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des Auteurs du numéro 41-42
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41-42 courriel
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Culture,
Science et Technique
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Ils cherchaient des licornes Umberto Eco Lorsque deux cultures différentes se rencontrent, il se produit un choc engendré par leur diversité réciproque. À ce moment-là, trois éventualités peuvent se réaliser : (1) La conquête : Les membres de la culture A ne reconnaissent
pas les membres de la culture B en tant qu'êtres humains normaux
(et vice versa) et les définissent comme des barbares - c'est-à-dire,
étymologiquement, des êtres dépourvus de langage et,
par conséquent, non-humains ou sous-humains. Il ne reste alors
que deux possibilités : soit les civiliser (à savoir, transformer
le peuple B en copies acceptables du peuple A), soit les détruire.
C'est ainsi, par exemple, que la civilisation européenne a soumis
les cultures africaine et améro-indienne. Mais ce que je veux faire valoir aujourd'hui, c'est qu'il existe deux
autres modes d'interaction des cultures. Le premier, l'exotisme, ne m'intéresse
pas. Je ne sais pas s'il existe en Chine une façon exotique d'aborder
le monde occidental. Par exotisme, j'entends une attitude culturelle qui
fait percevoir tout ce qui provient d'une civilisation lointaine comme
différent, étrange, insolite et le rend beau et fascinant.
À partir du XVIIe siècle et de plus en plus jusqu'au début
du XIXe, l'Europe était sous le charme de l'exotisme et, en tout
premier lieu, des chinoiseries. Une telle approche, à mon avis,
n'est pas pertinente à nos propos. Les arts européens, à
un moment donné, étaient chinois, de la même manière
qu'à d'autres moments ils étaient grecs (le néo-classicisme)
ou médiévaux (le néo-gothique). Laissez-moi essayer d'expliquer ce concept. Nous (et par "nous", j'entends les êtres humains, qu'ils soient des Européens ou des Chinois ou des Indiens) voyageons et explorons le monde portant avec nous quelques "livres de référence". Nous ne sommes pas obligés de les apporter avec nous sous leur forme physique. Je veux dire que lorsqu'on voyage, on porte avec soi une vision pré-établie du monde qui est celle de notre tradition culturelle. Curieusement, nous voyageons grâce à notre connaissance antérieure de ce que nous sommes sur le point de découvrir, puisque des livres déjà lus nous ont indiqué ce que nous étions censés trouver. L'influence de ces "livres de référence" est telle que les voyageurs, quelles que soient leurs découvertes et les réalités perçues, vont tout interpréter et tout expliquer en fonction de ces ouvrages. Les licornes de Marco Polo La tradition médiévale tout entière a convaincu
les Européens de l'existence de licornes, à savoir d'animaux
qui ressemblaient à des chevaux doux et fluets, avec une corne
au bout de leur museau. Comme il était de plus en plus difficile
de rencontrer des licornes dans une Europe de plus en plus parcourue et
décrite par des voyageurs honnêtes, la tradition a décidé
que les licornes habitaient des pays exotiques tel le royaume du Prêtre
Jean, en Éthiopie. Quelle horreur ! Elles n'étaient pas blanches, mais noires. Elles avaient les poils d'un buffle, et leurs sabots étaient aussi gros que ceux d'un éléphant. Leur corne n'était pas blanche mais noire, leur langue était rêche, et leur tête ressemblait à celle d'un sanglier. Les licornes découvertes par Marco Polo étaient assez laides à contempler. En fait, ce qu'a vu Marco Polo, c'était un rhinocéros. On ne peut prétendre que Marco Polo ait menti. Il a dit la stricte vérité, à savoir que les licornes étaient moins aimables que l'image qu'en avaient ses lecteurs. Mais il lui était impossible de dire qu'il avait rencontré de nouveaux animaux insolites. Instinctivement, il a essayé de les identifier avec une image familière. Il était incapable de parler d'un pays inconnu sans faire allusion à ce que ses lecteurs s'attendaient à lire au sujet de ce pays. Il était, d'une certaine manière, victime de ses "livres de référence". La langue universelle Permettez-moi de vous raconter une autre histoire. Pendant très
longtemps, les théologiens, les grammairiens et les philosophes
européens ont rêvé de redécouvrir le langage
perdu d'Adam, le premier homme, puisque, selon la Bible, Dieu a brouillé
toutes les langues de l'humanité afin de punir l'orgueil de ceux
qui avaient voulu construire la tour de Babel. La langue adamique devait
être parfaite, puisque les noms qu'elle contenait étaient
en analogie directe avec la nature même des choses. Pendant lontemps,
cette langue parfaite, de l'avis général, fut assimilée
à l'hébreu originel. Mais s'il existait un langage originel plus parfait que l'hébreu,
pourquoi ne pas chercher alors d'autres ancêtres linguistiques plus
vénérables ? Ces révélations furent reprises dans un livre de Juan Gonzales
de Mendoza (Historia del gran reyno de la China, 1585), où il répète
que si divers peuples orientaux parlant des langues différentes
se comprennent, c'est grâce à l'écriture des idéogrammes
qui représentent la même idée pour tous. Le premier savant européen à parler de " signe universel " fut Francis Bacon (De dignitate et augmentis scientiarum, 1623, vi 1), qui, afin d'en prouver l'existence possible cita l'exemple de l'écriture chinoise. Bizarrement, ni Bacon ni Wilkins n'ont saisi l'origine iconique des idéogrammes, et les ont tenus pour des inventions purement conventionnelles. En tout cas, les idéogrammes semblaient être dotés de la double capacité d'universalité et de moyen de contact direct entre le signe et l'idée. La découverte des idéogrammes chinois eut une énorme influence sur le devenir, en Europe, de la recherche d'un langage philosophique universel. Mais ce n'est pas cela qui nous intéresse ici aujourd'hui. J'aimerais plutôt suivre une autre voie. China illustrata Fascinés par les témoignages sur la Chine, certains penseurs ont découvert que les généalogies impériales chinoises remontaient plus loin dans le temps que les généalogies bibliques. Ainsi, en 1655, Isaac de la Peyrère (Systema Theologicum ex præ-Adamitarum hypothesis) a-t-il avancé l'hypothèse provocante de l'existence d'une humanité précédant l'avènement d'Adam. Selon lui, toute l'histoire sacrée hébraïque et chrétienne (y compris le péché originel et la mission du Christ) ne concernait que le peuple hébreu et ne s'appliquait pas à des pays plus anciens tels que la Chine. Il va sans dire qu'une telle hypothèse fut considérée comme une hérésie et n'a pas remporté un grand succès. Il est intéressant néanmoins de la rappeler puisqu'elle démontre à quel point la Chine s'imposait de plus en plus comme dotée d'une sagesse inconnue. Mais le problème, consistait plutôt à ramener la
Chine dans le cadre d'une sagesse familière. Ainsi, en 1699, John
Webb, dans son An historical essay endeavouring to show the probability
that the language of the empire of China is the primitive language, avance-t-il
une hypothèse différente. Selon lui, après le Déluge,
Noé et son arche ne se seraient pas immobilisés au sommet
du mont Ararat en Arménie, mais en Chine. Par conséquent,
la langue chinoise serait la version la plus pure de l'hébreu adamique,
et seuls les Chinois, qui ont vécu pendant des millénaires
sans subir d'invasion étrangère, l'auraient conservée
dans sa pureté originelle. L'un des plus grands savants du XVIIe siècle, le jésuite Athanasius Kircher, avait déjà étudié les hiéroglyphes égyptiens, surtout dans son livre monumental dipus Ægyptiacus (1652-54). Il était principal le défenseur de l'identité entre l'ancien égyptien et le langage adamique parfait en fonction de la tradition hermétique qui avait identifié l'Égyptien Hermès Trismégiste à Moïse. Mais Kircher était également fasciné, parmi d'innombrables autres choses, par la civilisation chinoise et il a collectionné pendant de longues années toutes les informations rapportées en Europe par ses collègues jésuites. Ainsi, en 1667, était-il en mesure de publier un énorme et très beau livre sur les merveilles et les secrets de la Chine : China Illustrata (La Chine illustrée par ses monuments tant sacrés que profanes, etc.). Ce livre constituait une sorte d'encyclopédie des paysages de la Chine, des coutumes, des modes d'habillement, de la vie quotidienne, de la religion, des animaux, des fleurs, des plantes et des minéraux, de l'architecture et des arts mécaniques et du langage depuis l'analyse d'une inscription nestorienne découverte en Chine en 1625 qui, selon Kircher, donnait la preuve de la pénétration précoce du christianisme en ce pays. Figure 1 Figure 2 Figures 3-7 Figure 8 Figure 9 Figure 10 Figure 11 Comme vous pouvez vous en rendre compte, il essaie de voir les idéogrammes
d'origine en tant que hiéroglyphes. Selon sa théorie, c'est
Cham, bien sûr, qui a introduit l'écriture égyptienne
en Chine, ce qui expliquait le rapport étroit entre hiéroglyphes
et idéogrammes (dipus, 111, p.11, et China). Au siècle suivant, dans l'atmosphère de sinophilie néo-païenne ambiante, la critique rationaliste de Rousseau, de Warburton et de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert a tout renversé. Les idéogrammes étaient désormais supérieurs aux hiéroglyphes égyptiens, en ce que les premiers étaient limpides, précis et dépourvus d'ambiguïté, tandis que les seconds étaient flous et imprécis. Pour Kircher, cependant, cette imprécision et les multiples interprétations auxquelles se prêtaient les hiéroglyphes fournissaient la preuve que, lors de son introduction en Chine, la sagesse égyptienne authentique (dont la sagesse chrétienne était tenue pour être l'héritage direct) avait été corrompue par le Démon. Figure 12 Matteo Ricci et Adam Schall connaissaient la Chine ; ils avaient compris sa culture et accepté les coutumes chinoises. Ils n'ont pas adopté une attitude coloniale. Face à une civilisation développée, ils n'ont pas cherché à conquérir, à soumettre ou à convertir brutalement le peuple chinois. Cependant, du moins selon Kircher, ils se sont rendus en Chine afin de convaincre les Chinois que leur culture était une version corrompue d'une civilisation égypto-chrétienne plus ancienne, et que leur mission était d'apporter à la Chine les merveilles de la science occidentale (rappelez-vous que le père Schall a mis en uvre une réforme du calendrier chinois pour le soumettre aux normes occidentales). Idéogrammes chinois, hiéroglyphes égyptiens, et pictogrammes mexicains Afin de mieux comprendre la position de Kircher, nous devons raconter
encore une histoire concernant la première description des terres
nouvellement découvertes de l'Amérique, et en particulier
les civilisations maya et aztèque mexicaines. Or, il se fait que Kircher (dans dipus) partageait l'opinion de Diego da Landa et fournit la preuve de l'infériorité de l'écriture mexicaine. Ce n'étaient pas des hiéroglyphes, puisque, tout comme les idéogrammes chinois, ils ne faisaient pas allusion à des mystères sacrés, et ce n'étaient même pas des idéogrammes dans le sens chinois du terme, puisqu'ils ne renvoyaient pas à des idées générales, mais à des phénomènes spécifiques. Ils constituaient de simples pictogrammes, qui ne fournissaient pas une illustration du langage universel, puisque toute image qui renvoie à des phénomènes spécifiques ne peut être comprise que par ceux qui connaissent déjà ce phénomène. Essayons de comprendre les raisons idéologiques profondes d'une
telle distinction entre des systèmes d'écriture différents
quoique analogues. China illustrata parut, cependant, sous l'égide de l'empereur
d'Autriche Léopold Ier, dont les territoires faisaient face à
l'Orient et sur qui les communautés chrétiennes du Moyen-Orient
asiatique comptaient pour les protéger (par exemple, afin de flatter
les Arméniens, il était suggéré que le Saint-Empire
romain avait pour mission de reconstruire le temple légendaire
mais ruiné du roi Cyrus). Le problème, par conséquent, était de savoir comment faire face à la Chine et organiser, non pas une conquête, mais un échange, qui permettrait à l'Europe de jouer un rôle majeur, puisqu'elle était porteuse de la vraie religion. Le Mexique, avec son écriture diabolique, devait être converti bon gré mal gré. Les Chinois, dont l'écriture n'était ni aussi vénérable que celle de l'Égypte, ni aussi diabolique que celle du Mexique, devaient être convaincus de façon pacifique et rationnelle de la supériorité de la pensée européenne. Ainsi, la classification kirchérienne des hiéroglyphes, idéogrammes et pictogrammes, reflète-t-elle la différence entre les deux modes d'interaction avec les civilisations exotiques. J'ai cité cette histoire dans son intégralité parce
qu'il me semble, une fois encore, que Kircher se rendait (intellectuellement)
en Chine, non pas pour découvrir quelque chose de neuf, mais pour
redécouvrir encore et encore ce qu'il savait déjà
et qui lui avait été dicté par une série de
livres de référence. Au lieu de chercher à comprendre
des différences, Kircher a tenté d'établir des identités. À la fin du XVIIe siècle, le grand philosophe, mathématicien
et logicien, Gottfried Wilhelm Leibniz cherchait encore un langage universel.
Cependant, il ne poursuivait que l'utopie d'une langue mystique parfaite.
Il était en quête d'une sorte de langage mathématique
qui permettrait aux érudits, lorsqu'ils débattaient d'un
problème, de s'asseoir autour d'une table, de procéder à
quelques calculs logiques et d'arriver à une vérité
commune. Leibniz, pour résumer, était un précurseur
et, probablement, le fondateur de la logique formelle contemporaine. Après la publication par Leibniz d'une collection de documents sur la Chine (Novissima Sinica, 1967), le père Joachim Bouvet, nouvellement rentré de Chine, lui écrivit une lettre dans laquelle il décrivait le Yi king, pensant qu'il contenait les principes fondamentaux de la tradition chinoise. À cette époque, Leibniz travaillait sur le calcul binaire, c'est-à-dire les calculs mathématiques basés sur le 0 et le 1, système encore utilisé aujourd'hui pour programmer les ordinateurs. Leibniz était convaincu que de tels calculs avaient un fondement métaphysique puisqu'ils reflétaient la dialectique entre Dieu et le Néant. Bouvet estimait que le calcul binaire était parfaitement représenté dans la structure des hexagrammes figurant dans le Yi king et envoya à Leibniz une copie du système. Figure 13 Figure 14 Figure 15 Ainsi, à la suite de Leibniz, nous pourrions soutenir aujourd'hui
que le Yi king contient les fondements de l'algèbre booléenne. Vous savez peut-être ce que l'on entend par le mot "sérendipité". Cela signifie que l'on fait une heureuse découverte par mégarde, comme cela est arrivé à Christophe Colomb, qui voulait atteindre l'Inde en voyageant vers l'Ouest, et qui, en raison d'un mauvais calcul, a découvert l'Amérique. Je pense que le cas de Kircher comme celui de Leibniz illustrent justement la "sérendipité". Le premier, à la recherche de la Chine de son rêve hermétique, a contribué à la compréhension de l'écriture chinoise par des générations futures. Le deuxième, par sa quête de l'interprétation mathématique de Fu-hsi, a contribué au développement de la logique moderne. Mais si l'on peut se féliciter de chaque cas de "sérendipité", nous ne devons pas oublier que Colomb a mal calculé la taille de la Terre, et que ni Kircher ni Leibniz n'ont suivi le principe conducteur d'une anthropologie culturelle, démocratique, et tolérante, consistant à comprendre les autres. Il ne s'agit pas de prouver qu'ils nous ressemblent, mais que nous devons les comprendre et respecter leur différence. Nous devons chercher, non à découvrir des licornes, mais à comprendre la nature, les habitudes et le langage des dragons. Ce texte a été publié, en version anglaise, dans La licorne et le dragon, Presses de l'université de Pékin, 1996.
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