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des Auteurs du numéro 41-42
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41-42 courriel
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Culture,
Science et Technique
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Au-delà des terminologies Alain Rey Trois activités se partagent le domaine pratique et théorique des discours socialisés, à savoir les langages naturel, oral et surtout écrit, qui traitent d'aspects spécifiques de l'activité humaine : la science de la traduction, la terminologie et l'étude des discours de spécialités. Ces discours, de même que les processus qui leur donnent naissance, relèvent de l'anthropologie sociale et ils possèdent leurs propres caractéristiques en tant que produits de langage. Dans la mesure où nous cherchons à établir un contenu commun par la mise en place de systèmes syntaxiques, de structures rhétoriques et d'éléments lexicaux, ces discours relèvent de la "science de la traduction". Dans la mesure où les éléments lexicaux retenus pour décrire le monde - le monde naturel, social, psychologique et technique - s'organisent de façon formelle et sémantique, ils font partie de la "terminologie", la science de la désignation et de la dénotation différenciées et définissables dans des domaines clairement délimités. Enfin, ils s'intègrent dans un "discours de spécialité", ce qui met l'accent sur le fait que les éléments (la terminologie) et les règles (la rhétorique, par exemple) sont tous les deux moins spécialisés que les finalités de la communication et de l'expression. En Europe, cette approche pragmatique caractérise une grande tradition intellectuelle britannique qui remonte à Bacon et Hobbes, alors que la démarche allemande valorise la spécificité des différents domaines de la connaissance. Par ailleurs, l'approche des pays latins met moins l'accent sur le processus de formation de ces finalités spécialisées que sur leurs éléments constitutifs et, en particulier, sur la réglementation qu'ils subissent dans le cadre de diverses institutions, parfois d'ordre politique, par le biais d'une tradition engendrée par le droit romain (normalisation du vocabulaire dans un système juridique formulé en termes de lois et codes, plutôt que de coutumes et de droit coutumier). Pour ce qui est des trois types de recherche identifiées ci-dessus, plusieurs sciences majeures constituent des préalables pour la mise en place des bases méthodologiques indispensables. Elles comprennent, de toute évidence, la linguistique générale, mais également la sociologie, la sémiotique - qui englobe et dépasse la sémantique - et les diverses branches de la linguistique, qui sont d'un intérêt majeur pour la théorie de la traduction, par l'intermédiaire de la formation et de l'analyse de discours, de la terminologie et, pareillement, de la lexicologie. La terminologie en tant qu'activité politique Ces différents domaines de recherche constituent également
des modes d'approche ( ou de clarification) du contenu. Les disciplines
diverses, institutionnalisées et enseignées (dans les universités
ou sur le terrain), se sont développées pour des raisons
pratiques et afin de satisfaire aux besoins de la société.
Dans les pays francophones, par exemple, la terminologie est apparue tout
d'abord au Québec, et avec un objectif très précis
: établir des règles permettant l'interaction de l'anglais
et du français afin d'améliorer la qualité de ce
dernier qui, avait-on observé, n'était capable de fournir
des appellations spécialisées (surtout d'ordre technique)
qu'au moyen d'emprunts multiples peu respectueux des ressources lexicales
et idiomatiques offertes par le français universel (c'est-à-dire
le français parlé en France). Le mécanicien de Montréal
qui parlait de wheel, tire, oil, et gas (francisé en gaz), au lieu
d'utiliser les mots français "normaux", était,
à n'en pas douter, exclusivement francophone et ignorait le fait
qu'il employait des termes anglo-américains inacceptables en français,
lague où existaient déjà des termes équivalents.
Par ailleurs, peu d'attention a été accordée au fait
que de telles situations sont la norme partout où il y a inégalité
culturelle, et plus spécialement dans un contexte de type colonial.
Transposée à la Belgique, à la Suisse et à
la France, cette motivation politique a donné lieu à une
façon de concevoir la terminologie qui se distingue de celle prévalant
dans d'autres communautés culturelles. En France, qui est loin
d'être un cas unique, il existe un écart très net
entre les activités terminologiques ayant une motivation professionnelle
- non seulement sous forme d'études spécialisées
mais aussi toute de activité de type définitionnel, analytique
ou descriptif ayant une finalité éducative ou propagandiste
- et les activités terminologiques à motivation politique.
Cette divergence donne souvent lieu à des lois mal conçues
et inapplicables, ainsi qu'à des terminologies officielles fréquemment
ridicules. Ces politiques terminologiques constituent des imitations maladroites
des expériences de planification linguistique entreprises dans
d'autres sociétés. Depuis plus d'un siècle et demi,
cependant, pour des raisons socio-culturelles qui mériteraient
analyse, la communauté française ne tolère aucune
modification des usages traditionnels en ce qui concerne aussi bien le
langage quotidien (échec des réformes de l'orthographe et
féminisation des titres professionnels) que la langue et les vocabulaires
spécialisés (guerre obsessionnelle contre les anglicismes
et les américanismes). La traduction et les langages spécialisés En se penchant sur l'histoire de la traduction dans les pays ocidentaux,
on peut observer une longue évolution, surtout en ce qui concerne
le transfert de textes littéraires et même l'adaptation des
discours spécialisés. C'est ainsi que l'on passe, entre
la Renaissance le XVIIIe siècle et entre le XVIIIe et le XXe, des
adaptations libres (Les Belles Infidèles de Ménage) aux
textes qui collent à l'original. Dans mon propre domaine de recherche
où le français est la langue cible, le préromantisme
a marqué un tournant décisif. Ainsi, par exemple, la traduction
par Chateaubriand du Paradis perdu de Milton, dans laquelle Chateaubriand
était conscient - comme il l'avoue dans sa préface - qu'il
était en train de malmener sa langue maternelle (ce qui n'est pas
rien sous la plume d'un écrivain qui passe pour être un modèle
de pureté linguistique en français), afin de mieux rendre
le rythme et l'esprit poétique de Milton. Ce type d'ascétisme
est également responsable du texte très étrange de
l'Énéide de Virgile traduit en un français méconnaissable
du point de vue syntaxique par Pierre Klossowski, qui a reproduit l'ordre
des mots du texte latin. Bien sûr, aucun traducteur ne songerait
à greffer sur un traité de biochimie en anglais ou en français
l'ordre des mots du chinois ou de l'allemand ! Mais les deux cas ne sont
pas identiques puisque Virgile dans ses textes utilise l'ordre des mots
afin de moduler de façon poétique et personnelle la syntaxe
usuelle du latin - ce qui est normal dans cette langue -, tandis que le
traité de biochimie chinois ou allemand utilise des règles
grammaticales très générales que le traducteur a
intérêt à écarter pour les remplacer par les
règles spécifiques à la langue cible. Ici, nous devons faire une distinction typologique. Comme j'ai déjà
exposé ce point ailleurs, je me contenterai de rappeler les différences
prononcées qui existent entre des groupes de concepts dénommés
selon : Ces distinctions ont des répercussions importantes sur la terminologie, la théorie du discours et la traduction. Nous savons tous le caractère national des terminologies juridiques, comme nous savons que les terminologies religieuses et philosophiques sont liées à des cultures et à des théories spécifiques, ainsi qu'à des auteurs très influents. En revanche, les terminologies des mathématiques, des sciences empiriques et de la technique - par ailleurs, très différentes les unes des autres - se prêtent à l'universalité et, par conséquent, à la traduction. De plus, cette universalité est sujette à caution pour des raisons éthiques et intellectuelles, puisque décrétée par l'histoire plutôt que par la raison. Nous acceptons une dose d'autonomie de la part de certaines formes de la médecine traditionnelle (africaine, chinoise), mais aucune quand il s'agit de la physique nucléaire dans le cadre d'une culture donnée, puisque la civilisation qui domine le monde moderne - la civilisation nord-américaine héritée de l'Europe - a extrait, mis en forme et organisé les terminologies et les langages spécialisés de telle manière qu'ils ne laissent aucune place aux constructions mentales d'autres civilisations, passées ou présentes. En revanche, l'héritage de cette civilisation dominante (Grèce antique, Rome, Europe du XVIe siècle) a laissé des traces dans la plupart des discours récents. Qu'advient-il de cette tradition impérieuse une fois qu'elle est traduite en chinois, en hindi ou en japonais ? Pourquoi n'est-elle pas traduite dans les langues amérindiennes ou bantoues qui, soit dit en passant, constituent les cibles linguistiques des sociétés de missionnaires (de même que l'objet d'études remarquables par des ethnologues tels que Pike et Nida) ? La "traduisibilité" Et pourtant, cette question est en train d'être étudiée dans les domaines où l'expression de jugements de valeur culturels et idéologiques est une réalité. Grâce à l'analyse lexicale, on peut démontrer que les traditions grecque, latine, allemande, anglo-saxonne, française, italienne, espagnole ont été traduites, avec bonheur ou pas, en français contemporain ; que Platon en français est sémantiquement différent de Platon en allemand tandis que Locke en français (grâce aux talents littéraires de Coste et de Locke lui-même, qui parlait français et a contrôlé la traduction) est très fidèle au Locke d'origine ; que Sartre germanise son français afin de suivre les modèles dictés par Husserl et Heidegger ; qu'il y a autant de Kant et de Hegel que de langues dans lesquelles ils ont été traduits. Et la situation est encore plus grave quand il s'agit de traduction dans les langues européennes de Kong Tseu (en latin Confucius) ou de Lao Tseu. Il est clair, par conséquent, que dans les domaines terminologiques, aussi structurés ou relativement systématiques soient-ils, l'analyse des langages spécialisés et des diverses versions de ces derniers dans d'autres langues révèle des divergences, et parfois des faux sens et des contresens complets. Il est également évident que les problèmes soulevés par les terminologies et par les discours apparemment plus savants - le langage scientifique dans le sens strict du terme ou, dans un sens plus strict encore,les langages techniques - ne diffèrent pas totalement de ceux posés par des textes-codes importants (la Bible et le Coran, de même que les codes juridiques), les théories philosophiques et, finalement, le genre romanesque et la poésie. La seule différence tient à ce que ces problèmes ne sont ni flagrants, ni majeurs, ni très évidents, tandis que dans les discours plus idéologiques, davantage imprégnés par une culture spécifique et plus personnels - ce qui n'enlève rien à leur importance -, il n'y a aucun doute quant à la présence de ces caractéristiques liées à des différences d'usage, de rhétorique et de formation de concepts, problèmes abondamment traités par Whorf et Sapir, ces questions, posées par la théorie du discours, sont relatives à la disposition linéaire (phrases) d'un contenu par définition multi-dimensionnel (la pensée et, pourquoi pas ?, les sentiments). Ainsi, les langages spécialisés eux-mêmes, malgré la charpente sémantique relativement solide fournie par la terminologie, et en dépit d'une rhétorique simplifiée, posent-ils des problèmes qui ne sont pas foncièrement différents de ceux que soulevènt par la traduction littéraire. La distinction sémiotique effectuée par la tradition anglo-saxonne entre fiction - plutôt d'ordre littéraire - et non-fiction ne fournit pas un cadre de référence suffissament clair pour permettre une telle distinction, même si les terminologies disciplinaires prévalent dans la non-fiction, où le lien établi par les discours spécialisés entre sémantique du sens et sémantique de la dénotation implique l'utilisation légitime de valeurs de vérité. Cependant, le discours poétique lui-même, et encore plus le roman, constituent des résumés d'énonciations de types divers, qui introduisent plusieurs registres d'usage (de type sociologique), plusieurs éléments imputables à des domaines spécialisés, et divers fragments terminologiques. Ces discours sont hétérogènes à tous égards, lexical, idiomatique, syntaxique ou rhétorique, mais ils partagent avec le langage spécialisé une cohérence interne (du moins, relative). Il existe cependant une opposition très nette entre les discours spécifiques à une culture et les discours interculturels, qui aspirent parfois à l'universalité. On peut noter que cette opposition n'existe pas entre les discours spécialisés et littéraires, mais intervient, par exemple, entre les sciences ou technologies modernes, d'un côté, et les domaines juridiques, les techniques traditionnelles et les littératures, de l'autre. C'est dans ce domaine que les cas d'"intraduisibilité" sont les plus abondants et les plus irréductibles. On peut obtenir une illustration lexicale très claire de ce phénomène grâce aux dictionnaires bilingues, en comparant les entrées (mots et idiotismes) pour lesquelles une équivalence est proposée en traduction - même si de telles équivalences sont parfois sujettes à des critiques et à des réserves - avec celles qui ont besoin d'une glose descriptive sans proposer de véritable traduction. Ces spécificités culturelles sont valables non seulement pour une seule langue, mais aussi pour une seule situation d'emploi : les dictionnaires unilingues doivent avoir recours à une quasi-traduction ou à une glose, afin d'expliquer au lecteur qui maîtrise la langue de base, les argotismes, les termes spécialisés et, bien sûr, les archaïsmes. À la rigueur, un dictionnaire (anglais) du vieil anglais, un dictionnaire (français) de l'ancien français ou un dictionnaire (chinois moderne) du chinois de l'antiquité sont également des dictionnaires bilingues, ou au moins des diglossies. Étant donné les différences non seulement linguistiques
mais aussi sémantiques, référentielles et culturelles
entre le statut des deux langues, la situation descriptive ne diffère
pas fondamentalement de celle qui existe entre la terminologie d'un domaine
spécifique, entre un "langage spécialisé"
(ou employé dans le cadre de communications spécialisées)
et le lexique général et le discours usuel de la langue.
Accepter ces différents éléments revient à reconnaître que la terminologie ne peut être pratiquée de façon efficace que si l'on abandonne le point de vue logico-sémantique abstrait. Aux yeux de certains, ce point de vue constitue la caractéristique principale de la terminologie. Il suffit d'observer la mise en uvre d'un discours dans une langue donnée pour constater la futilité d'une telle approche. Une fois cette tâche accomplie, et pour prévenir la formation de ghettos linguistiques, sémantiques et culturels, il convient de faire jouer toutes les influences réciproques entre les langues, ainsi que toutes les activités liées à la traduction - opération dont on ne peut trop souligner l'importance. Déconstruire les murailles L'application des remarques générales données ci-dessus
doit certainement être modulée selon les cultures et les
langues mises en relation : car la proximité géographique
engendre de nombreux effets d'influence et d'interférence, emprunts
de mots, emprunts de concepts et de symboles, emprunts d'objets et de
pratiques. Les résultats de ces influences réciproques ne
conduisent pas à l'unification, mais à un brassage où
des différences d'interprétations et d'usages enrichissent
les langues et civilisations réceptrices, tout en créant
des difficultés de compréhension. Ainsi, l'adoption par
la langue anglaise d'un énorme vocabulaire venu de Normandie ou
du français du Moyen Âge, ou encore du latin, en général
par le français, a-t-elle créé des milliers de formes
voisines ou identiques à celles du français, mais d'usage
et de sens différents. Inversement, le français adopte depuis
le XVIIIe siècle un grand nombre de mots en provenance de Grande-Bretagne,
puis des États-Unis qui s'emploient autrement que dans leur lieu
d'origine. Liste des figures : Camille Bryen, Mots Bavards, 1955 (encre sur papier) Derrida déconstruit l'écriture.
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