|
Index
des Auteurs du numéro 41-42
|
Alliage
41-42 courriel
|
Culture,
Science et Technique
|
|
Un entretien avec Joseph Needham (1900-1995) Jean-Marc Lévy-Leblond En 1974, Joseph Needham effectua une visite en France. La fascination
qu'exerçait alors la Chine maoïste conféra un vif intérêt
à sa venue. Un entretien demeuré inédit nous donne
l'occasion de rendre à Joseph Needham, pour le centenaire de sa
naissance, un hommage particulièrement bienvenu dans ce numéro.
J. N. En réalité, pendant tout le temps où j'ai
fait de la recherche en biochimie et en embryologie, je m'intéressais
beaucoup à l'histoire des sciences. Je ne sais pas exactement pourquoi
cela a commencé en premier lieu ; peut-être était-ce
parce que j'étais dans une "public school" où
le directeur, W. Sanderson, avait des vues extrêmement larges et
beaucoup d'inspiration sur l'histoire de l'humanité. En tout cas,
pendant les années où j'ai fait de la biochimie et de l'embryologie
(des travaux qui sont toujours valables), j'écrivais aussi des
essais sur l'histoire des sciences. Avez-vous quelque idée sur les raisons pour lesquelles l'histoire des sciences est toujours perçue comme extérieure au travail des scientifiques ? De fait, il est assez exceptionnel aujourd'hui de voir les scientifiques s'intéresser à l'histoire des sciences. Quand vous avez écrit votre histoire de l'embryologie, j'imagine que cela tranchait sur la pratique courante de vos collègues ? J. N. La réponse la plus simple, c'est qu'il faut se rendre conscient de l'existence de diverses formes de l'expérience humaine. Chez nous, en Angleterre, nous avons eu un philosophe qui m'a beaucoup influencé, et qui a tâché de décrire les diverses formes de l'expérience humaine - vous avez l'expérience scientifique, l'expérience religieuse, l'expérience esthétique et l'expérience historique. D'après lui, l'histoire est une grande expérience humaine, spéciale, absolument différente des sciences exactes et naturelles. Mais en général, la plupart des gens sont assez bornés. Ils peuvent faire de la science, ils ne comprennent rien à la religion, ils ne distinguent pas Mozart du jazz, et ils n'ont pas la moindre idée de toutes sortes de choses. La plupart des scientifiques sont assez bornés, même s'ils sont éminents, très éminents, dans leur spécialité. Mais moi, tout ce que je peux dire c'est que j'étais historien, aussi bien qu'homme de science. N'est-il pas vrai que l'attention pour l'histoire des sciences semble s'amplifier dans les périodes où se posent d'importantes questions sur les rapports entre science et société ? Ainsi, ne peut-on pas relier votre propre trajectoire à celle des scientifiques anglais, tels Haldane ou Bernal, qui, dans les années trente, influencés par le marxisme, s'interrogeaient sur la politique scientifique ? J. N. Oui, c'est possible qu'en général, il y ait une certaine influence de ce genre. Mais je dois dire que je m'intéressais beaucoup à l'histoire en général, par exemple à l'histoire de notre guerre civile au dix-septième siècle, et à l'histoire des sciences longtemps avant d'avoir connu quoi que ce soit des théories marxistes sur le développement des sciences. Comment évaluez-vous, après une quarantaine d'années, ce mouvement des scientifiques anglais ? J. N. Ce qui est intéressant, c'est que ce mouvement continue aujourd'hui. Nous avons ainsi en Angleterre une "Société pour la responsabilité des scientifiques", c'est à peu près la même chose. Pourquoi tout cela est arrivé dans les années trente, je ne saurais pas le dire exactement, mais un jeune ami, Garry West, a écrit un livre, presque terminé, je crois, sur le mouvement scientifique et social des années trente. Il s'intitule Invisible College - vous savez que c'était l'un des noms de la high society au dix-septième siècle. Notre groupe d'hommes de sciences dans ces années trente était certainement invisible, nous n'avions pas d'organisation, mais on pouvait très bien désigner qui appartenait à ce mouvement, comme mon ami John Bernal, et qui n'y appartenait pas. Peut-on faire le bilan de l'action de votre "invisible college" ? Quelles en sont les traces, d'après vous ? J. N. Oh, ça ne m'intéresse pas énormément, et je n'ai pas essayé de déceler exactement quels ont été les résultats de notre action. Je crois cependant que beaucoup d'idées qui aujourd'hui vont de soi, qu'on ne questionne pas, en ce temps-là étaient tout à fait nouvelles, par exemple, l'intervention de l'État dans l'organisation de la science, la responsabilité des hommes de science du point de vue éthique, sont plus ou moins des lieux communs aujourd'hui, tandis que dans les années trente, c'était encore assez choquant pour les hommes de science de la vieille génération. Pensez-vous que, en ces années 70, le mouvement de responsabilisation des scientifiques est semblable à celui que vous avez connu dans les années trente, ou bien a-t-il d'autres caractéristiques aujourd'hui ? J. N. Ça, c'est bien difficile à dire Évidemment, la question morale est posée plus sévèrement après l'avènement des armes nucléaires, et les problèmes aujourd'hui sont beaucoup plus intenses que dans les années trente : en ce temps-là, on craignait certaines choses, et maintenant, on les a, ce sont des faits dans le monde. Et ce ne sont pas seulement les armes atomiques qui me paraissent tellement menaçantes et terribles maintenant, mais aussi toutes sortes de possibilités liées aux technologies biologiques. Dans un entretien avec le New Scientist, vous parlez des "mauvais usages" de la science, et vous affirmiez comprendre les craintes des jeunes scientifiques quant aux effets éventuellement négatifs et dangereux de leurs recherches. Pensez-vous que l'on peut distinguer entre les bons et les mauvais usages de la science, et y a-t-il des critères permettant de savoir à l'avance ce qu'on peut faire, ou non ? J. N. Non, je ne pense pas. Je crois impossible de trouver des règles de décision automatiques. Les problèmes de choix sont individuels, et il faut les résoudre de façon individuelle. Mais les décisions individuelles sont-elles efficaces ? Si quelques scientifiques, pour des raisons tout à fait respectables, abandonnent des recherches qu'ils jugent trop dangereuses, qu'est-ce que cela change sur le fond ? J. N. Je ne crois pas que c'est efficace pour changer la nature de la société ; évidemment, ce sont seulement des mouvements révolutionnaires qui peuvent faire cela. Mais en attendant, il est nécessaire pour les hommes de sciences de prendre des positions de principe sur le plan moral. Revenons, si vous le voulez bien, à votre travail sur la Chine. Comment travaillez-vous concrètement ? Allez-vous souvent en Chine ? Les documents sur lesquels vous travaillez, comment vous les procurez-vous, comment y accédez-vous ? J. N. Il faut d'abord dire une chose. La sinologie n'est pas comme les autres branches de l'orientalisme. Par exemple, si vous étudiez la culture arabe, il vous faut trouver le plus possible de manuscrits, parce que les Arabes ont eu une sorte de réticence devant l'imprimerie. Mais en Chine, comme vous le savez, l'invention de l'imprimerie est venue plus tôt qu'en Europe et dans les pays arabes. Et l'on peut dire, en principe, que tous les textes dont on a besoin en chinois, sont ou bien imprimés et disponibles, ou bien complètement perdus. Il est assez rare que l'on trouve des manuscrits importants. Mais je n'ai guère pu accumuler de livres pendant les années où j'étais en Chine, pendant la guerre, puis lors de mes visites, mais depuis nous avons rassemblé une bibliothèque de travail tout à fait suffisante pour le projet. À qui pensez-vous que s'adresse votre travail ? Qui lit vraiment votre série, plutôt des historiens, ou plutôt des scientifiques ? J. N. Je ne sais pas ; tous ce que nous savons, c'est que ça se
vend très largement dans le monde entier, et c'est très
surprenant pour les Presses universitaires de Cambridge qu'il y ait un
tel d'intérêt, et qu'il y ait une telle demande pour ces
ouvrages dans toutes sortes de pays. Mais nous ne savons pas bien qui
les lit. D'abord, il y a certainement les spécialistes ; par exemple,
ça vous surprendra peut-être, mais presque chaque semaine,
nous recevons des lettres demandant : " Est-ce que les Chinois ont
fait quelque chose sur la piézoélectricité ? "
; ou : " Qu'est-ce qu'ils ont dit à propos des typhons ? "
; ou bien : " Est-ce vrai que la préparation des protéines
des plantes a été développée d'abord en Chine,
et quand exactement ? " - dans ce dernier cas, il s'agit du mingin,
l'isolement de protéines de céréales, c'est tout
fait vrai, mais allez savoir les détails, n'est-ce pas
Presque
chaque jour, il y a des demandes de ce genre, et c'est malheureusement
impossible pour nous de répondre à toutes ! Il nous faudrait
une carte imprimée disant que le docteur Needham et ses collaborateurs
sont en ce moment engagés dans d'autres études, et qu'ils
espèrent vous répondre dans les prochaines semaines, mois
ou années. Oui, il peut arriver que dans quelques semaines on ait
l'occasion de passer sur ce territoire, et alors, on pourrait donner une
réponse, mais il y a certaines choses qui resteront toujours sans
réponse. Comment les Chinois considèrent-ils votre uvre ? J. N. Ils sont très amicaux envers nous. L'Académie nationale
de Chine s'intéresse à la publication de chacun de nos volumes,
ils en prennent toujours une centaine, et les distribuent dans les Instituts
de recherche de l'Académie en Chine. Nous nous réjouissons
de savoir que l'académie de Pékin a organisé un petit
Institut de l'histoire des sciences depuis la guerre, et nous connaissons
les savants qui travaillent dans cet institut et y font du très
bon travail. La dernière chose qui est parue avant la révolution
culturelle - on ne publie pas de journaux scientifiques en ce moment en
Chine - est une contribution très intéressante sur l'avènement
de Copernic en Chine. Alors, tout va plus ou moins bien, je crois, dans
cette situation. Avez-vous eu des discussions avec vos collègues chinois sur certains des problèmes de fond que vous abordez, par exemple, l'évaluation de ce que vous appelez le féodalisme bureaucratique, ou toute la question du mode de production asiatique et de son rôle ? J. N. Il me faut dire que non, pas tellement Comme vous le savez, la sociologie n'est pas très bien vue, et l'anthropologie non plus, dans un pays de tendance marxiste comme la Chine. Vraiment, je ne connais pas d'historiens sociaux chinois qui ont voulu aborder ces problèmes ; sans doute, est-ce un peu gênant si l'on habite un pays comme la Chine, et l'on préfère travailler dans d'autres directions. Pendant la guerre, on parlait beaucoup de ces questions, mais depuis la révolution, très peu. Pourtant, au sein même de la théorie marxiste, le problème du mode de production asiatique est un problème très important J. N. Les Chinois sont plus ou moins orthodoxes et stalinistes sur ces questions, ils insistent absolument sur l'existence d'une période d'esclavage très ancienne, avec laquelle les sinologues de l'Occident ne sont pas tellement d'accord, et je crois moi aussi que c'est extrêmement douteux. Et puis ils veulent la séquence esclavage/féodalisme/capitalisme, ils veulent à tout prix entrer dans la succession des régimes qui ont été établis pour l'Europe. Mais je suis tout à fait d'un autre avis, je préfère la conception d'un mode de production, non pas asiatique, mais bureaucratique. Je suis convaincu que c'est d'une importance capitale pour le problème fondamental de savoir quelle est la raison de l'inhibition du développement de la science moderne en Chine et aux Indes, et pourquoi c'est l'Europe seulement qui a pu franchir le seuil. À propos de l'Inde, les développements de la science indienne présentent-ils des particularités analogues à ce qui s'est passé en Chine, ou est-ce tout à fait différent ? J. N. Je crois que c'est très différent, tout le cadre est différent. Par exemple, au lieu d'une seule langue, vous avez à peu près cent quarante langues diverses en Inde, vous avez l'institution du semi-religieux, qui n'existe absolument pas en Chine, vous avez les différences de climats et de températures, et puis le bureaucratisme que l'on voit dans certaines périodes, comme celle de l'empire Mogol, n'est pas évident dans toutes les périodes. Mais le problème est plus compliqué même que celui de la Chine, et je ne crois pas que quiconque l'aborde actuellement. Et surtout, il y a la difficulté de la datation. En Chine, il y a très peu de problèmes à cet égard, parce que quand vous ouvrez un tombeau, ou bien quand vous trouvez quelque écrit, un texte ou une inscription, la datation n'est pas tellement difficile, presque facile ; les Chinois prenaient soin de dater tout ce qu'ils faisaient. Tandis que les Indiens avaient beaucoup moins la notion du temps, ils avaient peur du sens de l'histoire ; en Inde, même les textes les plus importants, on ne peut pas les situer à mieux que deux ou trois siècles près, on ne sait pas au juste à quelle époque ils appartiennent, ce qui n'est pas du tout le cas en Chine. Y a-t-il des différence dans l'organisation de la recherche scientifique en Chine par rapport à la division du travail dans les pays capitalistes avancés, laquelle aboutit souvent à une aliénation du scientifique lui-même, qui comprend de moins en moins bien ce qu'il fait ? J. N. Je ne sais pas exactement, je crois que du point de vue général
des valeurs humaines, les Chinois ne voudraient pas spécialiser
les recherches à un tel point. Vous savez, j'ai eu beaucoup à
faire avec la science pendant la deuxième guerre mondiale, et on
a dit après coup, vers 1949, ou quelque chose comme cela, qu'une
des raisons de la faillite de l'effort scientifique de guerre au Japon,
c'était que les hommes de science, les techniciens, n'avaient pas
la moindre idée du cadre dans lequel leurs efforts se plaçaient. Que peut-on dire de la science en Chine aujourd'hui ? Avez-vous l'impression que le développement scientifique en Chine peut s'effectuer sur des voies originales, quant au choix des priorités, des axes de recherches, ou quant aux rapports entre recherche fondamentale et recherche appliquée ? J. N. Il ne faudrait pas surestimer les différences entre la science en Chine et la science dans le reste du monde. L'objectivité est absolument capitale dans la recherche scientifique, on ne peut pas s'en passer, je ne crois pas que la science en Chine aujourd'hui puisse être très différente de ce que la science moderne est ailleurs.
Joseph Needham en 1947 à Paris, lorsqu'il était directeur de la Division des sciences naturelles à l'Unesco. Cliché Needham Research Institute, Cambridge.
|