|
Index
des Auteurs du numéro 41-42
|
Alliage
41-42 courriel
|
Culture,
Science et Technique
|
|
" Le temps du monde fini s'achève " Alain le Pichon
Mais le jour où nous avons atteint les limites, non pas celles au-delà desquelles commence l'inconnu, mais celles de la forclusion par circularité, où nous avons fait le tour des différents états de la condition humaine réduits à la mesure d'un seul, où la boucle, autour du monde, a été bouclée, nous voilà ramenés, nous Occidentaux, à la vacuité, à l'instrumentalité pure de notre entreprise : arpenteurs et géomètres infatigables, sûrs de nos référents universels, comme de notre étalon de mesure, par nous forgés dans la pratique de jeux de l'esprit et de langage, dont, pour les avoir appliqués à d'autres états de la condition humaine, nous croyons aussi vérifiée l'universalité. Pour autant que demeurait ce champ d'inconnu de la condition humaine, nous nous bercions de l'espoir que, tout en nous confirmant dans l'excellence de notre savoir, et de nos modes de savoir, de notre science, il en démontrerait aussi le caractère infiniment universel, à la mesure de notre infini appétit de conquête - universalité de la science, mesure et saisie de la matière, mais aussi mesure et saisie de l'homme lui-même. Mais lorsque l'inventaire est fait et que nous nous retrouvons face à
nous-mêmes, ou plutôt à cette projection et à
cette altération de nous-mêmes : l'altérité
mise en pièce, découpée, taillée à
l'aune de nos jeux de langage et pesée selon nos poids, quantifiée
selon nos mesures, nous sommes alors saisis de désarroi et d'ennui.
Eh quoi, l'homme dans sa diversité, n'est-ce donc que cela ? L'homme
n'est donc pas divers et son universalité, telle que nous nous
la représentons se réduit à cette répétition
uniforme des mêmes gestes et des mêmes mesures. Edmund Husserl, sous la forme du paradoxe auquel il a consacré
les quelques pages de réflexion intitulées La terre ne se
meut pas, montre que bien loin de nous conduire à remettre en cause
notre vision du monde et de la condition humaine, la découverte
de la circularité et de la mobilité de la Terre n'aurait
pour effet que de renforcer la fixité de notre regard sur le monde.
Ainsi, en dépit de la révolution copernicienne, notre société
occidentale est-elle aussi incapable, et peut-être plus encore,
que l'ont été, depuis toujours, toutes les sociétés
humaines de s'extraire de cet enracinement dans la terre natale qui nous
fait croire que le monde commence où prend naissance l'angle du
regard que nous portons sur lui et qu'il s'achève à l'horizon
où ce regard se perd. Et toutes les certitudes de la science viennent
concourir à assurer la fixité et à garantir l'universalité
de ce point de vue, renforçant l'Occident dans sa conscience d'être
à l'origine de la connaissance. L'hypothèse sur laquelle se fonde l'entreprise transculturelle
dont veut témoigner cette revue est que après des siècles
de maturation au cur des cultures occidentales, l'anthropologie
- connaissance de l'homme - et, plus généralement, le savoir
tout entier que nous avons du monde et de nous-mêmes se trouvent
aujourd'hui à la frontière d'un temps nouveau qui doit profondément
renouveler les modes de pensée et d'interprétation du réel.
Il lui faut aujourd'hui s'ouvrir aux modes de connaissance de l'autre
des cultures non-européennes que l'Europe s'est donné jusqu'à
ce jour mission d'interpréter. Il faut que nous soyons prêts
à accueillir les modèles nouveaux, modèles de société,
modèles du savoir, qui dessineront le monde de demain. C'est à
une redécouverte du monde qu'il faut nous préparer. Dans cette perspective transculturelle, l'Université sans murs
euro-chinoise vise à constituer une structure souple de réflexion
et de concertation, capable de réagir aux principales questions
que pose, pour l'évolution des relations sino-européennes,
dans le contexte de la mondialisation, la confrontation des modèles
culturels, de proposer une stratégie pour leur solution, de s'ouvrir
aux situations et aux formes nouvelles d'invention du futur. Au cur
de cette démarche est la question fondamentale de la relation respective
des cultures chinoise et européennes à la connaissance et
à la science, et plus généralement de l'incidence
des comportements culturels sur le développement des sciences de
la connaissance de l'Homme, pour tenter de faire naître, sinon une
discipline, du moins une pratique nouvelle. L'Occident pris dans la mondialisation Peut-on identifier le processus de la mondialisation avec ses facteurs : le marché, la médiatisation et les effets des technologies de la communication ? Dans la mesure où il est dû au marché, où il est le marché, comme le commerce, il ne peut être identifié, car il n'a pas de nom. " Un métier sans nom : le commerce... nous voyons ici un grand phénomène commun à tous les pays - et déjà révélé par les premiers termes : les affaires commerciales n'ont pas de nom ; on ne peut les définir positivement. " C'est, nous montre Benveniste, le sens du terme anglais, aujourd'hui utilisé universellement, business, comme, à l'origine de nos langues européennes, le mot grec askolia (le fait de n'avoir pas de loisir), ou le latin negotium (absence de loisir), expression négative, "occupation" (qui) n'enseigne rien sur la nature de l'activité (Émile Benveniste, Vocabulaire des Institutions européennes). En dépit des apparences, l'Occident est lui-même à la fois, dans ce processus, actif - il est l'acteur premier et l'inventeur du marché mondial -, et passif- il subit les effets déstructurant et déculturant du marché. Il est donc exposé à la montée, à la "promotion", de produits culturels, produits de civilisation nouveaux, transportés, par la médiatisation, envahissant l'espace neutralisé du marché mondial. Mais qu'en sera-t-il dans trente ans de l'américanisation ? Au terme de sa conquête du monde, l'Occident est donc confronté à une nouvelle situation de redécouverte du monde, changeant les conditions de la connaissance de l'homme. L'avenir de l'anthropologie " L'avenir de l'ethnologie ", en 1952, première leçon
au Collège de France de Claude Lévi-Strauss : " Une
ethnologie des sociétés occidentales par des chercheurs
venus "des sociétés qu'étudient les ethnologues"
est impossible. " Publication de Tristes tropiques. Une réponse,
cinquante ans plus tard, aux Tristes tropiques vient de l'émergence
historique, comme le surgissement ou la prise de conscience d'une disposition
dont nous n'avions pas conscience, ressortissant d'une dynamique nouvelle,
dans la "tectonique des plaques" des ensembles de civilisations
contenus dans le dispositif triangulaire Europe-Afrique-Asie, et de sa
signification stratégique. Constituée dans le contexte historique et culturel de l'Occident,
à partir de ces deux facteurs : le modèle d'objectivité
critique des sciences exactes, et la pratique expérimentale, c'est-à-dire
l'expérience résultant de la situation et de la position
de sujet de l'anthropologue lui-même, au sein d'une culture, définie
par le contexte historique et culturel auquel il appartient, et limitée,
par l'effet de simples lois d'optique, à l'angle de vision qui
est le sien, l'anthropologie. Peut-elle accepter et intégrer d'autres
modèles d'interprétation du réel et de connaissance
de l'homme que ceux qu'elle s'est donné ? Peut-elle accepter une
disposition de réciprocité dans la connaissance anthropologique,
permettant de prendre en compte le champ de connaissances qui découle
de la relation intersubjective ? Peut-elle accepter, dans cette disposition
de réciprocité, la diversité des modèles d'interprétation
? Lévi-Strauss, fidèle à ce modèle scientifique occidental, en a élargi le champ d'application à l'exploration de modèles culturels non-occidentaux, des " sociétés sans écriture ", en reconnaissant la spécificité d'une " pensée sauvage " et montrant comment ces modèles de la pensée mythique constituent un mode de reconnaissance du réel, qui, par son aptitude à la synchronie qu'elle partage avec la musique, permet de saisir le monde dans son universalité. Cette recherche des universaux, par l'étude des structures de la pensée mythique, cet idéal, quasi transcendantal, d'en rendre, par une construction littéraire de type musical, la dimension synchronique motivant le rigoureux travail d'analyse, se heurtent aux limites mêmes de la méthodologie qu'il s'est imposée : au principe même du " regard éloigné ", dont la grande distance culturelle par rapport à son sujet d'étude lui permet d'en faire un objet de connaissance. Ceci l'amène, dans sa première leçon au Collège de France, " L'avenir de l'ethnologie ", à considérer que le terrain de l'ethnologie, ces "isolats" ethniques et culturels en voie de disparition, est en train de disparaître (" le temps du monde fini commence "), à récuser, la possibilité que ce terrain se renouvelle par un renversement de la démarche anthropologique qui amènerait des chercheurs de culture non-européenne à étudier nos sociétés : " Trop marqués par le ressentiment qu'ils éprouvent à l'égard de l'Occident, ils seront incapables, dit-il, d'atteindre à à cette indifférence qui est la condition du regard éloigné que requiert l'anthropologie. " Cependant sa démarche, dans cette quête des universaux de la pensée mythique, privilégiant la saisie synchronique du réel, comporte une double contradiction qui en constitue aussi l'ouverture. Elle reconnaît les limites de la méthode analytique, liée à une forme diachronique et linéaire de représentation du réel, celle-ci dépendant sans aucun doute du principe même de notre écriture alphabétique, elle ne met cependant pas en cause son statut de modèle scientifique de la connaissance anthropologique. Elle reconnaît en même temps l'aptitude de la " pensée sauvage ", celle qu'il définit successivement comme appartenant aux " sociétés primitives ", puis aux " sociétés sans histoires ", aux " sociétés sans écritures ", enfin, par une étonnante et tautologique périphrase, aux " sociétés qu'étudient les ethnologues ", à saisir et à représenter, dans sa synchronie, la diversité du réel. Cette démarche demeure toutefois dans une certaine ambigüité quant aux capacités critiques, au statut de la fonction critique de la pensée, dans cette état de pensée sauvage qu'il attribue à ces sociétés. Existe-t-il des universaux de la pensée critique ? Jack Goody a plus tard engagé un processus de révision
de cette évaluation de l'aptitude des sociétés de
tradition orale à la critique, laquelle reste cependant très
limité et bien en deçà de ce que permet d'établir
une observation de la pratique des débats spéculatifs, tels
qu'ils sont couramment pratiqués dans les communautés rurales
d'Afrique de l'Ouest, ou du travail critique à l'uvre dans
le processus de création poétique du conteur. Enfin, elle
fait apparaître clairement que son objet, au-delà de la méthode
scientifique, par sa dimension littéraire et sa forme de type musical,
par sa visée artistique, est d'atteindre à une universalité
dont il montre que le principe réside dans ce pouvoir de représentation
synchronique de la pensée mythique, en y intégrant ces modèles
mêmes dont il fait l'analyse. De cette démarche, de même
qu'il ne semble pas considérer l'éventualité et l'importance
d'un processus critique interne accompagnant le dispositif de la production
de la pensée sauvage, il exclut, de fait, la relation inter-personnelle
qui prendrait en compte le regard propre de l'autre sur lui-même,
sujet portant intrinsèquement son savoir et ses modèles
propres, et détenteur du principe même de leur universalité. Le réenchantement du monde L'Europe et ce qu'on appelle l'Occident ont longtemps cru régner sans partage sur la science et sur la connaissance, comme ils régnaient sur le monde. L'accession à la puissance économique et politique du Continent asiatique, quels que soient les incidents de parcours, l'accès au statut de grandes puissances de la Chine et de l'Inde, remettent en question cette suprématie, ébranlent cette assurance. Comme on respecte leurs performances commerciales et technologiques, on prend davantage conscience de leur existence et de leurs différences culturelles, tout en interprétant ces succès comme une conversion aux modèles de la civilisation occidentale. Ces contextes culturels qui nous sont étrangers ne produiront-ils pas demain, comme ils l'ont fait dans le passé, des modèles nouveaux, de savoir, de société différents des nôtres ? Quels pourraient en être les effets sur la mondialisation ? Un monde nouveau n'est-il pas en train de se préparer à surgir que nous ne soupçonnons pas ? Que seront les modèles du monde de demain ? Ne peut-on dire que c'est aujourd'hui le temps du monde fini qui s'achève, et que commence peut-être ainsi le temps d'un véritable réenchantement du monde ?
Si, à la diversité des représentations, dans une
société multiculturelle, correspondent des modes de connaissance
de l'homme, de connaissance anthropologique, différents, alors,
quel est l'ultime point de référence et quels sont les instruments
à partir desquels il sera possible d'évaluer et mesurer
cette diversité ? Il convient de distinguer dans cette interrogation
deux niveaux d'analyse : le premier consiste à vérifier
si, au-delà des divers jeux de langage se manifeste une égale
diversité des principes critiques de la connaissance anthropologique,
dans les critères d'identification de la condition humaine ; le
second niveau d'analyse s'applique aux termes logiques du procès
critique et à la capacité "réflexive",
existant dans une culture donnée, de soumettre la logique de ce
procès lui-même à sa propre critique, qu'il s'agisse
de la syntaxe des opérations, ou des jeux de l'esprit qui le constituent,
ou des références éthiques, philosophiques et religieuses
qui le fondent et qui "alimentent" et justifient l'exercice
de cette syntaxe. Le rituel d'hospitalité, modèle de la connaissance anthropologique Mais il existe un modèle culturel et existentiel - dans ces deux
dimensions - de ce moment fondateur de l'anthropologie réciproque
: c'est, par exemple, dans sa version d'Afrique de l'Ouest que je connais,
le rituel de l'hospitalité. Il constitue l'un des universaux les
plus purs et plus radicaux, sous la forme culturelle propre que lui donne
le rituel africain et jusque dans son architecture formelle. Peut-être
l'un des rares universaux du rite qui démente en partie la sentence
confucéenne, " la musique est ce qui unit, le rite est ce
qui diversifie ". Le rituel de l'hospitalité apparaît
ainsi comme une figure universelle d'une structure élémentaire
de la connaissance réciproque. Qu'il ait disparu en partie ou qu'il
disparaisse progressivement de nos sociétés ne fait qu'illustrer
la proposition annoncée comme l'un des postulats de Transcultura
: les universaux peuvent aussi disparaître et tomber dans l'oubli. Si la Chine a accueilli avec un tel intérêt le propos de
Transcultura, n'est-ce pas parce qu'elle possède un art souverain
de l'anamorphose, dans la recherche constante d'une juste et harmonieuse
disposition entre les interlocuteurs ? Et qu'elle possède l'art
et l'instrument d'une écriture idéographique synchronique,
qui lui permet d'intégrer la complexité des relations de
ces différents niveaux sémiologiques et d'en rendre compte,
poétiquement et elliptiquement, jusque dans leurs contradictions,
comme elle entraîne l'esprit à la virtuosité et à
la subtilité contrapuntique de ces jeux de langage ? D'où
l'importance d'une approche réciproque des catégories, des
mots et concepts-clés de l'échange transculturel. L'écriture
chinoise immense (sans limites), modèle ouvert de représentation
des concepts-images - abstrait-concret -, est capable d'intégrer
la diversité des dimensions et des substances, y compris en apparence
contradictoires c'est pour cela que la philosophie chinoise se distingue
radicalement de la philosophie occidentale : celle-ci, par sa linéarité,
ne peut qu'ignorer la polysémie et privilégier une approche
unilatérale et linéaire du réel, excluant la synchronie,
c'est-à-dire la simultanéité des dimensions temporelles
et spatiales. Elle est donc conduite à faire l'hypothèse
de la dualité Transcendance-Immanence, ou bien d'éliminer,
d'évacuer totalement, avec la transcendance, la dimension immédiatement
appréhensible du surréel. Mais quelle application peut-il y avoir de ce modèle rituel, dans
cette acception poétique, aux champs et aux temps de recherche
de l'anthropologie ? Il ne peut s'agir de faire des rencontres et des
séminaires d'anthropologies un rite... Et cependant, n'y a-t-il
pas dans le cérémonial des formes et dans l'appareil des
rencontres académiques et peut-être, particulièrement
dans celles de l'anthropologie, un rituel avec ses textes sacrés,
sa liturgie, ses joutes oratoires, ses interdits et ses mises à
mort ? Rituels désacralisés de la connaissance dans lesquels
nous avons privilégié des principes d'agressivité
contraires à ceux qui règlent le rituel d'hospitalité
et qui appartiennent sans doute aux formes de la connaissance occidentale.
Un anthropologue réfute la théorie selon laquelle Homo sapiens est la seule créature verticale. Dessin de Zhao Tingyang
|