par un ouvrage novateur, History of Embryology (1935). En 1936, il parvient à convaincre l'université de Cambridge de la nécessité d'enseigner dans les cursus scientifiques l'histoire des sciences, champ auquel il se consacre bientôt. Son départ pour la Chine en 1942, comme chef de la mission scientifique britannique puis comme conseiller scientifique à l'ambassade va l'engager dans son grand uvre. Connaissant déjà le chinois, Needham devient conseiller de l'administration médicale de l'armée chinoise et de divers organismes gouvernementaux chinois, et parcourt tout le pays, en acquérant ainsi une connaissance directe et recueillant de nombreux documents originaux. Dorothy Needham, épousée en 1921, biochimiste, l'accompagne dans toutes ces aventures et y joue un rôle essentiel. À la sortie de la guerre, Needham prend une part active au développement de la coopération scientifique internationale ; c'est à lui que l'on doit le S de l'UNESCO, dont il fut le premier directeur de la Division scientifique. Auteur de nombreux essais scientifiques et philosophiques, son uvre majeure restera l'immense projet éditorial Science and Civilization in China, exploration encyclopédique sans équivalent d'une civilisation par une autre. La parution de l'ouvrage entamée en 1954, prise en charge par une équipe sino-occidentale se poursuit encore aujourd'hui. " Il est utile d'observer la force, l'avantage et les conséquences des découvertes. Tout cela ne se montrera nulle part mieux que pour trois d'entre elles, qui étaient inconnues des anciens, et dont l'origine, quoique récente, est obscure et basse : ce sont l'imprimerie, la poudre à canon et l'aimant. Ces trois inventions ont totalement changé la face du monde et l'état de choses existant : la première, dans la littérature ; la seconde, dans la guerre ; la troisième, dans la navigation ; à partir de quoi se produisirent des changements innombrables, à tel point qu'aucun empire, aucune secte, aucune étoile ne semble avoir exercé un plus grand pouvoir ni influencé les affaires humaines autant que ces découvertes mécaniques. " Ainsi s'exprimait Francis Bacon, au début du XVIIe siècle. Nous savons maintenant que l'origine de ces découvertes n'est ni récente ni obscure, quoique parfois " basse " : elles sont nées en Chine et furent l'uvre des nombreux hommes de science, ingénieurs et artisans de la civilisation chinoise traditionnelle. L'histoire classique des sciences et des techniques concédait l'existence de certaines avancées théoriques et techniques en Extrême?Orient, mais pour en limiter immédiatement et l'extension - il ne se serait agi que de phénomènes isolés et singuliers -, et la portée - ces découvertes auraient été en Chine sans applications économiques généralisées et n'y auraient joué qu'un rôle anecdotique. De fait, il est indéniable que la science au sens moderne du terme, avec ses implications économiques et sociales massives, ne n'est développée qu'en Occident, à partir du XVIIe siècle environ, seuil marqué de façon commune aujourd'hui par le terme de "coupure galiléenne''. L'explication de ce phénomène, pourtant essentiel quant à la nature de nos sociétés actuelles, a trop longtemps été repoussée. La nécessité d'une telle explication se trouvait occultée par la certitude d'une continuité au sein de la civilisation européenne, pensée comme indépendante des autres grandes cultures, faisant de la Renaissance la simple héritière de l'Antiquité gréco?latine après la barbarie du Moyen Âge (quitte à rajouter quelques apports arabes). On a enfin dû renoncer à l'européo?centrisme du colonialisme triomphant et de l'exportation des "bienfaits de la civilisation". Antériorités chinoises Dans le développement scientifique et technique de l'humanité entière, le rôle de la Chine apparaît maintenant fondamental. Jusqu'à la fin du XVIe siècle, son avance a été considérable. Suivant Needham, citons seulement ici quelques exemples : dans le domaine des mathématiques : la numération de position, apparue en Chine au XIVe siècle avant J.-C., la métrologie décimale (Ier siècle) ; en astronomie, des relevés d'observation précis dés le Xe siècle, encore utilisables aujourd'hui par les radioastronomes ; les premières techniques cartographiques sûres, et le relevé d'un arc de méridien au VIIIe siècle, soit mille ans avant l'Europe; en physique fondamentale, les premières applications du magnétisme ; en mécanique, les premiers sismographes (dès le IIe siècle) et, apport capital, le développement d'une horlogerie hydromécanique de précision entre les VIIIe et XIVe siècles, chaînon manquant entre les clepsydres antiques et les horloges mécaniques modernes de l'Occident. La technologie, qu'à cette époque il est parfaitement arbitraire de séparer de la science, fournit une liste de réalisations encore plus impressionnante : le fer découvert en Asie mineure au XIIe siècle avant J.-C. n'arrive en Chine que six cents ans plus tard, mais en deux ou trois siècles, sa fusion y est maîtrisée, dix?huit siècles avant l'Occident, qui, longtemps, ne connaîtra que le fer forgé. La fonte et l'acier sont aussitôt inventés. Des ponts suspendus à chaînes de fer sont construits vers 600, onze siècles avant l'Europe. Les premiers harnachements efficaces de bêtes de trait, inconnus de l'Antiquité occidentale, apparaissent en Chine demême que l'étrier de pied. La brouette, inconnue en Europe avant le haut Moyen Âge, est née mille ans auparavant en Chine. Les moulins hydrauliques ont en Chine quatre cents ans d'avance sur le XVIIe siècle européen ; l'étambot de poupe, les caissons étanches font de la flotte chinoise la plus puissante et la plus avancée du monde entre l'an mil et 1450 : la côte orientale de l'Afrique fut explorée par d'imposantes escadres chinoises plusieurs décennies avant les marins portugais. Et la poudre à canon est bien née à l'Est. D'Est en Ouest C'est une image radicalement renouvelée de la civilisation chinoise
que nous a offerte l'immense travail entrepris et coordonné par
Joseph Needham, révélant un passé d'une richesse
insoupçonnée. Mais ce travail vaut aussi par l'éclairage
qu'il projette sur nos sociétés. Car est ainsi posé
le problème de l'histoire du savoir scientifique et technique,
et de ses articulations avec les structures économiques, politiques
et idéologiques, ici, en Occident, aussi bien que là?bas,
en Extrême?Orient. Si l'uvre de Needham et de ses collaborateurs
s'était limitée à exhumer une part importante du
passé de l'une des plus grandes civilisations humaines, il s'agirait
déjà d'un remarquable accomplissement, battant en brèche
un égocentrisme européen, légué par l'histoire
de la conquête coloniale et de la domination impérialiste,
et d'une intensité telle qu'il a pu faire méconnaître
leur propre culture aux peuples opprimés eux?mêmes. Mais
l'impressionnante liste des découvertes et inventions chinoises,
nous enseigne Needham, n'intéresse pas seulement la Chine, mais
est essentielle à notre compréhension de l'histoire européenne.
En admettant que certaines des attributions de Needham peuvent aujourd'hui
être discutées, l'essentiel de ses thèses reste valable
: la plupart des innovations scientifiques et techniques n'ont pas été
réinventées indépendamment en Europe, mais y sont
arrivées après un long et parfois complexe cheminement.
Non seulement les Chinois ont précédé les Occidentaux,
mais encore, d'eux nous sont parvenus par véritables "grappes"
toute une série de découvertes : harnais à collier
et trébuchet au Xe ; boussole magnétique, étambot
de poupe, papier, moulin à vent, brouette au XIIe ; puis du XIIIe
au XIVe, poudre à canon, soie, horloge mécanique, pont à
arches segmentaires, haut fourneau pour la fonte, imprimerie ; au XVe,
bielle, girouette, vis sans fin, volant à boules, écluses
; au XVIe, cerf?volant, montage équatorial en astronomie, pont
à suspension en fer, utilisation médicale du pouls, gamme
musicale tempérée ; et au XVIIIe encore, variolisation,
porcelaine, vanneuse rotative, caissons étanches pour les navires
et... système d'examens dans le service civil. La double énigme Needham pose alors deux questions : Needham met l'accent sur l'originalité du développement
de la société chinoise, par rapport aux sociétés
européennes. Le concept d'un " mode de production asiatique
", comme l'avaient baptisé Marx et Engels, alternative à
la ligne féodaliste puis capitaliste suivie par l'Occident, joue
un rôle majeur : " la "féodalité bureaucratique"
asiatique a favorisé, dans un premier temps, le développement
de la connaissance de la nature et son application à la technologie,
tandis que, plus tard, elle a empêché l'apparition du capitalisme
moderne, tout à l'opposé de la féodalité européenne
qui la favorisa, en s'effaçant pour engendrer un nouvel ordre,
mercantile ". Il est impossible en quelques lignes de résumer
la complexité d'une analyse, d'ailleurs encore seulement esquissée
par Needham, ne serait?ce que parce qu'elle requiert de multiples approfondissements.
Car l'intrication des facteurs économiques, politiques, idéologiques
est en effet ici extrême. Réactivités culturelles Mais c'est finalement par leur rapport étroit avec notre propre
développement scientifico-technique et socio?économique,
que les études de Needham sur la civilisation chinoise sont d'une
extrême importance. Influence directe de la Chine sur l'Occident,
et singularité préservée ; stabilité de celle?là,
bouleversement de celui?ci ; avance initiale et progrès lent à
l'Est, retard puis brusque accélération à l'Ouest
- une prodigieuse unité contradictoire se révèle.
La confrontation de ces modes d'évolution, spécifiques mais
liés, autorise un véritable étalonnage de nos théories
du développement social, obligeant toute explication d'un aspect
particulier d'une certaine culture à rendre compte de son homologue
(ou de son absence) dans une autre. En ce sens Needham a intitulé
l'un de ses recueils d'articles " Le grand titrage ", par référence
à cette opération de l'analyse chimique où l'on dose
la présence de tel ou tel composé par la quantité
de tel autre réactif nécessaire pour transformer complètement
le premier en un troisième. Cette vision dynamique d'une prise
de connaissance des réalités sociales par l'étude
de la réactivité réciproque de diverses cultures
est d'une portée méthodologique majeure. Bibliographie de Joseph Needham (en français)
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