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Le
désir de scientificité
Baudouin
Jurdant
À l'heure où le dialogue entre les cultures nous donne l'espoir
d'enrichissements réciproques multiples et où les hommes
semblent désireux de mieux se connaître pour mieux s'accepter
dans leurs différences essentielles, il reste beaucoup à
faire pour que le clivage à la fois épistémologique
et institutionnel qui, depuis le début du XIXe, siècle,
oppose les sciences de la nature aux sciences de l'homme, puisse déboucher
sur les conditions d'une dynamique interactive susceptible de changer
l'esprit du temps. Il serait d'ailleurs souhaitable de bien mesurer ce
qu'implique l'usage du terme de "clivage". Sciences de la nature
et sciences de l'homme ne nous désignent pas des groupes de sciences
qui seraient simplement séparées les unes des autres, à
la manière dont les disciplines ou les spécialités
peuvent prétendre l'être au nom d'une certaine cartographie
du savoir qui en ferait deux continents à part. Il ne s'agit pas
non plus de deux cultures différentes, au sens où le célèbre
C.P. Snow pouvait l'entendre dans un petit ouvrage qui fit fureur en son
temps, The Two Cultures, et qui, précisément, a sans doute
fait obstacle à une meilleure compréhension du problème
posé par l'existence de ce clivage entre les sciences de la nature
et les sciences de l'homme. S'il ne s'agissait que d'un problème
culturel, on pourrait imaginer la solution du dialogue. Nous aurions affaire
à une différence susceptible de fonder des interactions
symétriques et avantageuses entre deux communautés humaines
bien identifiées. Le terme de clivage nous renvoie plutôt
à un enjeu de structure qu'il faut situer au cur même
du fonctionnement occidental de la science moderne.
Faut-il souhaiter un dépassement de ce clivage ? Faut-il souhaiter
son abolition pure et simple en adoptant cette nouvelle constitution dont
Bruno Latour nous propose le modèle dans ses deux derniers livres
? Faut-il rêver d'une meilleure intégration (politique) des
sciences de l'homme et des sciences de la nature ? Pour commencer, j'aimerais
évoquer très brièvement quelques conclusions d'une
enquête qui fut menée par le Groupe d'étude et de
recherche sur la science de l'université Louis-Pasteur à
Strasbourg, sur les rapports entre les sciences de la nature et les sciences
de l'homme. J'aborderai ensuite les grands thèmes autour desquels
se focalise le clivage qui affecte le fonctionnement socio-épistémologique
de la science moderne.
Les malentendus
Comme le montre cette petite enquête menée par le Gersulp
au début des années 80, quand on met en présence
un représentant des sciences de la nature et un représentant
des sciences de l'homme, le dialogue est source de nombreux malentendus
nourris par de part et d'autre des préjugés.
Du moins, c'est ce que nous avons pu conclure à la lumière
des quarante débats, que nous avons organisés, enregistrés,
transcrits et analysés à l'époque. Chaque débat
mettait aux prises un chercheur ou enseignant-chercheur appartenant au
domaine des sciences de la nature, et un chercheur ou enseignant-chercheur
appartenant au domaine des sciences de l'homme. Appelons les premiers,
" scientifixes " et les seconds, " scientigrecs ".
Remarquons tout d'abord que les scientifixes et les scientigrecs se sont
généralement prêtés de bonne grâce à
ces débats. Pour certains du premier groupe, c'était la
première fois qu'ils rencontraient, qui un sociologue, qui un ethnologue
ou un linguiste, qui un psychologue ou un économiste. Pour ceux-ci,
ce fut également parfois l'occasion de prendre contact avec un
autre monde.
Malgré des différences dans le style, le contenu et le rythme
de ces discussions, l'enquête a pu identifier l'origine d'un certain
nombre de ces malentendus, ainsi que des similarités dans le déroulement
même des discussions.
L'unité de la science
Tout d'abord, au moment même de la rencontre, les premières
phrases échangées étaient très conventionnelles,
très " cher collègue " (nous avions apparié
les statuts des interlocuteurs de chaque débat). Cette reconnaissance
mutuelle était immédiate et spontanée. Elle prenait
appui sur un argument partagé faisant référence à
l'unité de la science ! La science est une, unie et universelle.
Mais cette unité, si bienvenue pour régler des rapports
de convention, n'avait pas le même sens pour les uns et pour les
autres. Côté " nature " : l'unité de la
science semblait se fonder sur l'unité du monde réel. Tout
ce qui existe réellement, factuellement, est susceptible de faire
l'objet d'une investigation scientifique rigoureuse. Cette plénitude
du monde réel induit une interdisciplinarité régie
par un principe de complémentarité, ou même une sorte
de réductionnisme. Les sciences exactes et naturelles visent une
intelligibilité qui s'appuie sur la découverte des éléments
les plus simples à partir desquels se construisent les phénomènes
et processus du monde réel. Des " éléments "
d'Euclide aux combinaisons les plus élémentaires de l'ADN,
en passant par les particules de la physique, la table des éléments
de la chimie, etc., les sciences semblent orientées vers une compréhension
qui procède de l'élémentarité.
Côté " société ", cette même
unité de la science se trouve garantie avant tout par la méthode.
On est scientifique dès qu'on utilise une méthode scientifique,
apprise auparavant et appliquée tant bien que mal aux phénomènes
auxquels on s'intéresse. Du coup, cette unité de la science
ne fait pas tant écho à l'unité du monde réel
qu'à l'unité professionnelle des scientifiques, c'est-à-dire
la communauté des chercheurs. Une telle unité n'offre cependant
aucune garantie de consensus, contrairement à ce que l'on constate
assez souvent dans les sciences de la nature. Pour les scientifixes, le
consensus semble d'abord fondé sur la nature des objets et des
phénomènes qu'il est légitime, à tel ou tel
moment historique, de mieux connaître. Les méthodes peuvent
être variées. Elles changent avec le temps et avec le perfectionnement
technologique des appareils.
Cette entente minimale sur l'objet est très réduite dans
les sciences sociales et humaines. Raymond Aron définissait la
sociologie, faute de mieux, comme " ce que font les sociologues ".
On pourrait dire quelque chose d'analogue des économistes : depuis
l'invention de l'expression " économie politique " par
Antoine de Montchrestien en 1615, on en trouve pratiquement une définition
par auteur. Autrement dit, c'est à partir d'une vision souvent
très personnelle que le sociologue, l'économiste, le psychologue
ou le linguiste définissent les contours de leurs disciplines respectives.
La " volonté de science "
La question qui se pose alors est la suivante : comment fait-on un sociologue,
un économiste, un psychologue ? Comment fabrique-t-on ces espèces
particulières de scientifiques ? Et surtout, comment faire pour
qu'il n'y ait pas autant de sociologies que de sociologues, d'économies
politiques que d'économistes, de linguistiques que de linguistes
?
Je crois que ce qui compte avant tout, pour qu'un sociologue puisse être
identifié comme tel, c'est son intention de scientificité
dans l'étude des phénomènes sociaux. On ne peut se
dire " sociologue " qu'à la condition de pouvoir montrer
que l'on prend effectivement la science au sérieux en l'intégrant
avec toutes ses règles de rigueur et d'exactitude dans une activité
de recherche. Ce sérieux s'accompagne, si possible, d'un usage
de l'outil mathématique, favorable à l'instauration d'une
certaine distanciation par rapport aux objets étudiés, etc.
Ce qui compte avant tout, cependant, c'est la manifestation de cet effort
de scientificité, cette scientifisation du regard des scientigrecs
sur les phénomènes sociaux.
Côté " nature ", bien entendu, un tel effort de
scientificité ne compte pas. Ici, on est scientifique, voire, pour
certains, comme s'il s'agissait d'une tache de naissance ou d'une bosse
héréditaire, on naît scientifique. Inutile de se poser
des questions sur la science, l'important est de la faire. Et ce qui garantit
l'authenticité de cette pratique, c'est son efficacité en
termes de découvertes. Quel effet, quelle molécule, quel
mécanisme, quel phénomène, quel processus, quelle
technique, bref, qu'avez-vous découvert que nul ne savait auparavant
? À quelle différence dans le savoir avez-vous attaché
votre nom ? Telle est la question. Cet effet, cette molécule, ce
mécanisme, etc., sont-ils reproductibles, grâce à
la recette que vous nous offrez ?
Donc, côté " nature " : la science en train de
se faire, authentifiée par des résultats concrets et partagés
; côté " société ", une intention,
ou même, pour parler comme Isabelle Stengers, une volonté
de science, affichée comme telle par l'usage des outils de la science
et diversement intériorisée selon les disciplines, les écoles,
les tendances, les intérêts et préjugés de
chacun. Cette volonté de science est intérieure à
celui ou celle qui en ressent l'exigence. Elle rend compte de l'importance
que l'on accorde, dans les sciences de l'homme, à la personne même
du chercheur, c'est-à-dire à son identité de sociologue,
d'économiste, de psychologue ou de linguiste. C'est l'authenticité
d'une telle volonté de science qui pourra éventuellement
fonder la légitimité scientifique de celui qu'on a appelé
le scientigrec.
Une mise en perspective
Cette volonté est psychologiquement, voire cognitivement, intériorisée
par les scientigrecs. Elle est également socialement localisée.
Son expression est à l'origine d'une perspective sur les phénomènes
étudiés, d'une vision à laquelle on demande d'être
cohérente, sensée, bien documentée et susceptible
de retenir l'attention pour un temps. Dans les sciences de l'homme, il
est impossible au chercheur d'oublier qu'il s'agit d'une perspective parmi
d'autres possibles. Il y a là une différence importante
entre les sciences de l'homme et les sciences de la nature. Côté
" nature ", la référence aux réalités
objectives autorise volontiers la non-prise en compte de cet élément
de perspective, si ce n'est à l'occasion des grandes révolutions
théoriques de l'histoire des sciences, quand on passe de Lamarck
à Darwin, de Ptolémée à Copernic, de Paracelse
à Lavoisier ou de Newton à Einstein. En temps normal, les
scientifixes s'effacent volontiers au profit de ce que leur apprennent
les réalités naturelles. L'ancrage social et culturel de
leur perspective disparaît sans dommage. La science, que les anciens
considéraient déjà comme étant d'inspiration
divine, met en place un discours sur le monde, apparemment surgi des faits
eux-mêmes et non des hommes. Les faits sont censés parler
d'eux-mêmes !
On pourrait épiloguer longtemps sur ce curieux cliché épistémologique.
Car quelle ingéniosité, quelle énergie, quelle intelligence
tant théorique que pratique, quelle imagination, quels merveilleux
détours technologiques ne sont-ils pas déployés pour
obtenir ces aveux factuels ! Si les faits parlent, souvent après
de longues résistances, c'est bien parce que les scientifixes réussissent
à les doter du langage qui convient : principalement, le langage
des mathématiques.
Le statut particulier des données dans les sciences de l'homme
Côté " société ", en revanche, il
semblerait que la situation soit inversée. Ici, les faits parlent
effectivement d'eux-mêmes. Ils ont toujours déjà du
sens. Et c'est souvent contre ce bavardage encombrant des faits sociaux,
que les scientigrecs doivent lutter pour imposer une nouvelle vision des
faits, une vision qui pourrait tenir compte des transformations du monde
engendrées notamment par le progrès scientifique. Impossible,
évidemment, pour ces scientigrecs d'ignorer que cette nouvelle
vision qu'ils proposent vient d'eux-mêmes et de la manière
dont ils ont intériorisé un certain idéal de science.
Le regard qu'ils portent sur les phénomènes sociaux doit
précisément son originalité à l'intériorisation
de cet idéal. Mais il ne peut ignorer qu'il n'est lui-même
qu'un regard parmi d'autres possibles, tout prêts à défendre
leur légitimité. Un tel manque de lucidité serait
non seulement épistémologiquement absurde (nul ne peut occuper
un poste d'observation de la réalité sociale dégagé
de cette réalité), mais encore éthiquement condamnable
(pluralité et relativité des points de vue sont nécessaires
au maintien des libertés individuelles).
La référence aux pères fondateurs
Ceci nous aide à comprendre l'importance des pères fondateurs
dans ces disciplines. Autant les scientifixes croient pouvoir oublier
sans dommage le passé de leur science, autant les scientigrecs
se trouvent sans arrêt renvoyés aux pères fondateurs
de leur propre discipline : Comte, Weber ou Durkheim pour la sociologie,
Adam Smith ou Walras pour l'économie, Fechner, Kofka ou Tarde pour
la psychologie, Saussure pour la linguistique, etc. Dans chacun de ces
auteurs, les scientigrecs retrouvent la manière dont s'est noué
un " idéal de science " conforme à la mise en
place d'une société tournée vers le progrès
et engagée dans une modernité intimement associée
à la créativité des sciences exactes et naturelles.
La lecture des pères fondateurs permet aux chercheurs de retrouver,
dans toute sa fraîcheur parfois très naïve, cette volonté
de science qui doit être renouvelée en permanence.
On pourrait me rétorquer : " Mais qu'importe cette volonté,
si elle n'aboutit pas ? On ne peut être dans la science que si on
la fait, et si l'on obtient des résultats reconnus par tous ! Les
sciences sociales et humaines ne tirent-elles vraiment leur légitimité
que d'une sorte de scientificité à crédit ? Qu'est-ce
que cette volonté de science a-t-elle à voir avec la science
que l'on fait ? "
Ma réponse évoquera deux arguments :
La démarche des sciences sociales résulte de l'intériorisation
d'un idéal de science qui prend appui sur le modèle des
sciences de la nature bien que celles-ci n'aient aucunement besoin, pour
exister, d'une telle intériorisation. Ce processus d'intériorisation
a une fonction : c'est grâce à lui que les sciences retrouvent
leur articulation au contexte social de leur élaboration. Les scientigrecs
empruntent volontiers aux sciences de la nature leurs concepts, leurs
méthodes, leurs outils de recherche, pour améliorer leur
compréhension de la réalité sociale. Ce qui signifie
qu'ils donnent à ces concepts, ces méthodes et ces outils
de recherche une autre dimension, une dimension compréhensive,
intimement liée au sens de cette réalité sociale.
Bien entendu, les scientifixes ont du mal à reconnaître dans
cet usage de leurs outils, le sens qu'ils leurs donnaient pour mieux connaître
les réalités de la nature. Ces outils en effet sont détachés,
on pourrait presque dire détournés, de leur fonction initiale.
Ils s'ouvrent à une pluralité d'usages. Bref, ils s'ouvrent
à un contexte, et c'est grâce à ces détournements
que la science maintient son ancrage dans le monde des hommes, qu'ils
soient scientifiques ou pas.
Mon deuxième argument est le suivant : l'efficacité des
sciences de la nature s'évalue par la maîtrise qu'elles nous
offrent des mécanismes et processus de la nature. Autrement dit,
les sciences de la nature donnent à leurs praticiens un certain
pouvoir sur la réalité. Vous conviendrez qu'une efficacité
analogue dans les sciences de l'homme déboucherait là également
sur un pouvoir. Mais alors que le pouvoir associé au savoir des
sciences de la nature est celui de l'ingénieur ou du technicien
sur les choses, le pouvoir qu'il faudrait inévitablement associer
au savoir scientifique de la réalité sociale ne pourrait
être considéré autrement que comme un pouvoir politique,
un pouvoir sur les hommes, susceptible de s'exprimer dans une gestion
technocratique des rapports sociaux. C'est ce qui s'est passé avec
les sciences de l'homme, en particulier l'anthropologie, l'archéologie
ou la sociologie, sous le Troisième Reich. On sait fort bien, par
exemple, que la technique des sondages de Gallup, importée des
États-Unis par les sociologues allemands à cette époque,
a servi non seulement à évaluer en permanence la température
du peuple, mais encore et surtout, à injecter de l'idéologie
nazie dans le peuple.
Le paradoxe épistémologique des sciences de l'homme
Ceci conduit à un paradoxe : ou bien les sciences sociales peuvent
faire la preuve d'une scientificité aussi efficace dans ses résultats
que les sciences de la nature, et dans ce cas-là, elles débordent
forcément dans le champ du politique ; ou bien elles en restent
à la construction d'un savoir dissocié de l'exercice du
pouvoir, et donc toujours en attente de cette efficacité qui, seule,
pourrait en garantir la scientificité aux yeux des scientifixes.
Le savoir de l'économiste, du sociologue ou du psychologue en devient
suspect. On le soupçonne d'être stérile, offert à
tous les doutes et à toutes les remises en question.
Les sciences sociales et humaines sont ainsi condamnées à
une " volonté de science " dont il vaut mieux, pour des
raisons éthiques, qu'elle ne puisse aboutir. Cela signifie-t-il,
du coup, qu'elles sont inutiles ? Ou que la légitimité qu'elles
s'octroient en se faisant appeler " sciences " est abusive ?
Une fois que l'intérêt des sciences de l'homme ne peut plus
se situer dans la promesse d'une efficacité analogue à celle
qui s'exprime dans les sciences de la nature, où faut-il, où
peut-on encore le situer ?
Les problèmes posés par le progrès scientifique
aux sociétés modernes
C'est ici qu'il me semble indispensable de faire appel au contexte historique
de la reconnaissance institutionnelle des sciences de l'homme au XIXe
siècle.
Face aux progrès inouïs des sciences de la nature, confrontées
à ce savoir qui envahit toutes les sphères de la vie sociale
et qui bouleverse les traditions, change les définitions anciennes
de l'être humain, défait le tissu social, les sociétés
modernes ont un choix à faire : ou bien, elles tentent, au nom
des traditions anciennes, de juguler ces nouveautés perturbatrices
en faisant taire les scientifiques (l'histoire nous offre, avec Galilée,
un exemple très concret et très spectaculaire de ce genre
de réaction) ; ou bien, ces sociétés décident
de faire alliance avec les forces mobilisées par le progrès
des connaissances. Les sciences de l'homme et de la société
concrétisent le choix de cette dernière stratégie.
Elles sont nées d'une volonté collective qui, au XIXe siècle,
se cristallise dans certaines uvres associées à la
naissance du positivisme.
Les sciences sociales ont ainsi une vocation de réorganisation
du sens que le monde doit avoir pour que tout être humain puisse
s'y sentir effectivement à l'aise dans son rapport avec les autres,
avec son environnement et avec lui-même. Les sciences de la nature,
par contre, remettent constamment en question nos représentations
du monde. Les anciens repères disparaissent. De nouvelles normes
se créent. Le sens commun vacille sous le coup des nouveautés
que font surgir les scientifixes dans un langage souvent tenu pour incompréhensible.
Or tous les hommes, tous les membres d'une société donnée,
ont un droit inaliénable à la possibilité de trouver
un sens à l'existence, un sens qui dépend intimement du
langage ordinaire et des capacités de ce langage à dire
le monde pour tout le monde.
La vulgarisation scientifique
" Mais, dira-t-on à nouveau, ce n'est pas l'affaire des sciences
de l'homme, c'est l'affaire de la vulgarisation scientifique ! Vous confondez
les genres. "
Il existe un lien très étroit entre vulgarisation scientifique
et sciences de l'homme. Ce lien s'exprime clairement dans l'uvre
d'Auguste Comte, à la fois grand vulgarisateur des sciences de
la nature (astronomie, physique, chimie, biologie, etc.), et inventeur
du mot sociologie pour désigner ce que ses prédécesseurs
et lui-même ont d'abord appelé une physique sociale.
La vulgarisation offre à tous ceux qui ne font pas la science,
un accès aux réalités nouvelles que la science met
en évidence. Elle vise à nous rendre les choses que les
sciences et les techniques ont transformées : le ciel, brillant
des mille étoiles supplémentaires que Galilée lui
découvre, l'air fourré à l'oxygène de Lavoisier
et rempli des microbes invisibles de Pasteur, les villes bruissant de
moteurs, les nuits scintillant de néons, le soleil sous la forme
d'une formidable bombe nucléaire, la lumière devenue couteau
de chirurgien, le corps où vient battre le cur d'un autre,
etc.
Le XIXe siècle est le grand siècle de la vulgarisation scientifique.
Pour elle, avec des auteurs comme Raspail ou Flammarion, il s'agit de
faire partager par tous, non pas tellement la science elle-même
- celle-ci reste réservée à une classe restreinte
de personnes -, que les réalités nouvelles découvertes
par les sciences. La vulgarisation nous aide à accepter ces réalités
en les articulant tant bien que mal au langage ordinaire. C'est l'époque
où ces vulgarisateurs déclarent à l'envi : "
Vous croyez peut-être que les choses sont comme ceci, que l'homme
est issu ex-nihilo d'un acte créateur. Vous vous trompez, la science
nous dit qu'elles sont comme cela, et que l'homme descend du singe. "
Les sciences sociales apparaissent à ce moment-là. Elles
représentent des forces sociales diverses, des intérêts
variés. Là où l'origine humaine du discours de la
science s'efface en permanence au profit des faits, les sciences sociales
font exister des gens qui la veulent, cette science, que d'autres font
sans la vouloir ou sans se poser de questions à son propos. Elles
font exister des gens qui engagent leur identité dans ce vouloir.
Autrement dit, c'est à travers les sciences sociales et humaines
que la société dans son ensemble réussit à
vouloir ce qui lui est, de fait, imposé. C'est de la force de cette
volonté collective que peut surgir ce qui, maintenant, nous apparaît
comme le système social de la science, avec les institutions qui
le constituent et le perpétuent, avec les règles qui président
à son fonctionnement, avec les crédits qui soutiennent son
effort, et sans lequel, les sciences de la nature ne pourraient guère
survivre, sauf à détenir tout le pouvoir, celui qu'elles
ont sur les choses aussi bien que celui qu'elles s'arrogeraient sur les
hommes.
Le rôle éthique des sciences de l'homme et de la société
Pour que les sciences sociales et humaines puissent continuer à
remplir ce rôle essentiel à la vie même des sciences
de la nature, pour qu'elles puissent maintenir, au-delà de la construction
de leurs savoirs propres, une préoccupation éthique intimement
liée à ces savoirs, elles doivent avoir la possibilité
d'un contact permanent avec les scientifixes. Ce contact ravive le clivage
qui structure le champ scientifique là où il est question
de son origine humaine. Mais il est nécessaire et bénéfique
pour les deux parties. C'est à travers lui que la science n'est
pas seulement une collection de réponses factuelles aux problèmes
humains mais qu'elle est aussi l'enjeu d'un questionnement permanent.
Les scientifixes, forts de leur extrême spécialisation, bien
retranchés entre les murs de leurs laboratoires, perçoivent
rarement l'intérêt de ce questionnement. Ils supportent mal
les doutes dont les échos leur parviennent de partout. Ils veulent,
et doivent, avancer. Mais leur avance deviendrait vite inutile s'ils se
laissaient aller à la tentation d'une autonomie complète,
susceptible de les détacher dangereusement du contexte social et
culturel qui les soutient.
Le lien qui les rattache à ce contexte est double : il y a les
sciences de l'homme et de la société, d'une part, qui se
préoccupent d'ouvrir les sciences de la nature à la question
du sens qu'elles peuvent trouver pour la société dans son
ensemble, et d'autre part, il y a la vulgarisation scientifique, qui tente
de rendre au langage ordinaire ses droits sur les réalités
nouvelles qui surgissent de l'exploration scientifique du monde.
Certes, il existe un moyen pour les sciences de la nature de faire l'économie
de cette double articulation contraignante : c'est de s'associer si étroitement
à l'exercice du pouvoir politique qu'elles finiraient par se confondre
avec lui. Ce fut le rêve du prix Nobel Alexis Carrel tel qu'il l'exposa
dans L'homme, cet inconnu, dont l'objectif était de fonder une
science de l'homme à l'image des sciences de la nature telles qu'il
les avait pratiquées. Mais comme l'illustrent les exemples de déclin
scientifique dans l'histoire, en Chine par exemple, ou dans le monde arabe
de la fin du XIe siècle, une telle stratégie les conduirait
sans doute à l'amorce d'un nouveau déclin.
Liste des figures :
Dessin de Chaval
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